De Ruyter prit la résolution de traverser le détroit de la Sonde,
pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin
d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous
séparer, nous fixâmes pour rendez-vous une époque assez proche et une
île qui avoisine celle de Bornéo.
De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions,
en m'engageant à ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita à Aston
une vie heureuse, et le contraignit à accepter des armes de prix,
pour lesquelles le jeune lieutenant avait déjà plusieurs fois
manifesté une grande admiration.
Dans ce mutuel adieu, qui séparait pour toujours, il était peu
probable qu'il en fût autrement, deux hommes qui s'aimaient, il eût
été difficile de découvrir la profonde souffrance qui leur serrait le
coeur, car ils cachaient leur mutuelle émotion sous le masque
transparent d'une indifférence et d'un calme affectés. Après cet
adieu, de Ruyter me renouvela ses recommandations, embrassa Zéla, me
pressa affectueusement les mains et remonta sur le grab.
Nous mîmes à la voile chacun de notre côté, et nous voguâmes dans des
directions différentes. Aussitôt que j'eus atteint l'entrée de la
baie, je me dirigeai vers la côte malaise, et je jetai l'ancre entre
deux îles. Là, je me mis en communication avec les natifs; et, sans
avoir de trop grandes difficultés à surmonter, j'obtins un proa d'une
vitesse remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la
plus sûre pour conduire Aston à Poulo-Pinang, ville qui se trouve à
l'entrée de la baie, et qui appartenait aux Anglais.
En naviguant le long de la côte malaise, dans un canot du pays, je ne
devais ni être remarqué par les natifs, ni inquiété par les Anglais.
De plus, j'avais la facilité de débarquer dans la partie de l'île
qu'il nous plairait de choisir.
Poulo-Pinang avait été achetée aux Malais par la compagnie anglaise
des Indes orientales; elle porte maintenant le nom de l'île du prince
de Galles. Cette île est petite, mais très-féconde; parallèle à la
côte malaise, qui est très-élevée, elle est entourée d'un canal qui
offre aux vaisseaux un magnifique port. Bien décidé à accompagner
Aston, j'équipai le proa avec six Arabes et deux Malais (ils devaient
cacher leurs armes). Je pris de l'eau et des provisions pour trois
jours, et nous nous embarquâmes: Aston vêtu d'une jaquette et d'un
pantalon blanc, moi d'un costume de matelot arabe.
Je laissai le schooner à la garde du premier contre-maître, un
Américain que de Ruyter m'avait instamment recommandé, et auquel je
pouvais en toute confiance livrer le soin de mon bonheur et de ma
fortune. Cet Américain était non-seulement un parfait marin, mais
encore un homme actif, courageux et intelligent. Né et élevé à
New-York, il avait, depuis sa plus tendre enfance, vécu sur la mer et
s'y était formé une santé de fer; il était aussi fort et aussi robuste
qu'un cheval de Suffolk.
Mon second contre-maître, Anglais de naissance, avait été capitaine du
gaillard d'avant à bord de la frégate d'Aston, et il avait toutes les
qualités qui distinguent d'entre tous les marins ceux qui
appartiennent aux vaisseaux de guerre; il était taciturne, brave et
froid. Ce brave garçon adorait le grog, et Aston m'avait raconté
qu'étant sur la frégate, le capitaine du fond de cale, ami intime du
capitaine du gaillard d'avant, avait mis dans un tonneau vide qui
avait contenu du rhum quatre litres d'eau afin de leur donner l'esprit
de se transformer en excellent grog. Notre capitaine du gaillard
d'avant, ayant trop bu de cette composition, manqua de respect à un
officier supérieur. Le bosseman du vaisseau, qui était jaloux des
réelles qualités de cet homme, qui était froissé de la déférence
qu'on lui témoignait habituellement, le fit punir sans pitié.
Cette disgrâce imméritée affligea si bien le pauvre garçon, qu'il
résolut de se vouer à jamais au service de mon bord.
--D'ailleurs, disait-il en appuyant sa désertion du drapeau anglais
sur un raisonnement simple et vrai, depuis vingt ans que je sers le
roi dans les Indes orientales et occidentales, tout le profit que j'en
ai retiré se résume en ceci: deux jours de congé, la fièvre jaune, des
blessures et rien de plus.
Nous montâmes dans le proa sous l'ardeur d'un soleil de feu, et nous
dirigeâmes notre course le long de la côte malaise. Vers le soir, nous
arrivâmes à Prya, ville protégée par un fort. Après avoir conversé
avec quelques Malais qui suivaient notre sillage dans une barque de
pêcheurs, nous allâmes avec eux jusqu'à la rivière de Pinang, qui se
trouve au sud de la ville de Georges, dans l'île du Prince de Galles.
Comme nous avions à faire une course de près de deux milles, nous
prîmes le temps d'avaler les délicieuses huîtres qui sont si célèbres
venant de cette côte. En traversant la rivière, je m'aperçus que notre
proa était trop grand pour gagner le rivage; j'engageai Aston à
débarquer, et je dis à mes hommes de conduire le proa dans le havre.
Nous passâmes la nuit dans une hutte de pêcheur, et le lendemain, aux
premiers rayons du jour, nous partîmes pour la ville.
Les collines élevées de ces îles étaient couvertes de magnifiques bois
et le chemin que nous suivions tout parfumé de l'odorante émanation
des fleurs et des épices. Près de la ville, et sur le rivage de la
mer, s'étendait une grande plaine, dont le sol, blanchâtre et
sablonneux, était aussi richement couvert d'ananas que peut l'être de
navets un champ de paysan en Angleterre.
Toujours affamés comme des écoliers en maraude, nous fîmes une
fabuleuse consommation d'ananas, cueillant, choisissant et en rejetant
de beaux pour en trouver de magnifiques.
Nous pénétrâmes sans obstacle dans la ville, et, pour mieux dire,
notre arrivée n'attira aucun regard.
Après nous être établis dans un hôtel où Aston fit sa toilette, il se
rendit chez le président, auquel il raconta de son histoire ce que
nous avions jugé utile de faire connaître.
Le président, qui appartenait à l'armée de terre, se montra fort
aimable: il engagea vivement son compatriote à venir demeurer chez lui
jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau de guerre ou d'un bâtiment anglais
dans le port.
La prudence exigeait qu'Aston acceptât l'offre qui lui était faite; ce
fut donc comme une faveur qu'il demanda à rester deux ou trois jours à
l'hôtel pour y attendre l'arrivée de ses bagages.
Aston me retrouva à l'hôtel, et, avant de songer à regagner le proa,
nous nous disposâmes à passer la journée d'une manière agréable. En
conséquence, nous fîmes servir un magnifique déjeuner, tout en
commandant un somptueux repas pour le soir. Aston profita de notre
tête-à-tête pour me renouveler la prière qu'il m'avait déjà faite tant
de fois, et cela si inutilement, celle de rentrer dans la marine.
--De graves malheurs peuvent vous attendre, mon cher Trelawnay, me
dit-il, vous ne pourrez en conscience passer toute votre vie aux
ordres de de Ruyter, sous les plis d'un drapeau en guerre avec le
vôtre. Du moins, si les circonstances vous enchaînent loin de vos
compatriotes, restez neutre dans les combats et ne faites rien contre
eux.
--Quand j'aurai réalisé une petite fortune, mon cher Aston, je suivrai
l'exemple de notre ancien capitaine, je deviendrai cultivateur. Mais,
avant toute chose, il faut que je ramasse de l'argent. Je commence à
vieillir, j'ai une femme, j'aurai un jour des enfants, il faut donc
que je prévoie l'avenir, que je songe à eux. Si, comme vous, Aston,
j'avais le bonheur d'être jeune, étourdi et célibataire, ce serait
tout à fait autre chose.
--Allons donc, rieur que vous êtes, s'écria mon ami, mais votre femme,
vos futurs enfants et vous tous réunis, vous n'atteignez pas l'âge de
trente ans.
--Trente ans! Mais à trente ans, Aston, un homme est vieux, fatigué,
presque décrépit.