Je rendis plusieurs visites à ma jolie captive avant que le bonheur
d'entendre sa voix musicale me fût accordé. Zéla semblait muette et
souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications
ardentes ni prières murmurées tout bas n'avaient le don d'émouvoir
cette insensibilité extérieure, qui puisait peut-être son calme dans
la grande froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgré
l'apparente monotonie de nos tête-à-tête, malgré la tristesse dans
laquelle ils me jetaient, j'éprouvais un véritable bonheur auprès de
Zéla, bonheur étrange, mystérieux, indéfinissable, bonheur réel
pourtant, car il occupait les heures du jour, car il remplissait de
rêves enchanteurs le sommeil de la nuit.
Après avoir soigneusement cherché à être agréable à Zéla en
l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession, pouvaient
lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin enlevé aux
Marratti. Les vêtements, les meubles, les bijoux, enfin tout ce qui
appartenait à Zéla, tout ce qui venait de son père ou de sa tribu, fut
déposé dans la cabine de la jeune fille. Le désir de lui plaire, celui
d'attirer son regard, celui plus ardent encore d'entendre sa voix
mélodieuse, me rendaient infatigable; mais, à mon grand chagrin, Zéla
parut si froide, si indifférente, si insensible, que j'en arrivai à
croire qu'il serait infiniment plus logique d'adorer une momie des
pyramides, et bien certainement, si l'exaspération que je ressentais
n'avait pas été adoucie par les généreuses paroles de mon ami Aston,
je me serais donné l'amer plaisir d'exprimer à Zéla le vif
mécontentement que me faisait éprouver sa conduite. Dans l'excès de ma
mauvaise humeur, je me jurais à moi-même de cesser entièrement mes
visites; mais tout en jurant je consultais ma montre pour savoir
combien d'heures ou de minutes me séparaient encore de l'instant de
mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue, difficilement renoncé au
bonheur de la voir, et quoique ma visite fût un monologue ou un
silence, elle était l'oasis de ma vie, le repos de mon existence
active.
Heureusement pour moi la vieille Arabe n'était ni discrète, ni
silencieuse, ni réservée. Quand elle traversait le pont pour remplir
soit une commission de Zéla auprès du rais, soit une partie de son
service, elle s'arrêtait et me parlait de la jeune fille. Dans les
premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la
force des jambes de la vieille, car les miennes se fatiguaient à
rester ainsi stationnaires; mais ni engagement, ni prières ne
pouvaient parvenir à persuader à la duègne que je lui permettais de
s'asseoir.
--Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant
mon malek, et, du reste, sa bonté me permettrait-elle de prendre un
siége qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante
autorisation. Lady Zéla attend mon retour pour prendre son café.
Je conclus de là que la jeune fille était douée d'une merveilleuse
patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la
rentrée de sa camériste, qui causait souvent de longues heures avec
moi.
J'avais tant de plaisir à écouter, à faire répéter à la vieille femme
que Zéla n'était pas insensible à mes soins, qu'elle disait que
j'étais bon, que je l'étais non-seulement parce qu'elle le jugeait
ainsi, mais parce que son peuple le trouvait, qu'il était bien dommage
que je ne parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore
que j'appartinsse à une tribu si éloignée de la sienne, qu'elle était
fâchée que la grande _Kala passée_ (mer Noire) se trouvât entre moi et
le pays de ses pères, mais que j'étais doux, bon, beau comme un zèbre,
et qu'elle aimait à entendre ma voix.
Ce délicieux poison rallumait des espérances qui commençaient à
s'éteindre; il me faisait croire à l'avenir et souffrir avec patience
les douleurs du présent. À mes yeux la bonne vieille devint un
personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme
d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sèche plus
musicale que le son harmonieux d'une harpe éolienne. Mes veilles de
nuit s'abrégeaient merveilleusement, elles se remplissaient de
l'éclatante lumière des yeux de Zéla, que je n'avais cependant pas
vus.
Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et
magnétique j'ai pu si tendrement aimer Zéla, dont je n'avais pas
entendu la voix, dont je n'avais pas rencontré le regard, dont je
n'avais pas même reçu un signe de sympathie, car son premier et
bienveillant accueil n'avait été que l'accomplissement d'une coutume;
elle avait reçu son sauveur, son mari, mais le coeur n'entrait pour
rien dans le témoignage de son respect et de sa gratitude.
Mon esprit indépendant ne s'était jamais plié ni même arrêté à la
recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vérité je
ne sais pas quand et pourquoi, où et comment il a pu pénétrer et
remplir si exclusivement mon coeur.
Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zéla, les soins dont je
l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement
d'un devoir, devoir sacré, parce qu'il m'avait été imposé par un père
mourant, par un père dont la suprême volonté me confiait son enfant
prisonnière et orpheline. Dans la transparente pureté de la jeunesse,
les scènes touchantes se reflètent comme sur un lac d'azur, et cette
scène de deuil, d'exil, de larmes, fut la première dans laquelle le
hasard me fit jouer un rôle, la première où un appel sympathique fut
fait aux bons sentiments de mon coeur, qui alors était une fontaine
scellée, mais qui s'ouvrit bientôt à la pitié et à la tendresse, et
maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent, il emporte tout
ce qu'il trouve devant lui.
Le pauvre petit oiseau captif bâtissait donc silencieusement son nid
sous l'abri de mon coeur, tandis que je le croyais tranquillement
encagé dans la chambre qui lui servait de prison.
Les paroles de la duègne, en ranimant le feu de mes espérances, me
conduisirent plus souvent auprès de Zéla, dont je regardais pendant
des heures entières la passive main pressée entre les miennes. L'air
qui entourait la jeune fille me semblait chargé de parfums
odoriférants, et le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux
que les branches pendantes d'un saule, remplissait mon âme d'amour
quand par hasard ils effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent
délicieusement raffinés, et un monde de nouvelles pensées, un monde
d'idées naquit dans mon coeur.
Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands
yeux noirs de Zéla, mes membres chancelèrent, mon coeur palpita
convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermées dans
les miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une
adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua
mon agitation, si elle en fut émue ou seulement flattée; mais elle
retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais
assez vus: leur regard de flamme avait embrasé mon coeur, et le feu en
devint inextinguible.
D'une voix entrecoupée, Zéla murmura quelques paroles qui
bourdonnèrent à mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau
charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zéla
fut plus odoriférante que ne le sont ces arbres. La tête me tourna, et
je crus devenir fou en contemplant le monde de délices qui s'ouvrait
devant mes yeux.
C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond,
ardent et impérissable. Depuis le jour où je plongeai mon regard dans
le brillant miroir où se reflétait l'âme divine de Zéla, elle fut
l'étoile de ma vie, la déité à laquelle je devais offrir la virginité
de mes affections. Jamais un saint dévot ne s'est consacré à son Dieu
avec une adoration plus intense que la mienne. Je n'étais ni l'époux
ni l'amant de Zéla, j'étais son esclave; ma vie lui appartenait sans
partage, elle était tout pour moi, j'étais à elle pour elle.
Quand la triste mortalité rendra mon corps au néant, quand mon âme
s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie
et de repos que le jour où il lui sera permis d'être réunie à celle de
Zéla. Alors ces deux âmes soeurs se confondront ensemble, et comme un
rayon de soleil elles s'élanceront brillantes dans l'éternité.