LXVIII

De Ruyter prit la résolution de traverser le détroit de la Sonde,

pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin

d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous

séparer, nous fixâmes pour rendez-vous une époque assez proche et une

île qui avoisine celle de Bornéo.

De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions,

en m'engageant à ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita à Aston

une vie heureuse, et le contraignit à accepter des armes de prix,

pour lesquelles le jeune lieutenant avait déjà plusieurs fois

manifesté une grande admiration.

Dans ce mutuel adieu, qui séparait pour toujours, il était peu

probable qu'il en fût autrement, deux hommes qui s'aimaient, il eût

été difficile de découvrir la profonde souffrance qui leur serrait le

coeur, car ils cachaient leur mutuelle émotion sous le masque

transparent d'une indifférence et d'un calme affectés. Après cet

adieu, de Ruyter me renouvela ses recommandations, embrassa Zéla, me

pressa affectueusement les mains et remonta sur le grab.

Nous mîmes à la voile chacun de notre côté, et nous voguâmes dans des

directions différentes. Aussitôt que j'eus atteint l'entrée de la

baie, je me dirigeai vers la côte malaise, et je jetai l'ancre entre

deux îles. Là, je me mis en communication avec les natifs; et, sans

avoir de trop grandes difficultés à surmonter, j'obtins un proa d'une

vitesse remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la

plus sûre pour conduire Aston à Poulo-Pinang, ville qui se trouve à

l'entrée de la baie, et qui appartenait aux Anglais.

En naviguant le long de la côte malaise, dans un canot du pays, je ne

devais ni être remarqué par les natifs, ni inquiété par les Anglais.

De plus, j'avais la facilité de débarquer dans la partie de l'île

qu'il nous plairait de choisir.

Poulo-Pinang avait été achetée aux Malais par la compagnie anglaise

des Indes orientales; elle porte maintenant le nom de l'île du prince

de Galles. Cette île est petite, mais très-féconde; parallèle à la

côte malaise, qui est très-élevée, elle est entourée d'un canal qui

offre aux vaisseaux un magnifique port. Bien décidé à accompagner

Aston, j'équipai le proa avec six Arabes et deux Malais (ils devaient

cacher leurs armes). Je pris de l'eau et des provisions pour trois

jours, et nous nous embarquâmes: Aston vêtu d'une jaquette et d'un

pantalon blanc, moi d'un costume de matelot arabe.

Je laissai le schooner à la garde du premier contre-maître, un

Américain que de Ruyter m'avait instamment recommandé, et auquel je

pouvais en toute confiance livrer le soin de mon bonheur et de ma

fortune. Cet Américain était non-seulement un parfait marin, mais

encore un homme actif, courageux et intelligent. Né et élevé à

New-York, il avait, depuis sa plus tendre enfance, vécu sur la mer et

s'y était formé une santé de fer; il était aussi fort et aussi robuste

qu'un cheval de Suffolk.

Mon second contre-maître, Anglais de naissance, avait été capitaine du

gaillard d'avant à bord de la frégate d'Aston, et il avait toutes les

qualités qui distinguent d'entre tous les marins ceux qui

appartiennent aux vaisseaux de guerre; il était taciturne, brave et

froid. Ce brave garçon adorait le grog, et Aston m'avait raconté

qu'étant sur la frégate, le capitaine du fond de cale, ami intime du

capitaine du gaillard d'avant, avait mis dans un tonneau vide qui

avait contenu du rhum quatre litres d'eau afin de leur donner l'esprit

de se transformer en excellent grog. Notre capitaine du gaillard

d'avant, ayant trop bu de cette composition, manqua de respect à un

officier supérieur. Le bosseman du vaisseau, qui était jaloux des

réelles qualités de cet homme, qui était froissé de la déférence

qu'on lui témoignait habituellement, le fit punir sans pitié.

Cette disgrâce imméritée affligea si bien le pauvre garçon, qu'il

résolut de se vouer à jamais au service de mon bord.

--D'ailleurs, disait-il en appuyant sa désertion du drapeau anglais

sur un raisonnement simple et vrai, depuis vingt ans que je sers le

roi dans les Indes orientales et occidentales, tout le profit que j'en

ai retiré se résume en ceci: deux jours de congé, la fièvre jaune, des

blessures et rien de plus.

Nous montâmes dans le proa sous l'ardeur d'un soleil de feu, et nous

dirigeâmes notre course le long de la côte malaise. Vers le soir, nous

arrivâmes à Prya, ville protégée par un fort. Après avoir conversé

avec quelques Malais qui suivaient notre sillage dans une barque de

pêcheurs, nous allâmes avec eux jusqu'à la rivière de Pinang, qui se

trouve au sud de la ville de Georges, dans l'île du Prince de Galles.

Comme nous avions à faire une course de près de deux milles, nous

prîmes le temps d'avaler les délicieuses huîtres qui sont si célèbres

venant de cette côte. En traversant la rivière, je m'aperçus que notre

proa était trop grand pour gagner le rivage; j'engageai Aston à

débarquer, et je dis à mes hommes de conduire le proa dans le havre.

Nous passâmes la nuit dans une hutte de pêcheur, et le lendemain, aux

premiers rayons du jour, nous partîmes pour la ville.

Les collines élevées de ces îles étaient couvertes de magnifiques bois

et le chemin que nous suivions tout parfumé de l'odorante émanation

des fleurs et des épices. Près de la ville, et sur le rivage de la

mer, s'étendait une grande plaine, dont le sol, blanchâtre et

sablonneux, était aussi richement couvert d'ananas que peut l'être de

navets un champ de paysan en Angleterre.

Toujours affamés comme des écoliers en maraude, nous fîmes une

fabuleuse consommation d'ananas, cueillant, choisissant et en rejetant

de beaux pour en trouver de magnifiques.

Nous pénétrâmes sans obstacle dans la ville, et, pour mieux dire,

notre arrivée n'attira aucun regard.

Après nous être établis dans un hôtel où Aston fit sa toilette, il se

rendit chez le président, auquel il raconta de son histoire ce que

nous avions jugé utile de faire connaître.

Le président, qui appartenait à l'armée de terre, se montra fort

aimable: il engagea vivement son compatriote à venir demeurer chez lui

jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau de guerre ou d'un bâtiment anglais

dans le port.

La prudence exigeait qu'Aston acceptât l'offre qui lui était faite; ce

fut donc comme une faveur qu'il demanda à rester deux ou trois jours à

l'hôtel pour y attendre l'arrivée de ses bagages.

Aston me retrouva à l'hôtel, et, avant de songer à regagner le proa,

nous nous disposâmes à passer la journée d'une manière agréable. En

conséquence, nous fîmes servir un magnifique déjeuner, tout en

commandant un somptueux repas pour le soir. Aston profita de notre

tête-à-tête pour me renouveler la prière qu'il m'avait déjà faite tant

de fois, et cela si inutilement, celle de rentrer dans la marine.

--De graves malheurs peuvent vous attendre, mon cher Trelawnay, me

dit-il, vous ne pourrez en conscience passer toute votre vie aux

ordres de de Ruyter, sous les plis d'un drapeau en guerre avec le

vôtre. Du moins, si les circonstances vous enchaînent loin de vos

compatriotes, restez neutre dans les combats et ne faites rien contre

eux.

--Quand j'aurai réalisé une petite fortune, mon cher Aston, je suivrai

l'exemple de notre ancien capitaine, je deviendrai cultivateur. Mais,

avant toute chose, il faut que je ramasse de l'argent. Je commence à

vieillir, j'ai une femme, j'aurai un jour des enfants, il faut donc

que je prévoie l'avenir, que je songe à eux. Si, comme vous, Aston,

j'avais le bonheur d'être jeune, étourdi et célibataire, ce serait

tout à fait autre chose.

--Allons donc, rieur que vous êtes, s'écria mon ami, mais votre femme,

vos futurs enfants et vous tous réunis, vous n'atteignez pas l'âge de

trente ans.

--Trente ans! Mais à trente ans, Aston, un homme est vieux, fatigué,

presque décrépit.

Un Cadet de Famille, v. 2/3 · 第 26 / 50 题