--Lola, as-tu goûté?... Veux-tu une goutte de frontignan ou du champagne
pour te réchauffer?... Tu as l'air gelée, demanda Charlotte de Ryeux à
Lola Alviradès qui venait d'arriver et, les deux pieds campés sur la
bouche du calorifère, serrait autour d'elle les plis de sa jupe que
soulevait le souffle chaud.
--Un peu de champagne, oui, mon chéri, si tu en as là!
--Il en reste sur le plateau, près des biscuits. Sers-toi, ma Lolita.
La jeune fille se rapprocha de la petite table volante où le goûter
avait été placé, et emplit une coupe où ses lèvres, généreusement
pourpres, se mouillèrent de mousse.
Toutes deux étaient dans le vaste cabinet de toilette de Charlotte, une
sorte de boudoir où elle se plaisait à vivre, y trouvant toutes ses
aises: un large divan bourré de coussins, doux à son indolence; de
hautes glaces qui lui permettaient de soigner et de contempler sa beauté
blonde; des tables cernées de guipure où s'étalaient tous les menus
bibelots, utiles ou chers à sa coquetterie; le bureau où elle
griffonnait sa correspondance mondaine.
Elle venait de rentrer un peu avant le dîner; et, nonchalante,
enveloppée du souple peignoir qui dégageait la nuque et les bras,
pelotonnée au milieu des coussins, elle bavardait avec son amie.
Lola grignotait un biscuit qu'elle trempait dans son verre, tandis que
Charlotte allumait une cigarette.
--Donne-moi un peu de champagne... veux-tu? Lolita.
L'Argentine obéit, tout en demandant:
--Est-ce vrai, Lotte, que, ce soir, vous emmenez Mlle Suzore à
l'Opéra-Comique?
Charlotte inclina la tête:
--Oui, nous avons offert une place à Claude Suzore. C'est une
_première_, et Raymond a trouvé qu'il était convenable de lui faire une
politesse puisque la saison finit et, qu'en somme, elle a été un parfait
élément de succès pour mes «Vendredis».
Lola eut un petit rire pour toute réponse. Mme de Ryeux, qui fumait
paresseusement, écarta sa cigarette.
--Pourquoi ris-tu? Lolita.
--Parce que je trouve comique ton idée que Raymond veut faire une
politesse à Claude Suzore...
Charlotte de Ryeux n'aimait pas du tout qu'on la traitât sans déférence;
même, l'impertinente fût-elle Lola; et, un peu sèchement, elle
interrogea:
--Elle est comique, mon idée? Je ne vois pas trop en quoi!
--Elle est naïve! fit Lola imperturbable.
--Comment naïve?
--Bien sûr, Lotte chérie... Raymond n'en est plus, avec Claude Suzore, à
la période des politesses cérémonieuses. Dans son «quant à lui»... tu
peux être sûre qu'il ne pensait qu'à une chose, passer la soirée avec
elle... Tu ne t'es donc pas aperçue qu'en ce moment, c'est elle qui
tient la corde?
Une seconde, Charlotte cessa de fumer et ses yeux cherchèrent ceux de
Lola, désireuse de voir si la jeune fille plaisantait ou non. Puis,
tranquillement, elle dit, tiraillant une petite mèche sur la nuque de
Lola, assise à ses pieds:
--Tu crois, Lolita, qu'elle est sa maîtresse?
--Ça, non, je ne crois pas!
--Pourquoi?
--A la façon dont il tourne autour d'elle, il ne paraît pas un homme
arrivé à ses fins... Mais pour «ses fins...» il les a dans la
cervelle... ou ailleurs!...
--Lola!... oh! Lolita!... fit Charlotte en riant, que tu es
inconvenante! Tu as les yeux horriblement ouverts pour une gamine! C'est
drôle, mais je n'avais pas eu du tout ton idée au sujet de Claude Suzore
et de Raymond!... Non, je n'avais pas pensé à cette possibilité. Je le
croyais toujours occupé avec Françoise de Gaubes... bonne première.
--L'une n'empêche pas l'autre! marmotta Lola, qui était fort au courant
de tous les potinages mondains.
Charlotte ne répondit pas. Elle était toute à l'idée neuve jetée par
Lola en son cerveau. Mais ce fut l'accent très sincèrement détaché
qu'elle conclut:
--Après tout, celle-là ou une autre!... Puisqu'il lui faut toujours un
joujou, j'aime autant qu'il ne le choisisse pas parmi les amies que je
suis obligée de recevoir... C'est plus commode et plus agréable pour
moi...
Avec désinvolture, Lola approuva:
--Oui, tu as bien raison!... En somme, le principal est qu'il soit
occupé de quelque objet qui l'absorbe. Ainsi, il nous laisse
tranquilles, n'est-ce-pas? ma belle Lotte... C'est à cela, d'ailleurs,
que je reconnais son... état d'âme. Depuis qu'il est féru de cette
Claude Suzore, il est beaucoup moins grognon avec moi, quand il me
trouve ici. Bénissons donc son nouvel emballement puisqu'il nous vaut la
liberté... presque la liberté... Tu ne trouves pas? mon chat chéri...
Ils sont si bêtes, les hommes, avec leur... leur incompréhension... cela
se dit?... des amitiés féminines... Je me rappelle encore la mine
furibonde de Raymond quand je lui ai déclaré que nous nous adorions!...
C'est positif, pourtant, que tu te plais avec moi bien plus qu'avec
lui!... Il est vrai que je suis si gentille!... Répète-le-moi, Lotte...
--Inutile! fit Charlotte taquine.
Lola bondit de son coussin:
--Comment! inutile? Attends, attends, je vais te punir, méchante
ingrate!
Avec des baisers, elle se penchait sur les bras nus de Mme de Ryeux et
les mordillait comme un jeune chat rageur.
--Lola! Lola! laisse-moi... Tu es un vrai démon!
--Dis un amour de démon et avoue pourquoi tu trouvais inutile de
reconnaître que je suis gentille!
--Parce que tu le sais bien! fit Charlotte, moitié riant, moitié fâchée.
--Et avoue encore que tu aimes bien mieux ma société que celle de
Raymond!
--Oh! pour ça, oui!
L'accent de Mme de Ryeux avait une spontanéité et une sincérité qui
amenèrent une lueur de triomphe dans les yeux noirs de Lola. D'un de ces
élans souples qui lui étaient familiers, elle se pencha et ses lèvres se
posèrent sur celles de son amie.
--Cette fois, tu es un amour, ma Charlotte.
La jeune femme ne se déroba pas et accepta paisiblement la caresse.
--Lola, tu sais, tu as pris une bien mauvaise habitude de m'embrasser de
cette manière. Si on nous voyait...
--Eh bien, quoi? Où est le mal?... Saint Alphonse de Liguori dit qu'il
n'y a pas péché quand il n'y a pas le frisson.
--Le frisson?
--Oui, le frisson!... Le frisson de l'amour... expliqua Lola avec une
emphase moqueuse. Est-ce que tu l'as, le frisson?...
--Mon Dieu, Lolita, que tu es bête! fit Charlotte amusée; et tendrement,
elle regardait la petite Argentine. Mais comment es-tu ainsi au courant
des opinions de saint Antoine de Liguori?...
--Non pas saint Antoine, mais saint Alphonse.
--Saint Alphonse, soit... Enfin, dis où tu as découvert son jugement sur
le baiser?
--Dans un livre de piété faisant partie de la bibliothèque de ma sage
tante. Es-tu satisfaite? Lotte... Oui?... Eh bien, puisque sans frisson,
saint Alphonse autorise... Recommençons... Je veux.
Charlotte ne refusa pas le baiser. Sa froideur naturelle,--elle avait de
l'imagination et point de tempérament,--s'y réchauffait agréablement.
Ainsi, elle aimait l'approche de la flamme pour ses pieds frileux.
L'amour et ses manifestations ne l'avaient jamais beaucoup charmée; et
l'amitié, poussée à l'exubérance, lui agréait bien mieux. Amitié de
petite pensionnaire romanesque, un peu sotte, que la méchanceté seule
aurait pu incriminer. Les «toquades» de Charlotte de Ryeux étaient
souvent stupides, mais point perverses; nées surtout du besoin qu'elle
avait d'être adulée.
Ce qu'elle pardonnait le moins à son mari, c'était justement l'absence
totale d'admiration qu'elle lui inspirait. Elle l'avait épousé pénétrée
de la flatteuse conviction qu'il était fort épris de sa beauté, autant
de tous les mérites, charmes, qualités dont elle se jugeait pourvue. Et
sa déception à ce sujet, apportée par l'expérience, les avait séparés
plus irrémédiablement que les infidélités, dont il s'était révélé
prodigue.
Ce besoin d'être encensée était si vif chez elle, qu'il était, neuf fois
sur dix, la source des emballements dont elle était coutumière. Elle
s'engouait d'une femme dont le compliment lui avait été doux... Et comme
elle aimait le rôle de protectrice, elle avait toujours, autour d'elle,
une vraie cour de jeunes filles, de femmes, moins pourvues qu'elle aux
points de vue fortune et situation mondaine, à qui étaient précieuses
les largesses qu'elle leur prodiguait, pour peu qu'elles eussent la
reconnaissance admirative. La hautaine réserve de Claude l'avait
toujours sourdement exaspérée.
Campée sur le bras d'un fauteuil, Lola avait allumé une nouvelle
cigarette; et avec un rire qui découvrait ses petites dents aiguës, elle
déclara:
--Tu sais, Lotte, ça m'enchante que Raymond soit furieux de constater
combien tu te plais avec ta petite Lola!... C'est sa punition d'être un
mari si peu empressé! Quand on a une jolie Charlotte pour femme, on ne
doit pas avoir même la tentation de courir après les Françoise de Gaube,
les Claude Suzore et autres! Tant pis pour lui, si notre amitié l'agace
et nous suffit! Il devrait s'estimer bien heureux que ta Lola te suffise
et que tu n'aies pas envie de t'offrir, pour te distraire, un délicieux
amant, en échange de toutes ses maîtresses!
Charlotte de Ryeux eut une moue expressive, tout en s'allongeant au
milieu de ses coussins:
--Oh! Lolita... ce serait bien ennuyeux et si fatigant!... Imagines-tu
les difficultés où je me trouverais jetée!... Ah! bien non, je n'ai pas
la moindre envie de donner un successeur à Raymond, même pour me
venger!... Il n'y a pas d'homme qui me paraisse valoir un pareil tracas!
Quand je pense qu'autrefois, il m'arrivait de me faire, par-ci, par-là,
du chagrin, lorsque j'apprenais une incartade de Raymond... Étais-je
stupide! Aujourd'hui...
--Aujourd'hui?... Continue donc, Lotte.
--Aujourd'hui, il me semble vivre en plein paradis!... Je ne me soucie
plus de lui... Je ne désire même pas le divorce. A quoi bon? Pour ma vie
mondaine, il est plus commode d'avoir l'escorte d'un mari; mais j'ai la
liberté que je lui octroie; et il n'a pas le droit de me reprocher mes
amies, puisque je ne lui reproche pas ses maîtresses. Vraiment, tout est
fort bien établi entre nous!
Charlotte de Ryeux en paraissait absolument convaincue. Un éclair de
malice luisait dans ses prunelles.
--Imagine-toi qu'hier, il a fulminé quand j'ai dit devant lui que nous
nous étions commandé des costumes pareils.
Lola eut une mine enchantée et lança joyeusement une bouffée de sa
cigarette. Avec Raymond de Ryeux, elle avait des instincts de petit coq
de combat, ravie de triompher de lui, en battant en brèche ses
prétentions masculines à l'autorité.
--Parfait, cela! Lotte. Encore une stupidité à l'actif des hommes, cette
idée de s'insurger contre notre plaisir à nous habiller de même... sous
prétexte que c'est une habitude de _grues_!
--Cela, c'est vrai, remarqua tranquillement Charlotte. Là-dessus, il a
raison. C'est pourquoi, mon petit rat, je n'ai voulu rien dire pour ne
pas avoir l'air de lui céder; mais, au fond, je trouvais qu'il valait
mieux, tout de même, commander nos costumes un peu différents...
Vois-tu, Lolita, ennuyer Raymond, cela n'a aucune importance; mais il
est inutile de mettre l'opinion contre nous.
--Oh! l'opinion!... fit Lola avec un haussement d'épaules expressif. Et
ses lèvres si pourpres lancèrent une nouvelle bouffée de sa cigarette, à
la hauteur de son mépris.
Mais Charlotte de Ryeux tenait ferme à sa réputation mondaine dont le
souci ne la quittait jamais.
--Lola, tu es un vrai bébé!... Laisse-moi faire, pour qu'on nous laisse
nous aimer en paix. Le public n'a pas besoin de savoir comme nous nous
entendons bien. Ça, ne regarde que nous, mon trésor.
--Ça, c'est vrai, ma belle Charlotte...
Le qualificatif amena instantanément un air charmé sur le visage laiteux
de Charlotte, qui se plut à caresser les cheveux ondés et soyeux de la
petite Argentine.
--Dis, Lolita, fais-toi très jolie, ce soir, pour le théâtre. Je veux
que Raymond puisse faire comparaison entre toi et Claude Suzore... Qu'il
constate qu'elle n'est pas de notre monde...
--En voilà une chose qui lui est égale! fit judicieusement Lola... Tu
sais qu'il va faire de la musique chez elle?...
Mme de Ryeux se redressa un peu sur ses coussins.
--C'est vrai?... Jamais je ne lui en ai rien entendu dire... Comment
l'as-tu appris?...
--Étienne Hugaye l'a raconté l'autre jour devant moi... Je crois,
d'ailleurs, que ces séances ne l'enchantaient pas. Il avait, pour en
parler, une mine de dogue en colère, très comique... Sur lui aussi, j'en
suis bien sûre, elle a fait impression...
--Sur tous, alors! fit Charlotte, agacée cette fois. Elle supportait mal
qu'on célébrât une femme devant elle, à moins qu'il ne s'agît de l'objet
de son engouement.
--Sur tous, c'est peut-être excessif... Mais sur beaucoup, en tout
cas... Et je le comprends!
--Lola, je ne veux pas que tu dises cela! Nous nous brouillerons, si tu
te mets à t'emballer pour Claude Suzore.
--Mais, ma Charlotte, il ne s'agit pas du tout de moi... Tu le sais
bien... puisque c'est toi qui m'emballes... Je parlais pour les
hommes... Je crois vraiment qu'elle les prend avec son air de se f...
d'eux...
--Lola!... oh! Lola!
--Quoi?...
--Quel langage!... se «ficher» d'eux!
Lola éclata de rire.
--Oh! Lotte, je t'en prie! Nous sommes seules; ne fais pas la
pédagogue!... Ça ne te va pas... Tu es bien plus jolie quand tu me dis:
«Lolita à moi, je t'adore...» Dis-le, mon amour...
Charlotte savourait la douceur du compliment... Docile, elle répéta:
--Lolita à moi, je t'adore.
Puis, revenant à une idée qui s'était, peu à peu, élaborée dans sa
cervelle, elle demanda:
--Est-ce que tu crois, Lola, que Claude Suzore est éprise de Raymond?
--Peuh!... Que sait-on?... Ça ne paraît pas... Mais elle est très forte,
cette Claude!...
--Je vais les observer ce soir, fit Charlotte. Tu restes à dîner?
chérie.
--Mais non, mais non!... La voiture m'attend en bas. Je te retrouverai
ce soir à l'Opéra-Comique.
--Eh bien, alors, Lolita, il est sept heures un quart, tu peux te
sauver!... Tu vas être en retard, et que dira «tante»! Veux-tu sonner
Céline qu'elle vienne me mettre ma robe?... Tout de même, je ne suis pas
encore habituée à ton idée d'un emballement de Raymond pour Claude
Suzore; c'est une petite fille près de lui. Il a quarante et un ans...
et elle, pas même vingt!... C'est comme s'il s'emballait de toi... Ce
serait aussi ridicule!
--Oh! il n'y a pas de danger! s'exclama Lola éclatant de rire; et elle
rattacha sa veste.
--C'est égal, ce soir, je vais bien m'amuser à les surveiller!... Tu as
eu une fameuse idée de me raconter cela! Lolita.
Et elles se séparèrent, après un de ces baisers--sans
frisson!--qu'autorisait saint Alphonse de Liguori.