(_Ecrit à Platte Cañon, Colorado_)
Esprit qui as façonné cette nature,
Ces farouches et rouges entassements de rocs éboulés,
Ces pics téméraires aspirant à escalader le ciel,
Ces gorges, ces ruisseaux clairs et turbulents, cette
fraîcheur nue,
Cette ordonnance barbare et chaotique, dictée par des
raisons qui sont en elle,
Je te connais, esprit sauvage--nous avons intimement
conversé ensemble,
Car en moi aussi apparaît cette même ordonnance barbare,
dictée par des raisons qui sont en elle;
N’a-t-on pas porté contre mes poèmes l’accusation qu’ils
avaient négligé l’art?
Qu’ils ne s’étaient pas souciés de fondre en eux-mêmes
ses règles précises et sa délicatesse?
Qu’ils avaient oublié la cadence des lyriques, la grâce
du temple ouvragé à l’infini, avec ses colonnes
et ses arceaux polis?
Mais toi qui te révèles ici--esprit qui as façonné cette
nature,
Mes chants ne t’ont pas oublié.