O DIVIN, PUISSANT, SUBTIL ...

La rue toulonnaise, étroite et tortueuse, bordée de hautes maisons,

était tout de même lumineuse et pure, à cause du ciel très bleu, dont

les innombrables étoiles rayonnaient. Une clarté sensible tombait de

ce ciel constellé, une clarté plus vive peut-être que la lueur terne

et jaune jetée sur le pavé, de très loin en très loin, par les vieux

réverbères vacillants.

Elle dormait toute, la rue. Aux quatre étages de chacune des maisons

pressées, chacune des fenêtres closes faisait trou noir. Pas une

chandelle, des greniers aux caves. Et, des trottoirs à la chaussée,

pas un passant. Seuls, de gros rats bruns se promenaient sans hâte le

long des ruisseaux à sec; et quelques chats les regardaient d'un œil

bienveillant.

L'Estissac, précédant Rabœuf et les deux femmes, troubla cette paix

édénienne. Il marchait juste au milieu du pavé,--précaution judicieuse,

car si les ruisseaux étaient à sec, les tas d'ordures étaient

larges.--Et, sous ses pas, chats et rats délogés se précipitaient,

qui vers un égout, qui vers une gouttière. Les portes n'étaient pas

numérotées. L'Estissac les comptait une à une au passage. Devant la

quatorzième, il s'arrêta. Cette porte-là était, comme les autres,

fermée et, par ailleurs, dépourvue de toute sonnette d'appel. Mais

deux fenêtres, grillées à gros barreaux de fer, la flanquaient. Et,

glissant le bras entre les barreaux d'une de ces fenêtres, L'Estissac

frappa au volet, d'un seul doigt, très doucement.

Il n'y eut point de réponse. Néanmoins, le duc ne jugea pas qu'il

fallût frapper une seconde fois.

--Vous êtes sûr qu'elle a entendu?--demanda Rabœuf.

Il rentrait de Chine. L'Estissac, souriant, le lui reprocha:

--Vous avez perdu la mémoire, mon vieux! Il n'était même pas besoin

de toucher le volet: nos pas sur le trottoir faisaient bien assez de

bruit. Rappelez-vous l'oreille de Mandarine!

Célia et Dorée s'appuyaient au bras l'une de l'autre. L'Estissac se

tourna vers la première:

--Toutefois, soyez patiente, ma petite. On n'ouvrira pas de si tôt. La

turne est antique, et les corridors compliqués.... Asseyez-vous donc!

Le perron vous tend sa plus belle marche!...

Rabœuf contemplait les maisons endormies:

--Autrefois,--dit-il,--sur deux des fenêtres que voilà, on en voyait

toujours une éclairée!

--Oui,--dit L'Estissac.--Il y avait bien soixante fumeries, dans cette

rue!... Et il en reste une!...

--Tant pis!--fit la marquise.

--Pourquoi, tant pis? Vous n'avez jamais fumé, vous!...

--Non, c'est vrai.... Mais j'aimais voir fumer les autres.... C'était

joli, ces fumeries.... On y causait.... On apprenait des choses.... Et

tout le monde était très poli, là-dedans ... bien plus poli qu'on n'est

partout ailleurs, au café, au casino, n'importe où....

--Exact,--fit le duc,--quoique....

Le mot se confondit avec un claquement de loquet: la porte s'ouvrait.

Une sorte de fantôme.--un homme drapé d'une robe japonaise, et qui

tenait dans sa main gauche une lampe voilée de rouge,--poussait de sa

main droite le vantail grinçant, et découvrait un couloir à l'ancienne

mode, très long, très étroit, très noir.

--Bonsoir,--dit le fantôme.

Sans souci de son étrange accoutrement, il sortit dans la rue pour

accueillir les visiteurs, et, fort tranquillement, leur tendit la main.

--C'est gentil d'être venus tous.... La princesse sera contente....

Il s'arrêta devant Célia:

--L'Estissac, voulez-vous me présenter?

L'Estissac présenta, comme il eût présenté dans un salon:

--Capitaine de Saint-Elme ... Mademoiselle Célia....

--Charmé, mademoiselle!...

La lampe, balancée comme un chapeau, esquissa le salut.

--Et maintenant, permettez que je montre le chemin....

Le fantôme plongea dans la nuit du corridor. La lampe, que le courant

d'air éteignait aux trois quarts, dansa comme un feu follet....

On marcha toute une minute. L'Estissac l'avait dit: la turne antique

était un labyrinthe. Le corridor aboutissait à un vestibule, d'où

partaient d'autres corridors. Des portes fermées apparaissaient çà

et là, et rien ne les distinguait entre elles. Le guide, à la fin,

en ouvrit une, qui donnait sur un cabinet très nu, puis, derrière

celle-là, une autre. Et Célia, qui marchait devant L'Estissac,

s'arrêta malgré soi au seuil d'une pièce, quelconque d'aspect, et

faiblement éclairée, mais d'où la toute-puissante odeur d'opium

jaillissait avec tant de force qu'elle semblait rigoureusement exclure

du sanctuaire les non initiés. Ce ne fut que le temps d'un clin d'œil.

La minute d'après, tous les visiteurs étaient dans la fumerie, et

l'homme fantôme,--Saint-Elme,--s'occupait de remonter la flamme de

sa lampe. Comme tantôt, l'Estissac fit les présentations, avec une

correction irréprochable:

--La princesse de céans, mademoiselle Mandarine ... notre nouvelle

amie, mademoiselle Célia....

La lampe commençait d'éclairer un peu mieux. Célia aperçut Mandarine.

Mandarine était couchée sur les nattes de sa fumerie, parmi des

coussins de soie annamite. Soulevée sur un coude, elle tendait à la

visiteuse de longs doigts fins jusqu'à la maigreur.

Elle était grande et svelte, autant qu'on en pouvait juger à travers

le kimono démesurément ample. Elle était très belle: les traits d'une

pureté exquise, le regard d'une profondeur et d'une gravité qui

effrayaient dans ces yeux jeunes et clairs, et sous ces paupières

violettes assombries par la volupté.

Alentour, c'étaient quatre murs simplement tendus de nattes blanches,

et, sur le sol, des matelas cambodgiens, recouverts d'autres nattes,

blanches pareillement. Pas un meuble. Beaucoup de coussins épars.

Au milieu de la fumerie, un grand plateau de marbre vert supportait

d'autres plateaux de bois incrusté ou de bronze niellé. Et, dans ces

plateaux, les accessoires d'opium s'alignaient, rangés avec autant

d'ordre que, sur un autel, les vases, les missels et le crucifix. Du

plafond, un parasol japonais pendait. Et, par une porte ouverte, on

apercevait une chambre meublée, très banale, avec rideaux de serge,

fauteuils de reps et lit de noyer. Incontestablement, la princesse de

céans, comme l'avait nommée L'Estissac, n'entrait dans cette chambre

que pour y dormir. Et c'était la fumerie qui était le vrai logis.

--Saint-Elme,--avait dit Mandarine,--conduisez donc nos amis, et

donnez-leur des kimonos.

Et, vêtue maintenant d'un crêpe de Chine flottant, Célia, étendue parmi

les coussins, comme Mandarine, regardait Mandarine rouler adroitement

ses pipes au-dessus de la petite lampe de fumerie, à verre renflé.

L'autre lampe, écartée, était restée dans la chambre voisine. Et l'on

avait fermé la porte, pour atténuer la trop vive lumière.

Très vite, le calme du lieu avait possédé Célia. Tout le monde

s'était couché, personne ne remuait, et l'on ne parlait qu'à

mi-voix. Par-dessus tout, la fumée d'opium, lourde et grise, ouatait

mystérieusement toutes choses de sa pénombre opaque et de son odeur

irrésistible.

Mandarine fumait. Ses longues mains délicates maniaient le bambou

épais, monté d'argent, et sa bouche aux merveilleuses lèvres, modelées

en arc sanglant, s'appliquait à l'embouchure de jade. Le petit fourneau

de terre chinoise, rouge et dure, évaporait la goutte d'opium sur la

flamme de la lampe à verre renflé. Un grésillement léger rendait le

silence mieux perceptible, cependant que, d'une aiguille preste, la

fumeuse guidait la précise opération,--ramenant au fur et à mesure sur

le trou central chaque narcelle de drogue qui s'en écartait.

Puis, la pipe fumée, c'était le nettoyage du fourneau, à coups de

grattoir et d'éponge; puis la préparation d'une nouvelle pipée.

L'aiguille s'enfonçait dans le pot à opium,--un très magnifique

pot d'argent massif, ciselé de dragons mandarins; et l'aiguille

ressortait, avec une gouttelette noire à sa pointe. Alors, c'était

la cuisson, le _malaxage_, le _pelotage_. La gouttelette, grossie

d'autres gouttelettes puisées successivement, se gonflait, se dorait,

bourgeonnait. Lentille d'abord, cône ensuite, cylindre enfin, la pipée,

parfaite, s'appuyait tout à coup au centre du fourneau et s'y collait.

Le chef-d'œuvre était parachevé. Et, de nouveau, les belles lèvres en

arc s'appliquaient à l'embouchure de jade....

* * * * *

--Comme ce doit être difficile de faire des pipes!--murmura Célia,

quand elle eut regardé.

L'étrange besogne la captivait toute. Elle en oubliait ses infortunes

et le gros chagrin qui tantôt bouleversait son cœur.

Mandarine souriait:

--Ce n'est rien quand on sait. Mais il faut longtemps pour apprendre.

Par exemple, ce qu'on apprend en une seule leçon, c'est à fumer. Vous

n'avez jamais essayé?

La voix de Mandarine était très douce, quoique un peu rauque,--rauque

comme la voix d'une femme trop longtemps caressée.

--Comment fait-on?--questionna Célia, en recevant l'embouchure de jade.

--On met sa bouche autour de l'orifice ... bien exactement autour!...

et on aspire de toutes ses forces, tant qu'on a de souffle.... Vous y

êtes?... Allez!...

La première pipe fut à peu près gâchée. Mais Célia obtint un meilleur

succès, dès la seconde. Et Mandarine, alors, coup sur coup lui en fit

fumer trois....

* * * * *

La marquise, L'Estissac et Rabœuf s'étaient couchés aussi parmi les

coussins, et Saint-Elme avec eux. Aucun des quatre ne fumait.

--Pourquoi?--demanda Célia à L'Estissac.

--Nous n'avons pas de chagrin d'amour, nous, petite fille,--répondit le

duc en souriant.

Célia en était à sa troisième pipée. L'allusion glissa sur elle comme

l'eau du ciel sur une ardoise.

Mandarine cependant avait levé la tête, et regardait avec une soudaine

curiosité sa nouvelle amie. Mais, discrète, elle n'interrogeait pas.

--Vous êtes intriguée?--lui dit L'Estissac.

Elle le regarda, et, du doigt, dessina sur son propre visage les

sillons rouges qui zébraient le visage de Célia.

--Au fait!--fit le duc,--vous ne savez pas, vous.... L'enfant que voilà

vient de se battre comme une chiff ... comme une amazone, veux-je

dire!... Et n'allez pas déduire de ces glorieuses traces que sa rivale

est sortie victorieuse du combat: c'est tout le contraire.... Vous avez

devant vous une triomphatrice....

--L'Estissac!--pria Célia:--ne vous moquez pas de moi! ... je suis déjà

bien assez grotesque comme ça!...

Certes, elle eût parlé différemment un quart d'heure plus tôt. Mais

Rabœuf avait diagnostiqué très justement l'effet des trois ou quatre

pipes ordonnées à titre de calmant à la néophyte: Célia, profondément

apaisée, sentait maintenant dans toutes ses fibres une détente, un

repos, une sérénité singulières.

Mandarine protestait toutefois avec courtoisie:

--Grotesque, pour vous être battue?... Ce n'est guère poli pour moi, ce

que vous dites là, chère madame!... Vous devez bien penser que ça m'est

arrivé comme à vous, de me crêper le chignon quelquefois, au cours

de ma longue existence.... L'Estissac, vous vous rappelez ma grande

bataille avec Hachichette, sur la place d'Armes, l'an passé?

--Je me rappelle.... Mais, si j'ai bonne mémoire, l'affaire était,

j'ose le dire, d'honneur?...

--Mon Dieu! si vous voulez!... Hachichette avait raconté sur mon

compte je ne sais quelle calomnie stupide.... Je lui demandai de

rétracter; elle ne voulut pas; je la gifflai; elle riposta; et de fil

en aiguille....

--De coups de poing en coups de pied....

--Elle tomba. Moi, qui n'en demandais pas plus, je la laissai se

relever comme elle put, et je m'en retournai à mes occupations.

--Oui,--fit L'Estissac:--c'est bien ce dont je me souvenais....

Bataille très civilisée, en somme. Notre petite Célia ne s'est pas

battue exactement de cette façon-là....

--Bah!--fit Mandarine en plantant son aiguille dans le pot à opium;--ce

n'est que petit à petit qu'on devient raisonnable.... Je vous

assure qu'aujourd'hui je ne me battrais plus d'aucune façon, même

civilisée.... Et quand madame sera vieille autant que moi....

--Vieille autant que vous?--fit Célia, ahurie.--Mais vous avez dix-neuf

ans?... Et moi vingt-quatre!...

--Peut-être bien.... Mais vous ne fumez pas, et je fume.... L'opium,

voyez-vous, rend très sage ... et vieille en proportion....

Rabœuf, silencieux jusque-là, dit alors son mot:

--N'exagérez pas trop les vertus de votre drogue, mon enfant!...

Et n'oubliez pas de nous avertir que vous fumez bien régulièrement

vos cinquante pipes quotidiennes, très cuites.... Cinquante, cela

compte!... A ces doses-là, oui, l'opium obtient quelques résultats

sur ses fidèles ... encore que vous-même n'ayez pas l'air tellement

décatie, je vous assure!... Mais, à petite dose, l'opium ou le tabac,

c'est bonnet blanc et blanc bonnet.... Et même, lestée de huit pipes

au lieu de quatre, la jeune fille que voici serait certainement moins

malade que n'est le collégien qui achève son premier cigare....

Mandarine, une dernière fois, tendait à Célia l'embouchure de jade.

Célia, maintenant accoutumée, sut aspirer d'un seul trait, comme il

convient.

--Par exemple,--dit-elle ensuite,--est-ce qu'on ne doit pas craindre de

s'habituer très vite à la fumerie?... On dit qu'on ne peut plus s'en

passer, dès qu'on y a goûté....

Rabœuf rit:

--On dit des sottises. Moi qui vous parle, ma petite fille, j'ai

jadis fumé l'opium, pendant plus de six mois, tous les jours que

Dieu faisait. Et, au bout de ce laps respectable, j'ai coupé net

l'habitude soi-disant irrésistible, le jour même que parut la dépêche

ministérielle interdisant à tous les officiers de fumer.

--Tout de même, si on l'a interdit, c'est que c'était dangereux?

--C'était dangereux pour deux ou trois douzaines de petits aspirants

tout à fait idiots, qui se faisaient un point d'honneur d'absorber

sept fois par semaine leurs quatre-vingts pipes, grosses comme

autant de bouchons de carafes! Pour ces gosses-là, qu'il eût fallu

fesser, l'opium était à peine moins redoutable que n'est l'alcool

pour un ivrogne toujours soûl.... On a certes eu raison de prohiber

absolument une drogue dont l'abus pouvait devenir un péril ... tout

comme on aurait raison de prohiber absolument cette autre drogue, plus

pernicieuse encore, l'alcool.

--Plus pernicieuse?

--Fichtre oui! plus pernicieuse dix fois! Regardez Mandarine, qui

achève à l'instant sa quarantième pipée: croyez-vous qu'elle ferait

si bonne contenance, ayant bu quarante petits verres de la plus

inoffensive anisette?

L'Estissac, qui approuvait de la tête, fournit la conclusion:

--Et croyez-vous que la compagnie d'une jolie dame ivre-morte serait

aussi délectable que celle de la princesse de céans, ivre aussi, mais,

si j'ose dire, ivre-vivante?

Mandarine, qui fumait, fit, de l'aiguille, un tout petit salut de

remerciement.

* * * * *

Les volutes grises de l'opium roulaient avec lenteur sur les nattes

du sol. Au-dessus, les spirales bleues des cigarettes allumées par

les trois officiers s'élevaient et s'abaissaient, comme s'élèvent et

s'abaissent des nuages légers au-dessus d'un brouillard dense. Au

plafond, le parasol japonais, ébranlé par l'air chaud qui montait de la

lampe, tournoyait nonchalamment.

Un charme silencieux s'était posé sur la fumerie. Immobiles et, peu

à peu, muets, les trois hommes, hors du cercle étroit de la lampe,

disparaissaient dans une pénombre brumeuse. Et la marquise Dorée,

soucieuse d'épargner sa voix, menacée par la redoutable fumée, s'était

reculée jusqu'au bout des nattes. Mandarine et Célia, étendues face

à face, le plateau de marbre vert entre leurs poitrines demi-nues,

s'apercevaient seules. Et bientôt, oubliant les autres présences, qu'on

ne voyait point, et qui d'ailleurs étaient amies, elles causèrent à

deux avec l'intimité du tête-à-tête.

Célia, la première, entama le chapitre des confidences. Et Mandarine,

attentive et grave, écouta, approuva, conseilla, sans cesser de cuire

et de rouler ses pipes, et sans cesser d'appliquer contre l'embouchure

de jade ses belles lèvres habiles, qui jamais ne perdaient une bouffée.

--En somme,--conclut-elle quand Célia eut tout dit,--vous êtes très

amoureuse. Et j'ai peur que ça ne vous passe pas de si tôt.... Alors,

le plus court est d'en prendre votre parti, de passer outre, et de

vivre le mieux possible.... Dites-moi cependant: c'est parce que votre

midship vous trouvait trop ... primitive ... qu'il vous a lâchée?...

Oui?... vous croyez que c'est vraiment pour ça?...

--Dame! il m'appelait sa sauvagesse-bachelière.... Au commencement, il

s'en était plutôt amusé ... et puis, à la longue....

--Oui, je conçois.... Mais pourquoi «bachelière»? Vous êtes si savante

que ça?

--Non, bien sûr.... Mais ... enfin ... j'ai été--elle hésita--en

pension....

Mandarine écarta sa pipe de la flamme, et, par dessus le verre renflé,

considéra sa nouvelle amie:

--Bon!--dit-elle, après que Célia eut baissé les yeux sous ce regard

perspicace, métallisé par l'étrange drogue.--Bon!... Mais, dans ce cas,

comment diable êtes-vous «sauvagesse»? Il me semble qu'au contraire....

Enfin, ça ne me regarde pas.... Par exemple, une chose pas impossible

du tout, c'est que ce petit Peyras vous revienne, le jour que vous

vous serez civilisée.... Et vous vous civiliserez forcément....

--Vous croyez?

--Très vite.... Pensez donc: nous, qui n'avons pas été en pension

... nous, qui avons par conséquent à apprendre tant de choses que

vous savez déjà ... nous finissons tout de même par le devenir,

civilisées!... Donc, ça vous sera bien plus facile, à vous.... Tenez!

nous sommes en décembre: voulez-vous parier qu'en mars, pour peu que

d'ici là vous sachiez vous appliquer à bien faire, ce sera moi, de nous

deux, la sauvagesse?

L'opium des quatre pipes s'était insinué dans toutes les veines et dans

tous les nerfs de Célia. Et Célia, mystérieusement allégée, affranchie,

et comme transportée dans un lumineux royaume d'où toutes les

impossibilités de la terre seraient bannies, accepta sans discussion la

parole de la fumeuse.

--Voici le programme,--continuait Mandarine, dont les doigts prompts

poursuivaient leur délicate besogne autour du fourneau de terre

rouge, du pot d'argent, des longues aiguilles d'acier; demain vous

rentrerez chez vous, et vous oublierez net qu'il existe un Peyras

au monde.... Je veux dire: vous oublierez qu'il existe un Peyras à

Toulon; vous supposerez que cet homme est absent; que son escadre vient

de l'emporter vers des Tunisie ou vers des Maroc; et vous attendrez

tranquillement que la dite escadre revienne.... A propos, avez-vous de

l'argent?

--Un peu....

--Assez?...

--Assez pour un petit bout de temps.... Mon ancien ami m'envoie encore

des mandats de Chine....

--Très bien! tout s'arrange, alors!... parce que vous n'avez pas

besoin de prendre tout de suite d'autres amants, si ça vous ennuie

trop....

--Dame! j'aime autant pas....

--Comme juste!... Et non seulement un peu de veuvage vous sera plus

agréable ... mais encore vous y gagnerez d'oublier plus vite ... à

cause des comparaisons que vous ne serez pas tentée de faire....

D'ailleurs, des amants vous obligeraient de sortir ... tandis que,

seule, vous pourrez rester chez vous....

--Pourquoi faire?

--Pour vous civiliser!... Ce n'est pas au café, ni au Casino, ni au

bar, que vous irez prendre les leçons qu'il faut!... Vous resterez

chez vous, bien sage.... Vous tiendrez votre maison, en sérieuse

ménagère.... Vous lirez ... vous lirez beaucoup.... Aimez-vous à

lire?...

--Comme ci, comme ça.... Je n'ai jamais beaucoup lu.... Quand j'étais

petite, on me défendait tant de livres!...

--Nous lirons ensemble.... Et puis vous offrirez le thé à vos amis,

quand ils viendront vous voir ... je dis: à vos amis; je ne dis pas

à vos amies.... Le moins de femmes possible autour de vous, c'est ma

première recommandation!... Vous connaissez Dorée; vous me connaissez;

c'est largement assez.... Ayez maintenant des camarades hommes, et

faites-les venir chez vous.

--Mais où voulez-vous que je les prenne?

--Où vous pourrez.... Il me semble que déjà vous êtes gentiment lotie,

à en juger par votre compagnie de ce soir....

--Mais personne ne vient chez moi....

--C'est à vous d'inviter les gens!...

--Comment?

Mandarine rit, et, pour la première fois, reposa sur les nattes sa

pipe chaude. Le coude dans un coussin, elle se souleva:

--Monsieur de L'Estissac!... vous dormez?...

La voix du duc sortit de la pénombre:

--Je n'aurais garde auprès de vous.... Mais ne m'appelez pas monsieur:

ce m'est pénible....

--Disons donc L'Estissac tout court.... L'Estissac tout court,

notre amie Célia, pour finir gentiment l'année, veut nous offrir,

jeudi prochain, trente et un décembre, du thé, des cigarettes et le

plum-pudding de Noël qu'elle n'a pas pu manger aujourd'hui, pour

cause de duel.... Jeudi prochain, à dix heures.... Vous viendrez,

n'est-ce pas? Et monsieur Rabœuf aussi? Et Saint-Elme?... J'irai, bien

entendu, moi, Mandarine,--notre amie Célia étant assez aimable pour

me permettre d'apporter ma fumerie de voyage, sans laquelle je me

déplace difficilement.--Est-ce dit?... Après ce jeudi-là, il y en aura

probablement d'autres.... Nous allons fonder un «jour» qui sera très

suivi.... On causera, on lira, je fumerai....

Elle avait replacé sa tête sur l'oreiller de soie chinoise, elle

reprenait la pipe de la main gauche et l'aiguille de la main droite.

Alors, sans attendre que les trois hommes eussent accepté l'invitation:

--A présent,--reprit-elle,--j'ai envie d'entendre de beaux vers.

Saint-Elme, prenez donc le Régnier qui est sur la tablette.... Non, pas

celui-ci, l'autre ... la reliure vert d'eau.... _La Cité_, oui.... Et

commencez par ma chère _Lune jaune_....

«Qui monte mollement entre les peupliers....

«Et écoutez bien, Célia ... ces vers-là, c'est votre première leçon....

Les petites alliées · 第 26 / 46 题