CITÉ DES VAISSEAUX

Cité des vaisseaux!

(O les vaisseaux noirs! O les vaisseaux farouches!

O les splendides vapeurs et voiliers à la proue effilée!)

Cité du monde! (car ici confluent toutes les races,

Ici tous les pays de la terre collaborent);

Cité de la mer! Cité des flux précipités et chatoyants!

Cité dont les flots joyeux accourent ou dévalent sans

cesse, entrant et sortant en tourbillons semés de

remous et d’écume!

Cité des quais de marchandises et des magasins--cité

des façades géantes de marbre et de fer!

Cité fière et passionnée--cité fougueuse, folle, extravagante!

Debout, ô cité--tu n’es pas faite seulement pour la

paix, mais sois vraiment toi-même, sois guerrière!

N’aie pas peur--ne te soumets à nul autre modèle que

les tiens, ô cité!

Regarde-moi--incarne-moi comme je t’ai incarnée!

Je n’ai rien rejeté de ce que tu m’as offert,--ceux que

tu as adoptés je les ai adoptés,

Bonne ou mauvaise je ne te discute jamais--je chéris

tout--je ne condamne rien,

Je chante et célèbre tout ce qui est tien--cependant

je ne chante plus la paix:

En paix, j’ai chanté la paix, mais à présent le tambour

de guerre est mon instrument,

Et la guerre, la guerre rouge, est le chant que je vais

chantant par tes rues, ô cité!

L’ÉTRANGE VEILLÉE QU’UNE NUIT J’AI PASSÉE

SUR LE CHAMP DE BATAILLE

L’étrange veillée qu’une nuit j’ai passée sur le champ

de bataille...

Lorsque toi, mon fils et mon camarade, tu tombas à

mon côté, ce jour-là,

Je ne te jetai qu’un seul regard, auquel tes chers yeux

répondirent d’un regard que je n’oublierai jamais,

Et la main que tu soulevas de terre où tu gisais, ô

enfant, ne fit que toucher la mienne;

Ensuite je m’élançai en avant dans la mêlée, où le combat

se disputait avec des chances égales,

Jusqu’à ce que, relevé de mon poste tard dans la nuit,

je pus enfin retourner vers l’endroit où tu étais

tombé,

Et te trouvai si glacé dans la mort, camarade chéri, je

trouvai ton corps, fils des baisers rendus, (jamais

plus rendus sur cette terre),

J’exposai ton visage à la lueur des étoiles,--singulière

était la scène, le vent nocturne passait frais

et léger,

Et longtemps je demeurai là à te veiller, sur le champ

de bataille qui s’étendait autour de moi confusément;

Veillée prodigieuse, veillée délicieuse, là, dans la nuit

muette et parfumée,

Mais pas une larme ne tomba de mes yeux, pas même

un soupir profond ne m’échappa,--longtemps,

longtemps, je te contemplai,

Puis, m’étendant à demi sur la terre, je me tins à ton

côté, le menton appuyé sur les mains,

Passant des heures suaves, des heures immortelles et

mystiques, avec toi, camarade chéri,--sans une

larme, sans un mot;

Veillée de silence, de tendresse et de mort, veillée pour

toi, mon fils et mon soldat,

Pendant que là-haut les astres passaient en silence et

que vers l’est d’autres montaient insensiblement,

Veillée suprême pour toi, brave enfant, (je n’ai pu

te sauver, soudaine a été ta mort,

Vivant je t’ai aimé et entouré de ma sollicitude fidèlement,

je crois que nous nous reverrons sûrement);

Et lorsque traînaient les dernières ombres de la nuit,

au moment précis où pointa l’aube,

J’enroulai mon camarade dans sa couverture, j’enveloppai

bien son corps,

Je repliai bien la couverture, la bordai soigneusement

par-dessus la tête et soigneusement sous les pieds,

Et là, baigné dans le soleil levant, je déposai mon fils

dans sa tombe, dans sa tombe sommairement

creusée,

Terminant ainsi mon étrange veillée, ma veillée nocturne

sur le champ de bataille enveloppé d’ombre,

Veillée pour mon enfant des baisers rendus, (jamais

plus rendus sur cette terre),

Veillée pour mon camarade soudainement tué, veillée

que je n’oublierai jamais, ni comment, lorsque le

jour vint à luire,

Je me levai de la terre glacée et enroulai bien mon soldat

dans sa couverture,

Et l’ensevelis là où il tomba.

Poèmes de Walt Whitman · 第 35 / 73 题