XVII

--Lola, as-tu goûté?... Veux-tu une goutte de frontignan ou du champagne

pour te réchauffer?... Tu as l'air gelée, demanda Charlotte de Ryeux à

Lola Alviradès qui venait d'arriver et, les deux pieds campés sur la

bouche du calorifère, serrait autour d'elle les plis de sa jupe que

soulevait le souffle chaud.

--Un peu de champagne, oui, mon chéri, si tu en as là!

--Il en reste sur le plateau, près des biscuits. Sers-toi, ma Lolita.

La jeune fille se rapprocha de la petite table volante où le goûter

avait été placé, et emplit une coupe où ses lèvres, généreusement

pourpres, se mouillèrent de mousse.

Toutes deux étaient dans le vaste cabinet de toilette de Charlotte, une

sorte de boudoir où elle se plaisait à vivre, y trouvant toutes ses

aises: un large divan bourré de coussins, doux à son indolence; de

hautes glaces qui lui permettaient de soigner et de contempler sa beauté

blonde; des tables cernées de guipure où s'étalaient tous les menus

bibelots, utiles ou chers à sa coquetterie; le bureau où elle

griffonnait sa correspondance mondaine.

Elle venait de rentrer un peu avant le dîner; et, nonchalante,

enveloppée du souple peignoir qui dégageait la nuque et les bras,

pelotonnée au milieu des coussins, elle bavardait avec son amie.

Lola grignotait un biscuit qu'elle trempait dans son verre, tandis que

Charlotte allumait une cigarette.

--Donne-moi un peu de champagne... veux-tu? Lolita.

L'Argentine obéit, tout en demandant:

--Est-ce vrai, Lotte, que, ce soir, vous emmenez Mlle Suzore à

l'Opéra-Comique?

Charlotte inclina la tête:

--Oui, nous avons offert une place à Claude Suzore. C'est une

_première_, et Raymond a trouvé qu'il était convenable de lui faire une

politesse puisque la saison finit et, qu'en somme, elle a été un parfait

élément de succès pour mes «Vendredis».

Lola eut un petit rire pour toute réponse. Mme de Ryeux, qui fumait

paresseusement, écarta sa cigarette.

--Pourquoi ris-tu? Lolita.

--Parce que je trouve comique ton idée que Raymond veut faire une

politesse à Claude Suzore...

Charlotte de Ryeux n'aimait pas du tout qu'on la traitât sans déférence;

même, l'impertinente fût-elle Lola; et, un peu sèchement, elle

interrogea:

--Elle est comique, mon idée? Je ne vois pas trop en quoi!

--Elle est naïve! fit Lola imperturbable.

--Comment naïve?

--Bien sûr, Lotte chérie... Raymond n'en est plus, avec Claude Suzore, à

la période des politesses cérémonieuses. Dans son «quant à lui»... tu

peux être sûre qu'il ne pensait qu'à une chose, passer la soirée avec

elle... Tu ne t'es donc pas aperçue qu'en ce moment, c'est elle qui

tient la corde?

Une seconde, Charlotte cessa de fumer et ses yeux cherchèrent ceux de

Lola, désireuse de voir si la jeune fille plaisantait ou non. Puis,

tranquillement, elle dit, tiraillant une petite mèche sur la nuque de

Lola, assise à ses pieds:

--Tu crois, Lolita, qu'elle est sa maîtresse?

--Ça, non, je ne crois pas!

--Pourquoi?

--A la façon dont il tourne autour d'elle, il ne paraît pas un homme

arrivé à ses fins... Mais pour «ses fins...» il les a dans la

cervelle... ou ailleurs!...

--Lola!... oh! Lolita!... fit Charlotte en riant, que tu es

inconvenante! Tu as les yeux horriblement ouverts pour une gamine! C'est

drôle, mais je n'avais pas eu du tout ton idée au sujet de Claude Suzore

et de Raymond!... Non, je n'avais pas pensé à cette possibilité. Je le

croyais toujours occupé avec Françoise de Gaubes... bonne première.

--L'une n'empêche pas l'autre! marmotta Lola, qui était fort au courant

de tous les potinages mondains.

Charlotte ne répondit pas. Elle était toute à l'idée neuve jetée par

Lola en son cerveau. Mais ce fut l'accent très sincèrement détaché

qu'elle conclut:

--Après tout, celle-là ou une autre!... Puisqu'il lui faut toujours un

joujou, j'aime autant qu'il ne le choisisse pas parmi les amies que je

suis obligée de recevoir... C'est plus commode et plus agréable pour

moi...

Avec désinvolture, Lola approuva:

--Oui, tu as bien raison!... En somme, le principal est qu'il soit

occupé de quelque objet qui l'absorbe. Ainsi, il nous laisse

tranquilles, n'est-ce-pas? ma belle Lotte... C'est à cela, d'ailleurs,

que je reconnais son... état d'âme. Depuis qu'il est féru de cette

Claude Suzore, il est beaucoup moins grognon avec moi, quand il me

trouve ici. Bénissons donc son nouvel emballement puisqu'il nous vaut la

liberté... presque la liberté... Tu ne trouves pas? mon chat chéri...

Ils sont si bêtes, les hommes, avec leur... leur incompréhension... cela

se dit?... des amitiés féminines... Je me rappelle encore la mine

furibonde de Raymond quand je lui ai déclaré que nous nous adorions!...

C'est positif, pourtant, que tu te plais avec moi bien plus qu'avec

lui!... Il est vrai que je suis si gentille!... Répète-le-moi, Lotte...

--Inutile! fit Charlotte taquine.

Lola bondit de son coussin:

--Comment! inutile? Attends, attends, je vais te punir, méchante

ingrate!

Avec des baisers, elle se penchait sur les bras nus de Mme de Ryeux et

les mordillait comme un jeune chat rageur.

--Lola! Lola! laisse-moi... Tu es un vrai démon!

--Dis un amour de démon et avoue pourquoi tu trouvais inutile de

reconnaître que je suis gentille!

--Parce que tu le sais bien! fit Charlotte, moitié riant, moitié fâchée.

--Et avoue encore que tu aimes bien mieux ma société que celle de

Raymond!

--Oh! pour ça, oui!

L'accent de Mme de Ryeux avait une spontanéité et une sincérité qui

amenèrent une lueur de triomphe dans les yeux noirs de Lola. D'un de ces

élans souples qui lui étaient familiers, elle se pencha et ses lèvres se

posèrent sur celles de son amie.

--Cette fois, tu es un amour, ma Charlotte.

La jeune femme ne se déroba pas et accepta paisiblement la caresse.

--Lola, tu sais, tu as pris une bien mauvaise habitude de m'embrasser de

cette manière. Si on nous voyait...

--Eh bien, quoi? Où est le mal?... Saint Alphonse de Liguori dit qu'il

n'y a pas péché quand il n'y a pas le frisson.

--Le frisson?

--Oui, le frisson!... Le frisson de l'amour... expliqua Lola avec une

emphase moqueuse. Est-ce que tu l'as, le frisson?...

--Mon Dieu, Lolita, que tu es bête! fit Charlotte amusée; et tendrement,

elle regardait la petite Argentine. Mais comment es-tu ainsi au courant

des opinions de saint Antoine de Liguori?...

--Non pas saint Antoine, mais saint Alphonse.

--Saint Alphonse, soit... Enfin, dis où tu as découvert son jugement sur

le baiser?

--Dans un livre de piété faisant partie de la bibliothèque de ma sage

tante. Es-tu satisfaite? Lotte... Oui?... Eh bien, puisque sans frisson,

saint Alphonse autorise... Recommençons... Je veux.

Charlotte ne refusa pas le baiser. Sa froideur naturelle,--elle avait de

l'imagination et point de tempérament,--s'y réchauffait agréablement.

Ainsi, elle aimait l'approche de la flamme pour ses pieds frileux.

L'amour et ses manifestations ne l'avaient jamais beaucoup charmée; et

l'amitié, poussée à l'exubérance, lui agréait bien mieux. Amitié de

petite pensionnaire romanesque, un peu sotte, que la méchanceté seule

aurait pu incriminer. Les «toquades» de Charlotte de Ryeux étaient

souvent stupides, mais point perverses; nées surtout du besoin qu'elle

avait d'être adulée.

Ce qu'elle pardonnait le moins à son mari, c'était justement l'absence

totale d'admiration qu'elle lui inspirait. Elle l'avait épousé pénétrée

de la flatteuse conviction qu'il était fort épris de sa beauté, autant

de tous les mérites, charmes, qualités dont elle se jugeait pourvue. Et

sa déception à ce sujet, apportée par l'expérience, les avait séparés

plus irrémédiablement que les infidélités, dont il s'était révélé

prodigue.

Ce besoin d'être encensée était si vif chez elle, qu'il était, neuf fois

sur dix, la source des emballements dont elle était coutumière. Elle

s'engouait d'une femme dont le compliment lui avait été doux... Et comme

elle aimait le rôle de protectrice, elle avait toujours, autour d'elle,

une vraie cour de jeunes filles, de femmes, moins pourvues qu'elle aux

points de vue fortune et situation mondaine, à qui étaient précieuses

les largesses qu'elle leur prodiguait, pour peu qu'elles eussent la

reconnaissance admirative. La hautaine réserve de Claude l'avait

toujours sourdement exaspérée.

Campée sur le bras d'un fauteuil, Lola avait allumé une nouvelle

cigarette; et avec un rire qui découvrait ses petites dents aiguës, elle

déclara:

--Tu sais, Lotte, ça m'enchante que Raymond soit furieux de constater

combien tu te plais avec ta petite Lola!... C'est sa punition d'être un

mari si peu empressé! Quand on a une jolie Charlotte pour femme, on ne

doit pas avoir même la tentation de courir après les Françoise de Gaube,

les Claude Suzore et autres! Tant pis pour lui, si notre amitié l'agace

et nous suffit! Il devrait s'estimer bien heureux que ta Lola te suffise

et que tu n'aies pas envie de t'offrir, pour te distraire, un délicieux

amant, en échange de toutes ses maîtresses!

Charlotte de Ryeux eut une moue expressive, tout en s'allongeant au

milieu de ses coussins:

--Oh! Lolita... ce serait bien ennuyeux et si fatigant!... Imagines-tu

les difficultés où je me trouverais jetée!... Ah! bien non, je n'ai pas

la moindre envie de donner un successeur à Raymond, même pour me

venger!... Il n'y a pas d'homme qui me paraisse valoir un pareil tracas!

Quand je pense qu'autrefois, il m'arrivait de me faire, par-ci, par-là,

du chagrin, lorsque j'apprenais une incartade de Raymond... Étais-je

stupide! Aujourd'hui...

--Aujourd'hui?... Continue donc, Lotte.

--Aujourd'hui, il me semble vivre en plein paradis!... Je ne me soucie

plus de lui... Je ne désire même pas le divorce. A quoi bon? Pour ma vie

mondaine, il est plus commode d'avoir l'escorte d'un mari; mais j'ai la

liberté que je lui octroie; et il n'a pas le droit de me reprocher mes

amies, puisque je ne lui reproche pas ses maîtresses. Vraiment, tout est

fort bien établi entre nous!

Charlotte de Ryeux en paraissait absolument convaincue. Un éclair de

malice luisait dans ses prunelles.

--Imagine-toi qu'hier, il a fulminé quand j'ai dit devant lui que nous

nous étions commandé des costumes pareils.

Lola eut une mine enchantée et lança joyeusement une bouffée de sa

cigarette. Avec Raymond de Ryeux, elle avait des instincts de petit coq

de combat, ravie de triompher de lui, en battant en brèche ses

prétentions masculines à l'autorité.

--Parfait, cela! Lotte. Encore une stupidité à l'actif des hommes, cette

idée de s'insurger contre notre plaisir à nous habiller de même... sous

prétexte que c'est une habitude de _grues_!

--Cela, c'est vrai, remarqua tranquillement Charlotte. Là-dessus, il a

raison. C'est pourquoi, mon petit rat, je n'ai voulu rien dire pour ne

pas avoir l'air de lui céder; mais, au fond, je trouvais qu'il valait

mieux, tout de même, commander nos costumes un peu différents...

Vois-tu, Lolita, ennuyer Raymond, cela n'a aucune importance; mais il

est inutile de mettre l'opinion contre nous.

--Oh! l'opinion!... fit Lola avec un haussement d'épaules expressif. Et

ses lèvres si pourpres lancèrent une nouvelle bouffée de sa cigarette, à

la hauteur de son mépris.

Mais Charlotte de Ryeux tenait ferme à sa réputation mondaine dont le

souci ne la quittait jamais.

--Lola, tu es un vrai bébé!... Laisse-moi faire, pour qu'on nous laisse

nous aimer en paix. Le public n'a pas besoin de savoir comme nous nous

entendons bien. Ça, ne regarde que nous, mon trésor.

--Ça, c'est vrai, ma belle Charlotte...

Le qualificatif amena instantanément un air charmé sur le visage laiteux

de Charlotte, qui se plut à caresser les cheveux ondés et soyeux de la

petite Argentine.

--Dis, Lolita, fais-toi très jolie, ce soir, pour le théâtre. Je veux

que Raymond puisse faire comparaison entre toi et Claude Suzore... Qu'il

constate qu'elle n'est pas de notre monde...

--En voilà une chose qui lui est égale! fit judicieusement Lola... Tu

sais qu'il va faire de la musique chez elle?...

Mme de Ryeux se redressa un peu sur ses coussins.

--C'est vrai?... Jamais je ne lui en ai rien entendu dire... Comment

l'as-tu appris?...

--Étienne Hugaye l'a raconté l'autre jour devant moi... Je crois,

d'ailleurs, que ces séances ne l'enchantaient pas. Il avait, pour en

parler, une mine de dogue en colère, très comique... Sur lui aussi, j'en

suis bien sûre, elle a fait impression...

--Sur tous, alors! fit Charlotte, agacée cette fois. Elle supportait mal

qu'on célébrât une femme devant elle, à moins qu'il ne s'agît de l'objet

de son engouement.

--Sur tous, c'est peut-être excessif... Mais sur beaucoup, en tout

cas... Et je le comprends!

--Lola, je ne veux pas que tu dises cela! Nous nous brouillerons, si tu

te mets à t'emballer pour Claude Suzore.

--Mais, ma Charlotte, il ne s'agit pas du tout de moi... Tu le sais

bien... puisque c'est toi qui m'emballes... Je parlais pour les

hommes... Je crois vraiment qu'elle les prend avec son air de se f...

d'eux...

--Lola!... oh! Lola!

--Quoi?...

--Quel langage!... se «ficher» d'eux!

Lola éclata de rire.

--Oh! Lotte, je t'en prie! Nous sommes seules; ne fais pas la

pédagogue!... Ça ne te va pas... Tu es bien plus jolie quand tu me dis:

«Lolita à moi, je t'adore...» Dis-le, mon amour...

Charlotte savourait la douceur du compliment... Docile, elle répéta:

--Lolita à moi, je t'adore.

Puis, revenant à une idée qui s'était, peu à peu, élaborée dans sa

cervelle, elle demanda:

--Est-ce que tu crois, Lola, que Claude Suzore est éprise de Raymond?

--Peuh!... Que sait-on?... Ça ne paraît pas... Mais elle est très forte,

cette Claude!...

--Je vais les observer ce soir, fit Charlotte. Tu restes à dîner?

chérie.

--Mais non, mais non!... La voiture m'attend en bas. Je te retrouverai

ce soir à l'Opéra-Comique.

--Eh bien, alors, Lolita, il est sept heures un quart, tu peux te

sauver!... Tu vas être en retard, et que dira «tante»! Veux-tu sonner

Céline qu'elle vienne me mettre ma robe?... Tout de même, je ne suis pas

encore habituée à ton idée d'un emballement de Raymond pour Claude

Suzore; c'est une petite fille près de lui. Il a quarante et un ans...

et elle, pas même vingt!... C'est comme s'il s'emballait de toi... Ce

serait aussi ridicule!

--Oh! il n'y a pas de danger! s'exclama Lola éclatant de rire; et elle

rattacha sa veste.

--C'est égal, ce soir, je vais bien m'amuser à les surveiller!... Tu as

eu une fameuse idée de me raconter cela! Lolita.

Et elles se séparèrent, après un de ces baisers--sans

frisson!--qu'autorisait saint Alphonse de Liguori.

Le chemin qui descend · 第 22 / 31 题