Rénover la Russie par la liberté pour la faire plus grande e

JACQUES BAINVILLE

COMMENT EST NÉE

LA

RÉVOLUTION RUSSE

NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE

11, RUE DE MÉDICIS, PARIS

MCMXVII

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

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Italy and the War 3 s. 6 d.

Il a été tiré de cet ouvrage

sur vergé pur fil des Papeteries Lafuma, de Voiron,

douze exemplaires numérotés à la presse.

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour

tous pays.

AVANT-PROPOS

«Nos troupes se soulèvent, non pas pour leur compte personnel, mais pour

sauver le pays. La population est persécutée par les Mandchous et

plongée dans une mer de douleurs. Les Mandchous ne sont pas de notre

race. Nous voulons les détruire et, avec eux, tous les traîtres et les

voleurs.»

Telle était, en 1911, la proclamation par laquelle l’«Union jurée» avait

annoncé aux peuples chinois la chute de la dynastie étrangère des Tsing.

La dynastie de Nicolas II, en dépit de la généalogie, était bien russe.

Mais son entourage, son personnel administratif ne l’étaient pas ou ne

l’étaient pas assez. Voilà en quoi la Révolution russe ressemble à la

Révolution chinoise. Voilà ce qui explique, ici comme là, l’effondrement

foudroyant du trône. Pourquoi, ni en Chine ni en Russie, n’a-t-on pas vu

cette fidélité et ce loyalisme que la cause des Stuarts en Angleterre,

celle des Bourbons en France avaient suscités? En Russie comme en Chine,

l’explication se trouve dans le fait qu’il s’est agi d’une révolution au

point de départ de laquelle l’élément national aura été dominant.

L’important est qu’il le reste. Les événements du mois de mars 1917

pourraient se définir une révolution de palais qui s’est dénouée dans la

rue et transformée en révolution politique et sociale. Mais le

dénouement suprême, il faut peut-être l’attendre des masses paysannes,

tourmentées par le problème agraire, par leur faim de la terre. Il faut

l’attendre aussi des nationalités si diverses que l’Empire réunissait,

mais qu’il n’avait pas fondues. Des tendances centrifuges et

séparatistes vont-elles se manifester? Le danger serait grave pour

l’Europe pendant la guerre, et même après la guerre, si une Allemagne

grande, forte et unie doit subsister.

On a dit souvent que la Russie était un pays d’avenir. C’est vrai

lorsque l’on parle de ses immenses richesses, encore inexploitées. Mais,

sous la décadence de l’ancien régime, il était sensible que, si la

Russie avait un avenir, l’État russe n’en avait plus. La nouvelle Russie

se refera-t-elle un État? Et comment? sous quelle forme? par quels

moyens? On se le demande aujourd’hui avec une certaine inquiétude et un

immense intérêt.

J. B.

15 mai 1917.

COMMENT EST NÉE LA RÉVOLUTION RUSSE

I

CE QUI AURAIT PU SAUVER L’EMPEREUR

Un matin de l’an dernier, je causais avec le directeur d’une des grandes

banques de Pétrograde. Un vaste bureau de style anglais. Aux murs, pas

d’icône, pas de veilleuse allumée. Lorsque le regard se portait vers les

fenêtres, on était étonné de retrouver les bulbes d’azur et d’or qui

couronnent les cathédrales, de voir, sur la Perspective Nevski, la

neige, les traîneaux, les bonnets de fourrure, et les cochers ouatés,

pareils à des édredons cerclés d’une ceinture voyante. La Russie était

au dehors. Dans cette maison, c’était l’Amérique. Cependant je pressais

le grave directeur des questions les plus indiscrètes, sans souci de

l’importuner. Et parmi les sujets sur lesquels je cherchais à connaître

l’opinion de l’homme d’affaires, il y en avait un, surtout, un sujet

brûlant, celui de cette révolution que tant de voix disaient inévitable

et prochaine, que la plupart annonçaient pour la fin de la guerre, mais

qui, pour d’autres, était imminente,--et c’étaient ceux-là qui devaient

avoir raison.

Je ne pus réussir à déchiffrer si la révolution était ou n’était pas

dans les vœux de ce financier prudent. Mais le mot, prononcé à haute

voix dans son cabinet, quoique nous y fussions seuls, avait suffi à le

mettre mal à l’aise. Il tapotait avec inquiétude ses favoris blancs,

taillés à l’ancienne mode, attentif à esquiver les interrogations

directes. Enfin, sur mon insistance, il se hasardait à répondre par ces

paroles inoffensives:

--Oh! avant d’en venir à la révolution, il y a tant de soupapes à

ouvrir!...

Et là-dessus, comme effrayé d’en avoir trop dit, il prétextait que la

langue française lui était devenue tout à coup d’un maniement difficile,

et il faisait appeler un fondé de pouvoirs pour changer la conversation.

J’avais gardé dans l’esprit les détails de cette scène un peu comique,

renouvelée sous tant de formes diverses au cours des observations que

j’avais essayé de rassembler en Russie. Et ce souvenir de voyage m’est

revenu un des premiers en mémoire à la nouvelle des événements de

Pétrograde. Certainement, comme l’avait dit le financier timide et

subtil, il y avait bien des soupapes à ouvrir et qui devaient permettre

d’éviter la grande explosion. Il semblait tellement naturel que l’on

dût, une à une, y avoir recours! Comment le gouvernement impérial,

comment l’Empereur lui-même, lui surtout, ignoraient-ils ce fait grave,

ce fait capital, que le voyageur constatait infailliblement, qui

s’imposait avec la force de l’évidence quinze jours après qu’on avait

touché le sol russe, le fait enfin, qui, tout simplement, sautait aux

yeux, à savoir: que, tel quel, le régime, à part ses bénéficiaires, ne

trouvait, d’un bout à l’autre de la Russie, pour ainsi dire aucun

défenseur? Il est à regretter pour Nicolas II qu’il n’ait pas imité le

sultan Haroun-al-Raschid, et, sous un déguisement, parcouru les villes

de son Empire, causant avec les nobles, les marchands, les soldats et

les portiers. Il aurait observé partout ce phénomène redoutable: une

désaffection qui, le jour critique venu, devait le laisser isolé et sans

appui, tandis que, d’un seul coup, la machine de l’État s’effondrait...

* * * * *

En temps de guerre, toute vérité n’est pas bonne à dire. Tout le monde

ne supporte pas la vérité et elle n’est utile qu’à quelques-uns. Pour

cette raison d’abord, pour des raisons de convenance ensuite, il était

nécessaire de jeter un voile sur les affaires intérieures de la Russie.

On pouvait d’ailleurs, de bonne foi, donner au public, l’année dernière,

une impression relativement rassurante. La stabilité à l’intérieur

paraissait garantie, autant du moins que durerait la guerre. Dans le

corps diplomatique, à Pétrograde, les observateurs les plus attentifs et

aussi les plus perspicaces se montraient sans doute extrêmement réservés

dans leurs appréciations et leurs pronostics sur l’avenir politique

prochain de la Russie. C’était le cas, en particulier, à l’ambassade du

Japon, une des plus nombreuses, des plus actives, des mieux renseignées.

Sur l’évolution de l’Empire russe, il me sembla que le baron Motono, de

qui les appréciations sur les événements de la guerre s’étaient toujours

trouvées d’une justesse extraordinaire, préférait suspendre son

jugement. Aux plus prudents, néanmoins, une catastrophe n’apparaissait

pas comme imminente. La bonne volonté du pays, celle de la Douma étaient

certaines. Par patriotisme, les réformes, les questions de politique

intérieure étaient remises à plus tard. Le «bloc progressiste» de la

Douma qui, l’extrême droite et l’extrême gauche exceptées (c’est-à-dire

deux poignées de représentants) comprenait toute l’assemblée, se bornait

à demander, au lieu d’un ministère bureaucratique, des hommes qui,

suivant sa formule, eussent la «confiance du pays». Les constitutionnels

démocrates ou «cadets» avaient eux-mêmes cessé, provisoirement du moins,

de revendiquer le ministère responsable devant les Chambres,

c’est-à-dire le régime parlementaire pur et simple. Leurs chefs les plus

qualifiés étaient disposés à se contenter de quelques satisfactions dans

l’ordre des idées constitutionnelles. Et je crus bien, alors, discerner

pour ma part que certains d’entre eux, retournant à leur illusion des

temps de la première Douma, ne regardaient pas comme impossible de

devenir ministres de l’empereur Nicolas II. Par la force des choses, une

espèce d’opinion moyenne s’était créée dans le «bloc progressiste», en

vertu de la fusion des éléments radicaux avec les éléments modérés. Un

ancien _leader_ de la droite, renommé pour sa véhémence, M.

Pourichkiévitch, et qui devait, ces temps derniers, prendre part à

l’exécution de Raspoutine; un «nationaliste» comme le comte Vladimir

Bobrinski; des «octobristes» comme le président Rodzianko et M.

Goutchkof, qui auront inscrit leur nom dans les événements du mois de

mars, mais qui seraient chez nous de véritables conservateurs: tous ces

hommes, dont nous venons de nommer quelques-uns des plus

«représentatifs», assuraient un équilibre à la majorité de la Douma.

Qu’une conciliation avec le pouvoir fût désirée par le «bloc

progressiste», c’est ce dont on ne peut douter. Les efforts suprêmes que

les chefs libéraux auront faits pour sauver l’Empereur, et, ensuite, la

révolution ayant pris un cours irrésistible et l’abdication étant

devenue inévitable, pour conserver la dynastie, auront fourni la preuve

de leur entière bonne foi.

Lorsque, au printemps de l’année dernière, une délégation de députés

russes alla visiter les pays alliés, nous eûmes l’occasion de faire dire

en France à plusieurs personnes: «Ce sont probablement les membres du

futur gouvernement de la Russie qui se rendent à Paris.» Et il est vrai

que M. Protopopof, alors vice-président libéral de la Douma, devait,

quelques semaines après son retour, devenir ministre de l’Intérieur,

mais pour quelle besogne et dans quelles conditions! Quant à M.

Milioukof, le voici aujourd’hui ministre des Affaires étrangères du

régime nouveau, après avoir été maintes fois, sous le régime ancien, le

conseiller du Pont-aux-Chantres. C’est un fait, peu connu, mais bien

significatif, que M. Sazonof, lorsqu’il était ministre des Affaires

étrangères, écoutait volontiers les avis de M. Milioukof, spécialiste

des questions de politique extérieure à la Douma et dans le journal du

parti cadet, la _Rietch_, dont il était le véritable directeur: On voit

donc qu’il n’y avait pas, alors, entre le monde gouvernemental et les

éléments les plus libéraux de la Douma, un abîme infranchissable, que de

nombreuses communications existaient même, enfin qu’un arrangement

amiable et une collaboration pouvaient apparaître comme une sérieuse

probabilité.

Au mois de février 1916, Nicolas II, heureusement inspiré, était venu

assister à l’ouverture de la Douma. Ce fut une surprise joyeusement

saluée, un événement qui parut annoncer un nouveau cours, et tous les

témoins (nous en étions) s’en réjouirent comme d’une garantie de l’union

nationale. L’Empereur lui-même se rendait compte de l’importance et de

la signification de son initiative, car il parvenait mal à dissimuler

son émotion. On lisait sur son visage les pensées qui l’agitaient, le

combat intérieur qui se livrait en lui. Évidemment il lui avait fallu

vaincre un puissant préjugé pour franchir--c’était la première fois--la

porte du palais de Tauride. Il y avait dans son regard de la curiosité

et de l’inquiétude, comme s’il fût entré dans un repaire d’anarchistes.

Par instant, d’un mouvement nerveux, comme s’il eût étouffé, il faisait

le geste de desserrer son col. Lorsque, les prières dites, il s’adressa

aux députés groupés autour de lui, son trouble était tel que la première

phrase de son allocution, où il félicitait l’armée de la prise

d’Erzeroum, fut grammaticalement incorrecte. J’entends encore le

président Rodzianko, souhaitant la bienvenue à l’Empereur, élevant sa

voix sonore chaque fois que, dans ses paroles, revenait le mot _narod_

(nation). C’était comme si un avertissement bienveillant et solennel eût

été donné à l’autocrate. Le chemin d’une large politique nationale lui

était montré. Et les acclamations qui le saluèrent lorsqu’il traversa la

salle des séances éclairèrent ses yeux, détendirent son visage, où

apparut même, après une si longue contrainte, un sourire timide.

Instants décisifs, d’où aurait pu dater une phase nouvelle de l’histoire

de la Russie. Comment les impressions de cette journée de réconciliation

et d’entente se sont-elles effacées chez Nicolas II? Comment d’autres

sentiments, de funestes préjugés ont-ils prévalu chez lui? C’est le

triste secret d’un souverain faible, d’un autocrate soumis à toutes les

influences d’un déplorable entourage...

Je ne crois pas me tromper en disant que la visite de l’Empereur à la

Douma avait fait naître chez les libéraux de grandes espérances. Jamais

ils ne furent aussi modérés que pendant les quelques mois qui suivirent,

jamais ils ne firent preuve d’autant d’aptitudes au gouvernement.

C’était à cette époque que je me trouvais en Russie. Je pus recueillir,

de la bouche même des principaux chefs de partis, l’assurance qu’une

entente avec la monarchie leur semblait non seulement possible, non

seulement désirable, mais encore nécessaire.

«Je suis monarchiste, monarchiste de cœur et d’âme, et tous mes amis

octobristes le sont, comme la Russie l’est elle-même», me disait M.

Rodzianko quelques jours après la visite de l’Empereur au palais de

Tauride, visite qu’il regardait comme un succès pour ses idées et pour

sa cause. Et il affirmait sa conviction que la Russie évoluerait sans

secousses et par étapes vers le régime des monarchies constitutionnelles

d’Occident. Il trouvait des raisons de confiance dans l’histoire de la

Douma elle-même, qui, en dix ans, avait fait son éducation politique. Il

la comparait à un enfant qui, après s’être tenu sur le pied gauche (les

premières Doumas révolutionnaires) et ensuite sur le pied droit (la

troisième Douma conservatrice), marchait désormais d’aplomb sur ses deux

pieds. Et revenant sur la présence de l’Empereur à la séance de rentrée,

le président ajoutait en riant de bonne humeur:

«On avait voulu faire croire à Sa Majesté que l’assemblée était composée

de loups et de tigres. Sa Majesté a voulu en avoir le cœur net.

L’Empereur est venu parmi nous, il a vu de ses yeux et il sait bien,

aujourd’hui, que l’on peut s’entendre.»

Si, doué de seconde vue, j’eusse annoncé à M. Rodzianko qu’un an plus

tard, presque jour pour jour, il demanderait un acte d’abdication à

Nicolas II, il aurait certainement trouvé la plaisanterie de très

mauvais goût...

Une autre fois, c’était M. Maklakof, un des chefs les plus brillants,

les plus spirituels du parti cadet, qui parle notre langue comme un

Parisien, dont la conversation est un feu d’artifice de mots et de

formules qui feraient de lui un de nos plus vifs chroniqueurs. Lui aussi

croyait fermement à une évolution politique qui s’accomplirait

régulièrement, dans les formes du gouvernement monarchique. L’idée qu’on

pût supprimer les Romanof lui faisait lever les bras au ciel: «Excellent

moyen, s’écriait-il, d’alimenter la réaction! Admirable idée de votre

Gribouille!»

Et un autre jour encore (il suffira de s’arrêter là), je questionnais M.

Efremof, «progressiste» notoire qui, par le tour de ses pensées, par sa

vue générale des choses, par son vocabulaire, par les détails mêmes de

sa personne, évoquait le type du républicain de gauche tel qu’il existe

chez nous. Il était, ce radical, moins certain que les octobristes ou

les cadets que l’évolution dût être paisible et régulière. Le Tsar à la

Douma?... Oui, sans doute, mais n’était-ce pas trop tard? «L’abîme se

creuse», me disait le député progressiste en hochant la tête. Et

pourtant, il ne croyait pas, lui non plus, à la subversion totale du

régime, à ce qu’il appelait «une révolution sérieuse», c’est-à-dire,

d’un seul mot, à la Révolution...

Le moment où ces déclarations sincères et spontanées m’étaient faites

était pourtant celui où commençait contre le mouvement libéral la

réaction de ce qu’on devait désigner plus tard sous le nom d’«influences

occultes». M. Stürmer avait été désigné par l’Empereur Pour succéder à

M. Goremykine dans les derniers jours de janvier (du vieux style). Nous

savons aujourd’hui que c’est de ce choix malheureux que datent le

recommencement de la politique germanophile et la tentative de la

bureaucratie pour reprendre la haute main sur le gouvernement de

l’Empire.

Il est vrai que M. Stürmer était accueilli froidement. Mais les

dispositions conciliantes des libéraux n’en étaient pas découragées.

Dieu sait pourtant si la personne du nouveau président du Conseil était

peu engageante! A franchement parler, elle était même antipathique.

Lorsque cette nomination avait été connue, un beau matin, à Pétrograde,

la stupéfaction avait été grande. Le nom seul de M. Stürmer, ce nom

allemand de mauvais augure, choquait les oreilles et excitait la

défiance: comment n’avait-il pas mis le pouvoir en garde contre un choix

si malencontreux[1]? Les quolibets qui l’accueillirent dissimulaient mal

l’inquiétude et l’irritation de l’opinion publique. C’est au ministre de

la Guerre que l’on prêtait ce mot. Comme le bruit du départ de M.

Goremykine avait couru, un ami demandait, par téléphone, le nom de son

successeur, et le général Polivanof avait répondu: «Je ne peux pas le

dire, j’aurais trois mille roubles d’amende.» Trois mille roubles

d’amende, c’est, en effet, le tarif à Pétrograde lorsqu’on parle

allemand au téléphone. Quelques jours plus tard, au Yacht-Club, à

l’heure du déjeuner, un officier se levait, demandait la permission de

prononcer deux mots allemands, rien que deux, et disait gravement, au

milieu des rires: «Gofmeister Stürmer.» Car on sait que la plupart des

titres de cour, en Russie, venaient d’Allemagne (comme aussi trop de

titres de la hiérarchie militaire), et que, dans la langue russe, l’H

aspiré allemand se change en G. Telles sont les épigrammes par

lesquelles la révolution aura commencé. Mais ces épigrammes étaient déjà

sanglantes et elles portaient loin parce qu’elles associaient, au

mouvement libéral contre le régime bureaucratique, l’idée de

nationalité.

[1] _Nomen, numen_... Le nom de M. Goremykine, peur être russe, ne

sonnait guère mieux. Il voulait dire quelque chose comme

l’_affligeant_ ou le _lamentable_, ce qui n’exprimait que trop bien

l’idée que le public avait du gouvernement.

Si net était pourtant, chez les hommes politiques libéraux, le désir

d’éviter une cassure, que, tout en faisant grise mine à M. Stürmer, ils

le toléraient, et même, au besoin, l’excusaient. Pendant son séjour

à Paris, au mois de mai, M. Milioukof, interrogé par un

rédacteur de _l’Humanité_, déclarait que son parti, celui des

constitutionnels-démocrates, d’accord avec les autres partis du «bloc

progressiste», renonçait pour le moment à réclamer ce «ministère

responsable» qui devait être, à ses yeux, «le résultat d’une longue

évolution». Et, quant à la personne même de M. Stürmer, M. Milioukof

ajoutait en propres termes, et non sans causer quelque surprise à son

interlocuteur: «C’est un personnage de transition. Il n’est pas d’un

réactionnarisme aussi déterminé que son prédécesseur, M. Goremykine.

C’est un bureaucrate d’esprit très conservateur, mais, justement parce

que bureaucrate, il est doué d’une certaine souplesse qui lui permet de

s’adapter aux circonstances...»

On voit que M. Milioukof y mettait de la bonne volonté. Il n’était guère

possible d’en mettre davantage. Cet esprit d’adaptation aux

circonstances, pour lequel lui et ses amis faisaient crédit à M.

Stürmer, il était en réalité le leur. En dehors des cercles de la Douma,

j’ai entendu plus d’un libéral russe s’en plaindre. Les troupes du parti

des réformes étaient, de toute évidence, restées beaucoup plus

intransigeantes que les états-majors. Elles en comprenaient avec peine

les sentiments et la tactique. Plus d’une fois, j’aurai entendu blâmer

la «faiblesse» du bloc progressiste, quand on ne la taxait pas de

trahison: tous les hommes politiques qui, à un moment donné, ont voulu

«sérier les questions», ont encouru les mêmes reproches et les mêmes

colères.

Mais c’est ici, peut-être, que nous commençons à toucher du doigt une

des causes de la catastrophe où s’est abîmé l’ancien régime.

II

LE NATIONALISME DE LA DOUMA

La guerre était, dans son principe, une guerre populaire. Il serait à

peine exagéré de dire que c’était la guerre de la Douma. Entre 1909 et

1914, entre la remise par M. de Pourtalès des deux ultimatums, dont le

premier, de tous points semblable au second, avait déterminé un recul de

la Russie que le patriotisme russe avait ressenti comme une humiliation,

bien souvent la Douma avait exprimé le désir d’une politique étrangère

plus vigoureuse. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche

avait laissé une profonde amertume. L’éclipse que le prestige de la

Russie avait subie en Orient avait été déplorée, critiquée à plus d’une

reprise à la tribune du palais de Tauride. Aussi, lorsque l’empereur

prit la défense de la Serbie menacée, puis quand il repoussa l’ultimatum

de l’Allemagne, la Douma se reconnut dans cette résolution. Elle avait

contribué, pour une part certaine, à ce retour à la fierté. Elle le

salua comme une réparation. C’est d’ailleurs le propre mot qui fut

employé, à la grande séance du 8 août, par l’orateur des nationalistes,

M. Balachef: «A l’heure difficile et glorieuse que nous vivons, la

Russie est appelée à réparer quelques-unes de ses erreurs historiques.»

Et quand M. Milioukof vint déclarer à son tour: «Nous luttons pour

libérer notre patrie d’une invasion étrangère, pour libérer l’Europe et

le Slavisme de l’hégémonie germanique», il fut accueilli par des «bravos

à gauche».

Au fond, le nationalisme était la tendance dominante de cette Douma, la

quatrième depuis la charte d’octobre 1905. Le mélange des idées de

liberté et de nationalité s’était vu en France au XIXe siècle lorsque

les libéraux combattaient à la fois la monarchie et les traités de 1815.

Il s’était vu en Allemagne et en Italie où les efforts pour obtenir un

régime constitutionnel s’étaient confondus avec les aspirations

unitaires. On l’avait revu à Constantinople en 1908 avec les

Jeunes-Turcs. Ce mouvement historique continuait, par la Russie, son

tour du monde. Il suffira de rappeler les congrès «néo-slaves», qui

s’étaient tenus à plusieurs reprises durant les années qui ont précédé

la guerre. Le panslavisme renaissait sous une forme nouvelle. Au lieu

d’être l’héritage de la «Sainte Russie», il se trouvait désormais

associé à la doctrine politique du libéralisme. Il ne faut pas oublier,

par exemple, pour comprendre les choses, que M. Milioukof aura été le

premier à désigner Constantinople comme un des buts de guerre de la

Russie. Le 24 mars 1916, plus de six mois avant que M. Trépof, durant

son bref passage aux affaires, eût à son tour proclamé la nécessité pour

l’empire russe de dominer le Bosphore, M. Milioukof avait dit à la

Douma: «Nous voulons une sortie vers la mer libre. Nous n’aurions certes

pas déclaré la guerre dans l’unique dessein de réaliser ce désir; mais,

puisqu’elle est commencée, nous ne la terminerons pas sans obtenir cette

sortie. Notre intérêt consiste à nous annexer les Détroits.»

C’était la vieille idée impériale trouvant de nouveaux interprètes.

Quelle différence, on le voit, entre les hommes qui voulaient régénérer

la Russie par la guerre et ceux qui, en 1905, avaient tenté d’exploiter

les défaites de Mandchourie pour faire la révolution! Le manifeste de

Viborg, après la dissolution de la première Douma, avait invité le

peuple russe à refuser l’impôt et le service militaire. En 1914, les

libéraux de la quatrième Douma lui demandaient de ne pas marchander les

sacrifices pour la guerre jusqu’au bout.

Rénover la Russie par la liberté pour la faire plus grande et achever

ses destinées nationales, c’était, au fond, une idée d’intellectuels,

une idée de bourgeois. Cette quatrième Douma, elle était bourgeoise, en

effet. Comment, de cela aussi, l’Empereur ne s’est-il pas rendu compte?

C’était à la suite des restrictions du droit électoral opérées en 1907

et en 1911, que la quatrième Douma avait été élue. Cens, curies,

découpage des circonscriptions, tout avait été combiné pour obtenir une

Douma souple et gouvernable. Cette Douma, on l’avait obtenue. Et il

suffisait d’un peu de mémoire pour comprendre qu’au fond c’était une

Douma «introuvable» et que l’on devait s’estimer heureux de l’avoir

telle qu’elle était, lorsqu’on la comparait aux premières expériences du

régime constitutionnel, aux premiers résultats des consultations

populaires.

Nous croyons, sans pédantisme, pouvoir dire que ce qui aura surtout

manqué à Nicolas II, parmi ses précepteurs, c’est un bon professeur

d’histoire. Il est fâcheux pour lui, sa dynastie et son Empire, qu’à

aucun moment il ne se soit trouvé quelqu’un pour lui montrer l’exemple

de ce que d’autres monarchies avaient fait pour retremper leurs forces

dans un grand courant national. Le passage de l’absolutisme au régime

constitutionnel se trouvait étrangement facilité par la guerre.

L’occasion s’offrait aux Romanof de prendre cet élixir de jeunesse qui

avait si bien réussi à la maison de Savoie, grâce au _Risorgimento_, à

la maison de Hohenzollern, grâce aux deux guerres de 1866 et de 1870.

Victor-Emmanuel et Guillaume Ier, chacun à son heure, avaient renouvelé

leurs traditions, rompu avec leurs conservateurs: Bismarck, dans ses

_Souvenirs_, a fait la théorie de ce _Bruch mit den Conservativen_, de

cette rupture avec les anciens partis, encombrants et compromettants, et

qui entraînent à la ruine les gouvernements qui ne savent pas se dégager

à temps pour rallier des éléments nouveaux. Savoie et Hohenzollern

s’étaient bien trouvés de la recette. C’est ainsi que les libéraux

prussiens, si acharnés dans leur opposition jusqu’en 1870, avaient formé

ensuite ce parti national-libéral, le plus fidèle soutien de Bismarck et

de la politique d’Empire et qui, comme l’ordre même des mots

l’indiquait, avait fini par subordonner son libéralisme à son

nationalisme. On sait que, dans la guerre présente, le parti

national-libéral s’est montré aussi «annexionniste», aussi

pangermaniste, aussi outrancier, que les plus qualifiés des

conservateurs, en sorte que, pour rétablir l’équilibre et pour respecter

la loi de physique politique qui pourrait s’appeler «loi de Bismarck»,

le chancelier de Guillaume II a été conduit à se rapprocher de la

fraction modérée de la social-démocratie. Il ne tenait qu’à Nicolas II

d’acquérir de la même manière ses «nationaux-libéraux».

En réalité, et c’est ce qui va nous faire comprendre le cours des

choses, le libéralisme russe avait engagé son avenir dans la guerre. Il

jouait sa fortune sur la victoire. Si le défi de l’Allemagne, qui

n’avait pas été relevé en 1909, l’avait été en 1914, c’était, pour une

part, aux critiques que la Douma avait faites de la politique

d’effacement que ce résultat avait été dû. Le sentiment et les théories

des libéraux étaient intéressés dans cette lutte contre le bloc

austro-allemand. Leur responsabilité ne l’était pas moins. Ils avaient

tout approuvé, les crédits, les hommes, les sacrifices que la guerre

impose aux nations. Si la guerre se terminait mal, ce n’était pas

seulement l’idée slave et le patriotisme de la Douma qui auraient à

souffrir. Ce serait la Douma elle-même qui serait atteinte.

Réactionnaires ou révolutionnaires «défaitistes» la guettaient

également, l’attendaient au résultat pour l’en accabler. C’est ainsi

qu’indépendamment même de tout sentiment et de toute idéologie,

l’instinct de la conservation, et, aussi, on ne sait quel appel des

dieux, devaient entraîner la Douma à pousser la guerre à fond, à

consacrer à la guerre, surtout par ses Commissions, son activité et ses

forces,--ce qui, justement, devait l’introduire, avec la bureaucratie,

dans un conflit qui aura été prompt à dégénérer en duel à mort.

III

LA TRAHISON DE LA BUREAUCRATIE

Lorsque Pierre le Grand, il y a deux cents ans de cela, avait constitué

sa hiérarchie administrative, il avait composé le _tchin_ aux quatorze

degrés, avec ses «équivalences», des traditions de la Horde d’Or et

d’éléments empruntés à l’administration de son voisin le roi de Prusse.

Le _tchin_, mongolique et prussien, devait, dans sa pensée, faire de

toutes les branches de la bureaucratie une machine harmonieuse et

disciplinée comme l’armée elle-même. Jamais Pierre le Grand n’aurait pu

imaginer que cette création, cette émanation du tsarisme en viendrait un

jour à entraîner un tsar dans son impopularité et dans sa chute. S’il

eût pu évoquer une pareille hypothèse, il l’eut repoussée comme un

non-sens. C’est pourtant aux effets de ce non-sens historique et

politique, terrible pour sa dynastie, que nous venons d’assister.

«A la fin, dit Gœthe, nous devenons les esclaves des créatures que nous

avons faites.» C’est ce qui est arrivé au tsarisme avec ses

bureaucrates. Le _tchin_ avait été organisé pour collaborer en

sous-ordre à la grande œuvre tsarienne: l’unification de la Russie. Il

avait été destiné aussi par Pierre le Grand à occidentaliser les Russes,

à les initier à la civilisation européenne. C’était un instrument de

gouvernement et un instrument de progrès. Le mécanisme avait rendu

d’immenses services entre les mains des empereurs énergiques. D’un bout

à l’autre du vaste État, les _tchinovniks_ aux casquettes multicolores

faisaient régner l’ordre russe. C’étaient eux qui rattachaient au

pouvoir central tant de provinces séparées par de si longues distances,

plus séparées encore par la race, les mœurs et le langage. Appuyée sur

ses traditions, sur l’histoire de la Russie, la bureaucratie se croyait

intangible parce qu’elle était indispensable pour tenir le faisceau

serré: sa justification suprême se sera trouvée dans la décision du

gouvernement provisoire qui, après avoir destitué les gouverneurs des

provinces et sévi contre la police, a maintenu les cadres secondaires de

l’administration et laissé en place ces légions de fonctionnaires

pourtant détestés. La bureaucratie a été, elle reste encore l’armature

de l’Empire. Mais, comme toutes les institutions, elle avait pris un

caractère nouveau au cours des années. D’organisme administratif, elle

était devenue une puissance politique qui s’enflait aux dépens de

l’autocratie elle-même. Tandis que le _tchin_ tendait à former un État

dans l’État, tandis que l’esprit de caste y grandissait, qu’il avait ses

intérêts propres à défendre, l’autorité tsarienne, avec Nicolas II,

s’affaiblissait et s’anémiait de jour en jour. Le peuple ne sentait plus

la main ferme des tsars. Il ne sentait que trop l’avidité et la

brutalité des bureaucrates. Et puis, les contradictions et les

incohérences se multipliaient dans le mécanisme politique,

singulièrement compliqué. La Russie adoptait peu à peu les formes des

gouvernements occidentaux: dans ces formes creuses, la pensée de Nicolas

II, tantôt hésitante et tantôt obstinée, ne savait que mettre. La Russie

avait une Chambre, mais bridée, impuissante et qui s’irritait. Elle

avait un président de conseil et des ministres qui continuaient à n’être

aux yeux de l’Empereur que des fonctionnaires et qu’il choisissait parmi

les fonctionnaires. C’était le système contre lequel protestait

l’opinion libérale. Mais, d’autre part, les fonctionnaires eux-mêmes se

sentaient menacés dans leur omnipotence et leurs privilèges par un

mouvement d’idées sans cesse croissant, par des forces nouvelles qui se

développaient à vue d’œil. Nicolas II, qui avait encore trouvé dans le

haut personnel bureaucratique des ministres dévoués à sa personne et au

bien public, et capables de servir une idée avec désintéressement comme

Stolypine, continuait comme par le passé à puiser dans le _tchin_. Il ne

s’apercevait pas que le _tchin_, exploitant sa faiblesse, spéculant sur

son aveuglement, ne se servait plus de l’autorité qu’il recevait de

l’Empereur que pour défendre sa propre situation.

La guerre venue, la bureaucratie a craint plus que jamais de se voir

dépossédée, et elle avait, en effet, les plus sérieuses raisons de le

craindre. Non seulement elle n’avait pas préparé la Russie à soutenir la

lutte, non seulement elle se savait inférieure à la tâche de donner à la

Russie les moyens de se défendre et de vaincre, mais encore le cœur n’y

était pas. Jadis elle s’était formée sur le modèle prussien et à l’aide

d’éléments germaniques. C’était le temps où le progrès occidental était

venu à la Russie à travers l’Allemagne, où, pour être bien vu, bien noté

de Pierre et de ses successeurs férus d’organisation prussienne, il

fallait porter un nom allemand. Plus d’une famille russe, au XVIIIe

siècle, pour parvenir, avait germanisé son nom. De ces origines, une

forte empreinte était restée marquée sur la bureaucratie. Sans

enthousiasme, et même avec appréhension, les gens du _tchin_ avaient vu

éclater la guerre avec l’Allemagne. Quand ils s’aperçurent que la guerre

aggravait leur impopularité, dressait en face d’eux des organisations

concurrentes et qui se montraient capables de les supplanter dans tous

les domaines où eux-mêmes apparaissaient inertes et insuffisants, ils

n’eurent plus qu’une idée: et ce ne fut pas--en quoi il se sont

condamnés--de réparer leurs fautes par le travail, l’activité et le

patriotisme. Ce fut de profiter du pouvoir politique qu’ils tenaient de

l’Empereur pour tromper l’Empereur lui-même et pour écraser leurs

rivaux.

Presque toujours, de loin, les problèmes politiques des autres peuples

nous paraissent simples et faciles à résoudre. Nous ne tenons pas compte

de traditions, de sentiments qui ne nous touchent pas, des situations

acquises et des ambitions montantes, de conflits d’intérêts où nous ne

sommes pas parties et dont, par suite, nous faisons bon marché. Au début

de mon séjour en Russie, je demandais pourquoi le pouvoir ne se décidait

pas à appeler au ministère ces hommes «jouissant de la confiance

publique», que réclamaient la Douma et les journaux.

--Rien n’est dangereux, disais-je à des conservateurs, comme ces

formules auxquelles la presse fait un sort. En politique aussi la

résistance irrite le désir. Les programmes d’opposition sont comme

l’amour, dont un de nos poètes a dit qu’il vit d’inanition et meurt de

nourriture. Ce qui serait adroit, ce serait de prendre le libéralisme au

mot. D’abord, une de ses armes lui serait enlevée. Et puis qu’est-ce que

l’expérience en coûterait?

On me répondait par des paroles vagues, jusqu’au jour où un homme qui

savait la politique de son pays me fit entrer au fond des choses par la

démonstration que voici:

--Vous savez ce qui se passe dans une société où les actionnaires sont

mécontents de la gestion des administrateurs en exercice. Ils veulent

introduire au conseil des administrateurs nouveaux, et il semble que

cette solution soit de nature à satisfaire tout le monde. Mais c’est

celle justement que ne peut pas accepter le conseil, parce que, par les

nouveaux administrateurs, les actionnaires seraient initiés à ses

comptes et à ses secrets. Et c’est par-dessus tout ce que ne veut pas un

conseil d’administration qui tient à ses privilèges et qui n’a pas la

conscience tranquille. Tel est précisément le cas de la bureaucratie.

Elle ne veut pas laisser un homme du dehors, un délégué du public,

contrôler ses actes et s’introduire dans ses affaires: car elle a fini

par regarder les affaires de l’Empire comme ses affaires propres. Aussi,

lorsque l’Empereur manifeste la moindre velléité de satisfaire au désir

si naturel de l’opinion publique, les conseillers qui l’entourent, et

qui ne sont pas, croyez-le, des théoriciens de la contre-révolution,

mais des vizirs sceptiques et subtils, viennent lui murmurer à

l’oreille: «Mais où sont-ils, Sire, les hommes qui auraient la confiance

de toute la vaste Russie? M. Goutchkof, par exemple (et ce nom était

bien choisi, car l’Empereur haïssait M. Goutchkof), est très connu à

Moscou. L’est-il à Kazan, à Saratof, plus loin encore? Votre Majesté

voit donc qu’il s’agit là d’une simple chimère et que son pouvoir ne

peut sortir des mains des hommes qui sont les commis du Tsar,

l’émanation de sa volonté.» Et voilà comment, chaque fois, les grands

_tchinovniks_ ont gardé ce que vous appelez chez vous, je crois,

«l’assiette au beurre...»

Mais, à la fin, ce n’a plus été seulement dans les conseils du Tsar que

la bureaucratie a eu à défendre ses privilèges. C’est en face

d’organismes plus actifs, plus dévoués qu’elle à la chose publique et

qui s’étaient montrés capables de la suppléer et de la remplacer dans

tous les domaines (ravitaillement, munitions, secours aux blessés, etc.)

où elle-même avait accusé son mauvais vouloir et son incurie. La guerre

avait pour effet de menacer le monopole de la bureaucratie, et c’est ce

qui lui a fait détester la guerre. Il paraît incompréhensible, à

distance, que le gouvernement déchu ait poursuivi de tant de jalousie et

de haine ces congrès des _Zemstvos_ et des villes, ces «organisations

sociales», produits spontanés de la nation russe, conformes aux

traditions nationales et qui travaillaient à fournir l’armée et la

population civile de ce qui pouvait leur manquer. Mais justement la

bureaucratie a vu dans les comités formés par les assemblées locales et

municipales ou issus des groupements de particuliers ce qu’y voyait tout

le monde: c’est-à-dire des remplaçants. Se sentant incapable de soutenir

la concurrence, elle n’a plus eu qu’une idée, et c’était de la supprimer

violemment.

Comme nous venions un jour de voir à Moscou le prince Lvof, qui

présidait l’Union des _Zemstvos_ et des villes, un de nos compatriotes,

esprit fin et clairvoyant, me disait ces paroles qui prennent un sens

singulièrement fort aujourd’hui que le prince dirige le gouvernement

nouveau:

--Il n’est pas douteux pour moi qu’il faudra qu’à un moment ou à un

autre celui avec qui vous venez de causer franchisse cette porte comme

président du conseil, ou bien ce sera comme assassiné...

Pour cet observateur des choses russes, il n’y avait pas de compromis,

pas de terrain d’entente possible entre les forces natives de la Russie

et le _tchin_. Et le prince Lvof m’était apparu pour le _tchin_ comme un

adversaire redoutable, l’homme d’une seule idée et d’une seule volonté,

avec les partis pris solides de l’homme d’action. Je me rappelle

l’éclair rapide, et facile à traduire, de son regard, le nom de

Stolypine ayant été prononcé devant lui. Mais, très maître de lui-même,

ennemi des propos inutiles, il allait à l’essentiel, à l’exposé de cette

œuvre étonnante dont il était l’âme et qui avait consisté à créer de

toutes pièces une administration, l’administration officielle étant

défaillante. Dès lors, la situation était bien claire: il fallait que la

bureaucratie reconnût la place, le rôle et l’utilité des _Zemstvos_ et

des organisations sociales dans l’État et qu’elle fît elle-même, par

conséquent, l’aveu de son incapacité. Ou bien, il fallait qu’elle brisât

cette concurrence, le bien public, le salut du pays dussent-ils en

souffrir, la monarchie elle-même dût-elle être compromise dans la lutte.

C’est à ce dernier parti, gros de dangers, et qui a prouvé son absence

de patriotisme, que s’arrêta le clan des hauts bénéficiaires du _tchin_.

* * * * *

Un souverain moins faible et plus clairvoyant que Nicolas II aurait

refusé de se faire l’instrument d’une coterie qui n’invoquait les

traditions de l’État que pour servir ses intérêts particuliers. On a

peine à concevoir que l’Empereur, si loyal envers l’Entente, si ferme

dans son propos de conduire la guerre jusqu’au bout, se soit abandonné à

des hommes qui, voyant que la guerre tournait contre eux et les

condamnait, la menaient sans conviction et avec mollesse,--en attendant

l’heure de passer à la trahison active.

Quelque hasard se trouve souvent à l’origine des grands événements pour

en déterminer le cours. Une angine de poitrine survenue bien mal à

propos devait écarter des affaires l’homme d’État le plus capable,

peut-être, de diriger les affaires de Russie pendant la guerre et de

sauver la monarchie d’une crise mortelle. Lorsque M. Kokovtsof (l’auteur

du mot fameux; «Dieu merci, nous ne sommes pas en régime

parlementaire»), eut quitté la présidence du conseil, c’est à M.

Krivochéine que sa succession fut offerte par l’Empereur. On était alors

aux premières semaines de l’année 1914, l’année tragique et décisive par

excellence. Disciple, ami et collaborateur de Stolypine, M. Krivochéine,

dont le nom reste attaché à l’œuvre de la réforme agraire, eût continué

et développé la politique stolypinienne. Il eût conservé du prestige, de

l’autorité et de la fermeté au pouvoir, tout en gouvernant dans un

esprit moderne. Les «stolypiniens» formaient une école d’hommes de bon

sens, dévoués à l’ordre et d’esprit réformateur: le comte Ignatief, M.

Sazonof en étaient, et les égards dont les entouraient la Douma

contrastaient singulièrement avec l’accueil qui était fait à leurs

collègues. D’ailleurs, M. Sazonof, puis le comte Ignatief devaient être

écartés par des gouvernements avec lesquels ils n’avaient rien de

commun. Mais pour en revenir à la succession de M. Kokovtsof, la maladie

avait contraint M. Krivochéine à la refuser. Comptant bien, toutefois,

après sa guérison, prendre la présidence du conseil que l’Empereur lui

destinait, M. Krivochéine lui-même désigna, pour une sorte d’intérim,

une personnalité effacée, médiocre, mais suffisamment décorative et dont

le grand âge semblait une garantie contre les pièges de l’ambition. Ces

sortes de calculs réussissent rarement: du moins la nécessité

l’avait-elle imposé à M. Krivochéine[2]. Mais lorsqu’il sentit sa santé

assez rétablie, il se trouva que, malgré les années, M. Goremykine avait

pris goût au pouvoir. Et sans doute aussi avait-il discrédité M.

Krivochéine dans l’esprit de Nicolas II, car, non seulement M.

Krivochéine ne retrouva pas sa place, mais jamais plus son nom ne fut

prononcé.

[2] Il est curieux de remarquer que M. Giolitti, vers la même époque,

avait passé la main à M. Salandra avec la même pensée de revenir à

son heure au gouvernement. Quand il le voulut, il était trop tard.

Qui sait si cette circonstance n’aura pas changé aussi quelque chose

à l’histoire de l’Italie?

Ce fut dès lors une série de décadences qui devaient conduire à la

catastrophe. Il n’y a aucun intérêt à rappeler l’histoire lamentable de

ces ministères où se succédaient les créatures de la bureaucratie,

tandis que les hommes qui montraient de l’indépendance étaient sacrifiés

tour à tour; c’est encore le sort qui fut réservé, à la fin de 1916, à

M. Trépof, conservateur plus honnête et plus patriote que clairvoyant.

En réalité, la Russie n’était plus gouvernée, et, chose grave, ne se

sentait plus gouvernée. En fait d’absolutisme, il n’y avait que celui

des policiers. La faiblesse de l’autocrate faisait reparaître le règne

des boïars. «Nous voici revenus aux temps de Boris Godounof», disait un

diplomate. Dans la mesure où le XXe siècle peut se comparer au XVIIe,

l’anémie du pouvoir sous un des successeurs de Michel Romanof

introduisait la Russie dans un état de marasme et d’anarchie semblable à

celui dont elle avait été tirée, trois cents ans plus tôt, par le

fondateur de la dynastie.

IV

RASPOUTINE

Le livre qui aide le mieux à comprendre les circonstances vraiment

extraordinaires au milieu desquelles s’est consommée la ruine de la

monarchie, c’est l’histoire fantastique et vraie des _Faux Démétrius_,

telle que l’a racontée Prosper Mérimée. On y voit combien la Russie est

proche encore de son passé légendaire, l’aliment que donne aux

impostures non seulement la croyance au merveilleux, mais le contact

encore presque immédiat de la Russie avec sa période mythologique. Il

faut penser qu’au temps où Henri IV et Sully gouvernaient la France,

quand Descartes et Gassendi étaient déjà nés, un aventurier dont on n’a

jamais su au juste ni l’origine ni le nom se faisait passer pour le fils

d’Ivan le Terrible et proclamer tsar de Moscou. L’histoire de Raspoutine

n’appartient-elle pas au même genre de féerie? Il y aura, pour un

Mérimée de l’avenir, une étonnante chronique à écrire sur ce sorcier de

village dont le nom est destiné à remplir l’histoire des derniers jours

du règne de Nicolas II. L’historien fera justice des exagérations. Il

montrera comment la crédulité publique favorisait les calculs de

Raspoutine, qui tenait boutique ouverte de faveurs et d’influence, en

lui attribuant toutes les grâces et toutes les disgrâces, toutes les

nominations, celle des ministres, des ambassadeurs, des généraux même,

en sorte que Raspoutine, dont l’ignorance était grossière, qui savait à

peine écrire, aurait, à en croire la rumeur populaire, gouverné toute la

Russie. La simple vérité est suffisamment romanesque. L’histoire dira

qu’on faisait tourner des tables, à Tsarskoïé-Sélo, qu’on y regardait

Raspoutine comme une sorte de porte-bonheur, et même de prophète, tandis

que, dans l’ombre, les maires du palais, les vizirs rusés de la

bureaucratie faisaient servir le favori à leurs desseins.

Mais non moins que sur l’empereur et l’impératrice, l’étrange et

scandaleux personnage régnait sur l’imagination des foules. Tandis que

l’ennemi envahissait le territoire, que la révolution montait, il

devenait, dans l’esprit de tout un peuple immense, le symbole des périls

publics et, comme son assassinat l’a montré, le bouc émissaire de la

Russie. Le nom même qu’il s’était donné par défi autant que par feinte

humilité mystique (Raspoutine, ou «le dissolu») n’exprimait que trop

bien la décomposition d’un état de choses. Catherine s’était entourée de

philosophes. Alexandre Ier avait écouté Mme de Krüdner. Nicolas II se

contentait de Raspoutine. Voilà où l’on était descendu. Cependant la

cour de Russie continuait à garder sur le monde son ancien prestige. Le

système des alliances et la guerre européenne supposaient la

continuation de la grande politique russe telle que les chancelleries,

depuis le XIXe siècle, avaient pris l’habitude de la regarder avec

considération et respect. En réalité, et c’est un contraste qui ne

manquera pas de frapper les historiens philosophes, la Russie impériale

tombait en enfance.

Lorsqu’on pénétrait dans l’Empire, l’année dernière, par cette station

lointaine de Tornéo, à deux pas du cercle polaire, porte étroite et

d’accès incommode, la seule pourtant qui restât entre-bâillée sur

l’Occident, le nom de Raspoutine, mystérieusement répercuté à tous les

échos, venait frapper les oreilles. Comme les roseaux de la fable

racontaient l’histoire du roi Midas, le vent des steppes, le murmure des

forêts portaient le mythe de Raspoutine. La raison disait au voyageur

qu’il n’était pas possible que tout, dans le vaste Empire, même les

revers et les succès des armées, s’expliquât par l’action et la volonté

de ce paysan-sorcier devenu magnétiseur de Cour. Mais ce qu’il fallait

constater comme un symptôme grave, c’est qu’autour de ce nom, mille fois

répété avec scandale, dégoût ou colère, s’accumulaient les amertumes et

les déceptions d’un peuple.

«Voulez-vous voir Raspoutine?» m’avait-on demandé à Pétrograde.

Comment est née la révolution russe · 第 1 / 4 段