CHAPITRE XII.

_Marie est enlevée par une bande d'hommes armés. Ils la conduisent à

travers une forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent sous les ruines

d'une vieille abbaye.--Orage affreux.--Cris de Marie.--Combat des

brigands.--Alleyn est attiré par le bruit; il est assailli par les

brigands.--Arrivée d'Osbert et de ses gens.--Les brigands mis en fuite,

et deux d'entr'eux arrêtés.--Découverte du complot tramé pour

l'enlèvement de Marie.--Osbert revient au château d'Athlin avec Marie et

Alleyn. Ce dernier est reconnu pour être le fils de la baronne de

Malcolm.--Mariages d'Osbert et de Laure; d'Alleyn et de Marie._

Marie était pendant ce tems-là en proie à des frayeurs accablantes. En

allant à Dunbayne, elle avait été attaquée par une bande d'hommes armés

qui, après avoir engagé un combat simulé avec ses domestiques, l'avaient

enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle-même elle se trouva

au milieu d'une forêt, dont l'obscurité était encore augmentée par les

ombres de la nuit. La lune qui commençait à s'élever et à se faire

apercevoir à travers les arbres, ne servit qu'à lui découvrir l'aspect

effrayant de l'endroit et le nombre d'hommes qui l'environnaient; ses

craintes la privèrent, pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent

toute la nuit en observant le plus profond silence. Au point du jour

elle arriva sur les bords d'une vaste bruyère dont ses yeux ne purent

découvrir les bornes.

Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une caverne

formée dans le roc, ombragée par des pins et des sapins, où, étendant

leur déjeûner sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens à Marie,

dont le désordre était trop grand pour lui permettre d'y toucher. Elle

les supplia, dans les termes les plus touchans, de lui dire qui les

avait envoyés et où ils la menaient; mais ils demeurèrent insensibles à

ses larmes et à ses sollicitations, et elle fut contrainte d'attendre,

dans le silence de la terreur, le sort qu'on lui destinait. Ils

continuèrent leur route, et, vers la fin du jour, ils s'approchèrent des

ruines d'une abbaye, dont les arches rompues et les tours isolées

s'élevaient avec une grandeur lugubre à travers l'obscurité de la nuit.

C'était l'habitant solitaire de ces lieux sauvages, monument de la

mortalité et de la superstition; la sombre majesté de son aspect

semblait commander le silence et la vénération.

La froide rosée tombait abondamment, et Marie, fatiguée de corps et

d'esprit, était presque mourante sur son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent

sous une arche de ces ruines. Elle n'était cependant pas insensible aux

objets qui l'environnaient; la triste solitude de l'endroit et l'aspect

imposant du bâtiment, dont l'effet était augmenté par l'approche des

ténèbres, la remplirent d'horreur, et quand on la descendit de cheval,

elle fit un cri de désespoir. Ils la portèrent par un chemin rompu dans

une partie du bâtiment qui avait été autrefois les cloîtres de l'abbaye,

mais qui tombait alors en ruine et qui était couverte de lierre. Il y

avait cependant à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon qui avait plus

fortement résisté aux ravages du tems; le toit en était entier, et les

cadres brisés des fenêtres tenaient encore. Ce fut là qu'ils portèrent

Marie, où ils la laissèrent, presque sans vie, sur le pavé couvert

d'herbe, tandis que quelques-uns des brigands se hâtèrent d'allumer un

feu de fougère et de toutes les broussailles qu'ils purent ramasser.

Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent autour du feu, où à peine

étaient-ils assis, que le bruit éloigné du tonnerre annonça l'approche

d'une tempête. Il y eut effectivement un orage affreux avec des coups de

tonnerre qui ébranlèrent l'abbaye jusques dans ses fondemens. Ils

étaient à l'abri de la pluie; mais les éclairs redoublés qui pénétraient

avec force à travers les fenêtres les alarmèrent tous. Marie poussa des

cris aigus, et la crainte dont les brigands étaient pénétrés ne les

empêcha pas de prononcer d'horribles imprécations contre sa détresse;

l'un d'entr'eux, dans la fureur de son ressentiment, jura qu'elle serait

bâillonnée, et saisit ses mains sans défense pour exécuter ses menaces.

Ses cris redoublèrent. Les domestiques qui l'avaient trahie n'étaient

pas encore assez endurcis dans le crime pour voir sa détresse sans

émotion; quoiqu'ils eussent cédé à l'appât d'une récompense ils ne

voulaient pas que leur maîtresse éprouvât des rigueurs inutiles. Ils

s'opposèrent aux brigands, et il s'éleva entr'eux une querelle dont la

violence fut telle qu'ils en vinrent aux mains.

Au milieu des coups de tonnerre, les sermens et les exécrations des

combattans ajoutaient une nouvelle terreur à la scène. Les brigands

furent plus forts que leurs adversaires, et Marie, voyant que la

victoire se décidait contre elle, poussa un cri perçant. Le bruit de

quelqu'un qui approchait attira l'attention de toute la bande. Presqu'au

même instant un homme s'élança au milieu d'eux, et, tirant l'épée,

demanda la cause du tumulte. Marie, étendue par terre, presque

expirante, leva alors les yeux; mais quelle fut sa surprise et ses

sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, qui resta pétrifié d'horreur!

Avant qu'il pût voler à son secours, les attaques des brigands

l'obligèrent à se défendre: il para, pendant quelque tems, les coups

qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement succombé si le bruit

d'une marche n'avait un moment suspendu leur fureur. Le pavillon fut en

un instant rempli d'hommes armés. L'étonnement d'Alleyn devint encore

plus grand, car c'était Osbert à la tête d'un parti. Dès que celui-ci

aperçut Alleyn, il s'arrêta tout court et demeura stupéfait. Reprenant

néanmoins sa fermeté, il lui commanda de se défendre. La voix de son

frère rappela Marie à elle-même, et remarquant leurs attitudes

menaçantes, elle recueillit assez de force pour se jeter au milieu

d'eux; Alleyn laissant tomber son épée, courut à elle pour la secourir,

mais le comte le repoussa et serra sa soeur contre son sein.

«_Ecoutez-moi, Osbert_», fut tout ce qu'elle put prononcer.

«Apprenez-moi qui l'a amenée ici», dit fièrement Osbert à Alleyn. «Je

n'en sais rien, répliqua celui-ci, demandez-le à ces gens que vos

domestiques viennent d'arrêter. Si ma vie vous est odieuse, frappez et

épargnez-moi le chagrin de la défendre contre le frère de Marie.» Le

comte hésita de surprise, et la générosité d'Alleyn le fit rougir. Il

allait continuer, mais il fut interrompu par l'arrivée de ses

domestiques qui, après un violent combat avec les brigands, en avaient

saisi deux qu'ils amenaient à leur maître; le reste avait fui. Le comte

reconnut dans l'un d'eux son propre valet, qui, ne pouvant soutenir sa

présence, tomba à ses pieds et implora sa miséricorde. «Misérable»,

s'écria le comte, en le saisissant, et tenant son épée levée sur sa

tête, «dis-moi par quelle impulsion tu as agi, et tout ce que tu sais de

cette affaire; souviens-toi que ta vie dépend de la vérité de tes

aveux.»--«Je dirai la vérité, Milord, la vérité toute entière», répliqua

ce malheureux en tremblant, «je vous le promets. Il y a environ trois

semaines; non, je me trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on m'envoya

porter un message à Lady Malcolm, le valet de chambre du comte

Sant-Morin,»--«le comte Sant-Morin!» répétèrent tous ceux qui étaient

présens. «Mais continue, dit Osbert.--Le valet du comte de Sant-Morin me

tira dans une chambre à l'écart, et me dit d'y attendre son maître qui

allait s'y rendre à l'instant.»--«Sois prompt, dit le comte, au

fait.»--«Oui, milord; le comte vint et me dit: «Robert il y a long-tems

que je vous observe, et je crois qu'on peut se fier à vous»; voilà ce

qu'il m'a dit, milord, Dieu me pardonne!--Bien, bien, continue!--A quoi

pensais-je? oui, il m'a dit «je crois qu'on peut se fier à vous.»--«Ah!

c'en est trop, coquin, tu abuses de ma patience, pour donner à tes

complices le tems de s'échapper; sois prompt, ou tu es mort.»--«Il tira

de sa poche une poignée de louis qu'il me donna. Pouvez-vous garder un

secret, Robert, me demanda-t-il? Oui, monsieur le comte, lui

répondis-je, Dieu me pardonne!»--«Eh bien! faites attention à ce que je

vais vous dire! Vous accompagnez souvent votre jeune maîtresse quand

elle va à Dunbayne.»--«Ce fut donc le comte de Sant-Morin qui te chargea

de l'exécution de ce projet?»--«Pas moi seul, milord.»--«Répons-moi, le

comte est-il auteur de ce complot?»--«Oui milord.»--«Et où est-il?»

ajouta Osbert d'un ton furieux.--«Je ne sais pas, milord.»--«Tu ne sais

pas, malheureux! pense à ta vie.»--«Je n'en sais réellement rien. Vous

savez, milord, qu'il s'est embarqué près du château de Dunbayne, et nous

allions le trouver à un endroit éloigné de la côte, où nous devions tous

nous embarquer pour le continent.»--«Il est impossible que vous ignoriez

le lieu de votre destination», dit le comte, en se tournant vers l'autre

prisonnier; «où est celui qui vous emploie?»--«Je ne suis pas fait pour

le dire», répondit celui-ci d'un ton hautain.--«Révèle-moi la vérité»,

ajouta le comte, en tournant vers lui la pointe de son épée, «ou je te

la ferai dire de force.»--«L'endroit où nous devions trouver le comte

n'a point de nom.»--«Vous savez où c'est?»--«Oui.»--«Conduisez-y

moi.»--«Jamais.»--«Jamais? il y va de votre vie», dit Osbert, en lui

tenant l'épée sur la poitrine.--«Frappez», dit Sant-Morin, en jetant le

manteau qui le cachait; «frappez et délivrez-moi d'une existence que

l'amour m'a rendu odieuse; frappez, et faites que le premier moment où

je suis entré ici soit le dernier de mon crime.» Marie poussa un faible

cri; le reste de ses forces l'abandonna, et elle tomba évanouie sur le

pavé. Osbert recula de quelques pas, et resta suspendu dans

l'étonnement. Il est impossible d'exprimer les regards de tous les

spectateurs. «Prenez une épée, dit le comte, revenant à lui, et

défendez-vous.»--«Jamais, milord, jamais! quoique la force de ma passion

m'ait poussé à vous enlever une soeur, je n'aggraverai pas mon crime par

l'assassinat du frère. J'ai déjà une fois mis votre vie en danger,

quoique ce ne fût pas mon intention; et Dieu sait les angoisses que cet

accident m'a causées! L'impétuosité de ma passion m'a poussé avec une

force irrésistible; elle m'a fait violer les droits de la

reconnaissance, de l'amitié et de l'humanité. Vivre dans la honte, et

dans le sentiment du crime est un tourment mille fois plus cruel que la

mort. Que votre épée vous rende justice, et épargnez-moi la douleur de

faire long-tems la comparaison de ce que je suis d'avec ce que j'ai

été.»--«Allons: trêve de tout cela, dit le comte, défendez-vous!»

Sant-Morin refusa de nouveau. «Et vous misérable,» dit Osbert en se

tournant vers l'homme qui avait avoué le complot, «vous prétendiez

ignorer la présence du comte de Sant-Morin! votre perfidie sera punie

comme elle le mérite.»--«Aussi sûr que j'implore votre miséricorde,

milord, je ne savais pas qu'il fût ici.»--«Il dit la vérité, ajouta

Sant-Morin, il ignorait l'endroit où il devait me rencontrer.

J'approchais de ces lieux pour me découvrir au cher objet de ma passion,

quand vos gens me surprirent et m'arrêtèrent.» Marie confirma le

témoignage du comte Suisse, en disant qu'elle ne l'avait point encore vu

depuis qu'elle avait quitté le château de Dunbayne. Elle demanda grâce

pour lui, ainsi que pour les domestiques qui s'étaient opposés à la

cruauté de leurs camarades. «Je ne suis pas un assassin, dit Osbert; que

le comte prenne une épée, et se batte à armes égales.»--«La vertu

sera-t-elle donc réduite à l'égalité avec le vice? reprit le comte, non

milord, plongez-moi votre épée dans le coeur et expiez mon offense.»

Osbert insista encore pour qu'il se défendît, et Sant-Morin refusa.

Touché de leur ancienne amitié, et affligé qu'une ame comme celle du

comte eût succombé sous l'empire du vice, Osbert jeta son épée par

terre, et mû par une espèce de tendresse, il dit: «Allez, monsieur,

votre personne est en sûreté, et si cela est nécessaire à votre

tranquillité, en lui tendant la main, acceptez mon pardon.» Sant-Morin,

accablé par cet acte de générosité et par le sentiment d'en être

indigne, se recula et parla ainsi: «Que votre générosité n'excite pas en

moi des remords encore plus aigus que ceux que j'éprouve. Je puis

supporter vos reproches, je sollicite votre vengeance; mais vos bontés

m'accablent. Jamais, milord, continua-t-il, les larmes aux yeux, jamais

votre amitié ne sera souillée par un homme qui n'en est pas digne;

puisque vous ne voulez pas vous faire justice en prenant ma vie, je vais

la terminer dans l'obscurité des régions éloignées. Cependant, avant que

je parte, permettez-moi de vous demander encore une grace, ainsi qu'à

cette dame chérie que j'ai offensée, et que mes yeux contemplent pour la

dernière fois; permettez-moi d'espérer que vous effacerez de votre

mémoire jusqu'au souvenir de Sant-Morin.» Il termina cette phrase en

poussant un profond soupir qui pénétra tous ceux qui étaient présens,

et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. La pitié avait fait

détourner la tête à Osbert, et quand il voulut répliquer, il s'aperçut

que le comte avait disparu; il suivit ses pas dans le cloître; il

appela, mais inutilement.

Alleyn avait observé Sant-Morin avec un mélange de pitié et

d'admiration; et il soupira de la faiblesse de la nature humaine.

«Comment, dit Osbert, en revenant soudain vers Alleyn, comment puis-je

assez vous dédommager de mes soupçons et du traitement injurieux que je

vous ait fait? Comment pourrez-vous me pardonner, et comment pourrai-je

oublier mon injustice? Mais le mystère de cette affaire et les

apparences plaident en ma faveur.»--«Oh! ne parlons plus de cela,

milord, répliqua Alleyn, avec émotion; réjouissons-nous seulement de la

sûreté de notre chère dame, et offrons-lui les secours dont elle a

besoin.» Le feu fut rallumé, et les domestiques d'Osbert lui

présentèrent du vin et d'autres rafraîchissemens. Marie, qui n'avait

pris aucune nourriture depuis qu'elle avait quitté le château, but alors

un verre de vin, ce qui ranima ses esprits et la disposa à prendre

d'autres rafraîchissemens. Elle demanda au comte par quelle heureuse

circonstance il était parvenu à découvrir les traces des brigands.

«Depuis le moment où je fus instruit de votre fuite, dit-il, je suis à

votre poursuite. Le hasard m'avait conduit dans ces déserts, lorsque

l'orage me força de me réfugier sous ces ruines. La lumière et le bruit

confus de voix m'attirèrent vers le cloître, où, à mon grand étonnement,

je vous apperçus avec Alleyn: épargnez-moi le souvenir de ce qui s'est

passé après». Marie aurait voulu savoir ce qui avait amené Alleyn dans

cet endroit; mais sa délicatesse lui fit garder le silence. Cependant

Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé qu'à sa soeur, la tira de

l'incertitude d'un plus long suspens. «Par quel étrange accident vous

trouvez-vous ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous a engagé à vous

absenter si long-tems du château?» A la dernière question le jeune homme

rougit, et il lui échappa un soupir involontaire. Marie comprit bien

cette rougeur et le soupir, et attendit sa réponse dans une vive

agitation. «Je fuyais, milord, pour ne point encourir votre disgrace et

pour m'éloigner d'un objet, hélas! trop dangereux pour ma tranquillité.

Je cherchais à déraciner, par l'absence, une passion sans espérance,

mais qui, à ce que je m'aperçois, tient à mon existence; mais

pardonnez-moi, milord, si je rappelle un sujet qui doit être pénible

pour nous tous. Je quittai la chaumière de mon père avec un peu d'argent

et quelques comestibles, et depuis ce tems-là, j'ai erré dans toute la

campagne, misérable et désespéré, passant les nuits dans les cabanes que

le hasard me faisait rencontrer, dans le dessein d'aller plus loin et de

m'enrôler pour le service de ma patrie. Je fus surpris par la nuit au

milieu de cette bruyère, et comme je marchais, sans savoir où j'allais,

j'entendis au loin des cris de détresse. Je redoublai le pas; mais le

bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en suivit un calme silence. Comme

je réfléchissais, incertain de la route que je devais tenir, j'aperçus

une faible lumière à travers les ténèbres: je m'efforçai de marcher vers

ses rayons; ils me conduisirent à ces ruines dont l'apparence

majestueuse me fit éprouver une frayeur momentanée. Mes oreilles furent

alors frappées d'un bruit confus de voix venant de l'intérieur; et comme

j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis de nouveau les mêmes

cris de détresse qui m'avaient d'abord alarmé. Je suivis ces sons qui

m'amenèrent à l'entrée du cloître, à l'extrémité, duquel j'aperçus un

parti d'hommes se battant les uns contre les autres; je tirai l'épée et

m'avançai, et les sensations que j'éprouvai en voyant lady Marie, ne

sauraient s'exprimer!»

--«Le ciel vous a encore une fois rendu le libérateur de Marie», dit le

comte, des larmes de reconnaissance tombant de ses yeux: «Ah! que ne

puis-je écarter cet obstacle qui vous prive de votre juste récompense!»

Un profond soupir fut toute la réponse d'Alleyn; il garda un morne

silence. Jamais un conflit plus violent de passions opposées n'avait

agité le coeur du comte. Le mérite d'Alleyn sortait toujours avec plus

d'éclat des ombres dont le malheur l'avait enveloppé. Son enthousiasme

noble et désintéressé pour la cause de la justice, l'avait d'abord

attaché à Osbert, et l'avait engagé dans une suite d'entreprises et de

dangers qui exigeaient de la valeur, des connaissances et de la

constance. Il lui avait rendu des services au-dessus de toute

récompense; il l'avait arraché à la captivité et à la mort, et avait

deux fois délivré Marie des dangers les plus imminens. Toutes ces

circonstances se présentaient à-la-fois à l'esprit du comte; mais les

préjugés d'un ancien orgueil s'opposaient à leur influence et en

affaiblissaient l'effet.

La joie que ressentait Marie de voir Alleyn en sûreté et encore digne de

l'estime qu'elle avait conçue pour lui, était détruite par l'amertume de

la réflexion, et la réflexion lui causait une mélancolie qui ajoutait à

la langueur de sa maladie. Au point du jour, ils quittèrent l'abbaye et

partirent pour retourner au château, le comte ayant pressé Alleyn de les

y accompagner.

Dans le chemin, les esprits étaient différemment occupés. Osbert

réfléchissait à la conduite d'Alleyn et au dernier événement. Marie

pensait principalement aux vertus de son amant et aux dangers qu'elle

avait évités; Alleyn déplorait son malheureux sort et présageait de

nouvelles épreuves. Les pensées du comte ne l'empêchèrent cependant pas

de questionner le domestique gagné par Sant-Morin, sur les autres

particularités du complot. Les paroles prononcées par ce dernier, qu'il

avait déjà mis sa vie en danger, n'avaient point échappé à Osbert,

quoiqu'elles eussent été dites dans un moment où il régnait trop

d'agitation pour lui permettre d'en demander l'explication. Il le fit

alors parler sur la scène mystérieuse du souterrain. «Vous connaissez

sans doute les individus qui m'ont blessé». «Quelque méchant que je

sois, milord, je n'eus aucune part à cette affaire, je n'aurais jamais

voulu attenter à vos jours». «Mais vous savez qui». «On--on--oui--oui,

milord, on me l'a dit après; mais ils n'avaient pas dessein de vous

faire du mal». «Ils ne voulaient pas me faire de mal. Quel était donc

leur dessein, et qui étaient ces gens-là?»--«Cet accident arriva

long-tems avant que le comte m'eût parlé. Je vous jure, milord, que je

n'y eus aucune part, et Dieu sait combien j'ai été chagrin de la

blessure de votre seigneurie; et»--«Bien, bien; dites-moi quels étaient

les individus du souterrain, et ce qu'ils prétendaient faire.»--«Un de

mes camarades m'a dit,... en me faisant promettre de garder le secret;

mais il est juste que votre seigneurie sache tout; et j'espère que votre

seigneurie me pardonnera de m'être laissé séduire. «Robert, me dit-il,

un jour que nous parlions ensemble de ce qui était arrivé; Robert, cette

affaire-ci est plus compliquée que vous ne pensez; mais il ne me

convient pas de dire tout ce que je sais». Là-dessus je le pressai; mais

il persista dans son refus. Alors je lui promis fidèlement de n'en point

parler; et à la fin il me dit: «Eh bien! monsieur le comte est amoureux

de notre jeune dame; et vraiment c'est la plus aimable demoiselle qu'on

puisse voir, mais elle ne l'aime pas; et, se trouvant ainsi rejeté, il

est résolu de l'épouser d'une manière ou d'une autre; il a dessein de

s'introduire une nuit dans le château et de l'enlever».

--«C'est donc le comte qui m'a blessé? Soyez court.»--«Non, milord, ce

ne fut pas le comte lui-même, mais deux de ses gens qu'il avait envoyés

pour examiner le château et en particulier les fenêtres de l'appartement

de mademoiselle, d'où il avait dessein de l'enlever, lorsque tout serait

préparé pour cela. Ces individus avaient été introduits dans le

souterrain par un de mes camarades, et ils s'échappèrent par le même

chemin. Leur rencontre avec votre seigneurie ne fut qu'accidentelle, et

ils ne se battirent que pour se défendre; car ils n'avaient point

d'ordre d'attaquer qui que ce fût.»--«Et quel est le scélérat qui

favorisa ce complot?»--«Ce fut mon camarade qui s'est enfui avec les

domestiques du comte. Ce fut lui qui les introduisit dans les remparts.

Pardonnez-moi, milord; mais je n'ai pas osé le dire; il avait menacé de

me tuer si je violais le secret».

Après un jour de fatigue et de réflexions peu agréables, ils arrivèrent

au château d'Athlin. La comtesse, pendant l'absence de son fils, était

restée dans des inquiétudes cruelles. La baronne s'était efforcée de la

consoler et était constamment demeurée auprès d'elle. Tandis qu'elle

était occupée à lui prodiguer les soins d'une tendre amitié, les

oreilles de Maltida furent frappées d'un bruit de chevaux. «C'est mon

fils, dit-elle, en se levant de sa chaise, c'est mon fils, il m'apporte

la vie ou la mort!». Elle n'en dit pas davantage, mais elle se précipita

dans le vestibule, et un moment après elle serra contre son sein sa

fille presque expirante. Les transports de cette scène sont au-dessus de

toute description; elle ne fut remplie que de larmes et de soupirs.

La joie universelle fut néanmoins soudainement interrompue par la

baronne, qui avait suivi Maltida dans le vestibule et qui tomba tout

d'un coup par terre sans connaissance; la joie fit alors place à la

surprise et aux secours qui lui furent administrés. Lorsque la baronne

eut recouvré l'usage de ses sens, elle regarda vaguement autour d'elle:

«Est-ce une vision: s'écria-t-elle, ou une réalité?» Toute la compagnie

tourna les yeux de tous les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire.

«C'était lui-même; son visage, ses traits; son air gracieux que mon

imagination s'est souvent représenté!» Ses yeux parurent encore chercher

quelque objet chimérique; et on commençait à croire que sa tête s'était

soudainement dérangée. «Quoi! encore! dit-elle»; et elle retomba au même

instant. La compagnie regarda alors vers la porte, où la baronne avait

fixé les yeux, et aperçut Alleyn qui apportait de l'eau à la comtesse:

tout le monde porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, ignorant

ce qui venait de se passer; et sa surprise fut extrême lorsque la

baronne, revenue à elle, fixa tristement les yeux sur lui, et lui dit de

découvrir son bras. «C'est--mon Philippe, dit-elle, avec la plus vive

émotion; j'ai enfin retrouvé mon cher enfant; cette fraise qu'il a sur

le bras confirme mes conjectures. Envoyez chercher l'homme qui se dit

votre père, et mon domestique Patrick».

Il est plus aisé de concevoir que de décrire les sensations de la mère

et du fils; celles de Marie n'étaient guères inférieures aux leurs; et

tous les spectateurs attendaient avec impatience l'arrivée des deux

individus dont le témoignage devait décider cette importante affaire.

Ils vinrent. «Vous appelez ce jeune homme votre fils?» dit la

baronne.--«Oui, madame», répliqua celui-ci d'un air confus qui

trahissait ses paroles. Quand Patrick arriva, sa surprise soudaine, en

voyant le vieillard, découvrit la vérité.--«Connaissez-vous cet

homme-là», dit la baronne à Patrick.--«Oui, madame, je ne le connais que

trop bien; ce fut à lui que je donnai votre fils». Le bon homme

tressaillit.--«Ce jeune homme est-il donc fils de votre

seigneurie?»--«Oui.»--«Eh bien! Dieu me pardonne de vous l'avoir si

long-tems tenu caché! mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai reçu dans

ma chaumière comme un enfant trouvé, à qui _lord_ Malcolm accordait des

secours par charité». Toute la compagnie se réunit autour d'eux. Alleyn

tomba aux pieds de sa mère, et baigna sa main de ses larmes. «Bon Dieu!

à quel dessein m'as-tu conservé?» Il n'en put dire davantage.

La baronne le releva et le pressa encore avec transport contre son sein.

Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir la bouche, et la compagnie

était trop affectée pour interrompre ce silence. A la fin la baronne

présenta Laure à son frère. «Une pareille mère! ai-je aussi une pareille

soeur? dit-il». Laure répandait des larmes de joie sur son sein. Osbert

fut le premier qui recouvra assez de présence d'esprit pour féliciter

Alleyn; et l'embrassant: «Heureux moment, dit-il, où je puis vous serrer

dans mes bras comme un frère»! Tous les spectateurs témoignèrent alors

leur joie et leurs félicitations, il n'y eut que Marie dont les émotions

étaient trop vives, pour lui permettre de parler.

La compagnie passa alors dans le salon, et Marie se retira pour prendre

du repos, dont elle avait un si grand besoin. Au bout de quelques

heures, elle fut en état de reparaître, dans la salle à manger, au

milieu de ses amis.

Après les premiers transports de cette scène, «J'ai encore beaucoup à

espérer et beaucoup à craindre, dit Philippe Malcolm», qui n'avait

quitté d'Alleyn que le nom. «Vous, madame, en s'adressant à la baronne,

vous ne refuserez sans doute pas de plaider ma cause auprès de celle que

j'ai si long-tems et si tendrement aimée. Puis-je espérer», ajouta-t-il,

en prenant la main de Marie qui était debout auprès de lui, «que vous

n'avez pas été insensible à mon attachement, et que vous confirmerez le

bonheur qui m'est maintenant offert?» Un doux sourire, qu'il est

impossible d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie qui avait depuis

long-tems obscurci ses traits, et que la découverte qui venait de se

faire n'avait pas encore dissippé, et ses yeux donnèrent cet assentiment

que sa langue refusait d'exprimer.

La conversation roula le reste du jour sur cette découverte et sur

l'enlèvement de Marie. Il fut résolu de terminer le lendemain le mariage

du comte.

Ces heureux événemens avaient engagé ce dernier à faire ouvrir les

portes du château; les murs retentissaient de joie et de la gaieté de

ses gens, et la soirée finit par des réjouissances universelles.

Le lendemain matin la chapelle fut décorée pour célébrer le mariage

d'Osbert; il s'y rendit, accompagné de Laure, de Philippe Malcolm, de

Marie et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent de l'autel, le

comte s'adressant à sa future, lui parla ainsi: «A présent, ma chère

Laure, il nous est permis de célébrer ces noces deux fois si péniblement

interrompues, et qui doivent mettre le comble à mon bonheur. Ce jour va

réunir nos familles par de doubles liens et récompenser le mérite de mon

ami. On voit aujourd'hui que cette vertu qui l'a engagé à embrasser pour

un autre la cause de la justice, le poussait aussi d'une manière

mystérieuse à recouvrer ses droits. La vertu peut pendant un tems être

accompagnée du malheur, et la justice obscurcie par le triomphe passager

du vice; mais cette puissance, dont elles font les attributs, ne tarde

pas à dissiper les ténèbres de l'erreur, et même dans ce monde à faire

éclater sa justice».

Osbert s'avança, et donnant à Philippe la main de Marie, «Voici, dit-il,

un moment de félicité parfaite! je puis maintenant récompenser ces

vertus que j'ai toujours admirées et ces services pour lesquels je

n'avais point auparavant de récompense assez grande.»

_Fin de la Seconde et dernière Partie._

_Livres qui se trouvent chez les mêmes._

liv. sous.

Maison Rustique, 2 volumes in-4º, figures, reliés, 30

Traité des Jardins par Laquintinie, 4 vol. in-8º, reliés, 24

Agronome, ou Dict. du Cultivateur, 2 vol. in-8º, reliés, 10

Ecole du Jardin Potager, 2 vol. in-12, reliés, 6

Correspondance Rurale, 3 vol. in-12, reliés, 9

Manuel des Champs, 1 vol. in-12, relié, 3

Economie Rustique, 1 vol. in-12, relié, 3

Economie Rurale, trad. de Vanierre, 2 vol. in-12, reliés, 6

Jardinier Fleuriste, 1 vol. in-12, relié, 3

Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol. in-8º, relié, 7

Géographie de Lacroix, 2 vol. in-12, reliés, 6

Géographie de Crosat, 1 vol, in-12, relié, 3

Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol. in-8º, relié, 9

Diction. de l'Académie, 2 vol, in-4º, reliés, 30

Diction. de Santé, 2 vol. in-8º, reliés, 15

Diction. de Prononciation Anglaise, 1 vol. in-8º, relié, 10

Aventures de Télémaque, 2 vol. in-8º, édit. de Didot,

brochés en carton, 24

Les mêmes, 2 vol. in-12, fig., reliés, 6

Les mêmes, 1 vol. in-12, relié, 2 10

Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol. in-12, reliés, 6

Histoire de Don Quichotte, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18

Histoire de Cleveland, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18

Histoire de Gil Blas, 4 vol. in-12, fig., reliés, 10

Contes des Fées, 4 vol. in-12, reliés, 10

Camille ou Lettres de deux filles de ce siècle, 4 vol.

in-12, fig., brochés, 7 10

Mémoires d'un homme de qualité, 8 vol. in-12, p. p.,

reliés, 16

OEuvres de Molière, 8 vol., p. p., édition de Didot,

reliés, 16

Les mêmes, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur tranche, 60

OEuvres de Racine, 3 vol. in-12, fig., reliés, 9

Les mêmes, 3 vol. in-12, p. p., reliés, édit. de Didot, 6

OEuvres de Regnard, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur

tranche, 48

Les mêmes, 6 vol, in-12, p. p., reliés, 13

OEuvres de Crebillon, père, 3 vol. in-12, p. p., reliés, 6

OEuvres de Gresset, 2 vol. in-12, p. p., reliés, 5

OEuvres de Mad. Deshoulieres, 2 vol., p. p., reliés, 4 10

OEuvres de Montesquieu, 7 vol. in-12, reliés, 17 10

Les mêmes, 3 vol. in-4º, reliés, 36

OEuvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, 6

Les mêmes, 1 vol. in-12, p. p., relié, 2

Révolutions d'Angleterre 4 vol. in-12, reliés, 12

Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne (2/2), Histoire arrivée dans les Montagnes d'Écosse. · 第 13 / 13 题