_Marie est enlevée par une bande d'hommes armés. Ils la conduisent à
travers une forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent sous les ruines
d'une vieille abbaye.--Orage affreux.--Cris de Marie.--Combat des
brigands.--Alleyn est attiré par le bruit; il est assailli par les
brigands.--Arrivée d'Osbert et de ses gens.--Les brigands mis en fuite,
et deux d'entr'eux arrêtés.--Découverte du complot tramé pour
l'enlèvement de Marie.--Osbert revient au château d'Athlin avec Marie et
Alleyn. Ce dernier est reconnu pour être le fils de la baronne de
Malcolm.--Mariages d'Osbert et de Laure; d'Alleyn et de Marie._
Marie était pendant ce tems-là en proie à des frayeurs accablantes. En
allant à Dunbayne, elle avait été attaquée par une bande d'hommes armés
qui, après avoir engagé un combat simulé avec ses domestiques, l'avaient
enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle-même elle se trouva
au milieu d'une forêt, dont l'obscurité était encore augmentée par les
ombres de la nuit. La lune qui commençait à s'élever et à se faire
apercevoir à travers les arbres, ne servit qu'à lui découvrir l'aspect
effrayant de l'endroit et le nombre d'hommes qui l'environnaient; ses
craintes la privèrent, pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent
toute la nuit en observant le plus profond silence. Au point du jour
elle arriva sur les bords d'une vaste bruyère dont ses yeux ne purent
découvrir les bornes.
Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une caverne
formée dans le roc, ombragée par des pins et des sapins, où, étendant
leur déjeûner sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens à Marie,
dont le désordre était trop grand pour lui permettre d'y toucher. Elle
les supplia, dans les termes les plus touchans, de lui dire qui les
avait envoyés et où ils la menaient; mais ils demeurèrent insensibles à
ses larmes et à ses sollicitations, et elle fut contrainte d'attendre,
dans le silence de la terreur, le sort qu'on lui destinait. Ils
continuèrent leur route, et, vers la fin du jour, ils s'approchèrent des
ruines d'une abbaye, dont les arches rompues et les tours isolées
s'élevaient avec une grandeur lugubre à travers l'obscurité de la nuit.
C'était l'habitant solitaire de ces lieux sauvages, monument de la
mortalité et de la superstition; la sombre majesté de son aspect
semblait commander le silence et la vénération.
La froide rosée tombait abondamment, et Marie, fatiguée de corps et
d'esprit, était presque mourante sur son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent
sous une arche de ces ruines. Elle n'était cependant pas insensible aux
objets qui l'environnaient; la triste solitude de l'endroit et l'aspect
imposant du bâtiment, dont l'effet était augmenté par l'approche des
ténèbres, la remplirent d'horreur, et quand on la descendit de cheval,
elle fit un cri de désespoir. Ils la portèrent par un chemin rompu dans
une partie du bâtiment qui avait été autrefois les cloîtres de l'abbaye,
mais qui tombait alors en ruine et qui était couverte de lierre. Il y
avait cependant à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon qui avait plus
fortement résisté aux ravages du tems; le toit en était entier, et les
cadres brisés des fenêtres tenaient encore. Ce fut là qu'ils portèrent
Marie, où ils la laissèrent, presque sans vie, sur le pavé couvert
d'herbe, tandis que quelques-uns des brigands se hâtèrent d'allumer un
feu de fougère et de toutes les broussailles qu'ils purent ramasser.
Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent autour du feu, où à peine
étaient-ils assis, que le bruit éloigné du tonnerre annonça l'approche
d'une tempête. Il y eut effectivement un orage affreux avec des coups de
tonnerre qui ébranlèrent l'abbaye jusques dans ses fondemens. Ils
étaient à l'abri de la pluie; mais les éclairs redoublés qui pénétraient
avec force à travers les fenêtres les alarmèrent tous. Marie poussa des
cris aigus, et la crainte dont les brigands étaient pénétrés ne les
empêcha pas de prononcer d'horribles imprécations contre sa détresse;
l'un d'entr'eux, dans la fureur de son ressentiment, jura qu'elle serait
bâillonnée, et saisit ses mains sans défense pour exécuter ses menaces.
Ses cris redoublèrent. Les domestiques qui l'avaient trahie n'étaient
pas encore assez endurcis dans le crime pour voir sa détresse sans
émotion; quoiqu'ils eussent cédé à l'appât d'une récompense ils ne
voulaient pas que leur maîtresse éprouvât des rigueurs inutiles. Ils
s'opposèrent aux brigands, et il s'éleva entr'eux une querelle dont la
violence fut telle qu'ils en vinrent aux mains.
Au milieu des coups de tonnerre, les sermens et les exécrations des
combattans ajoutaient une nouvelle terreur à la scène. Les brigands
furent plus forts que leurs adversaires, et Marie, voyant que la
victoire se décidait contre elle, poussa un cri perçant. Le bruit de
quelqu'un qui approchait attira l'attention de toute la bande. Presqu'au
même instant un homme s'élança au milieu d'eux, et, tirant l'épée,
demanda la cause du tumulte. Marie, étendue par terre, presque
expirante, leva alors les yeux; mais quelle fut sa surprise et ses
sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, qui resta pétrifié d'horreur!
Avant qu'il pût voler à son secours, les attaques des brigands
l'obligèrent à se défendre: il para, pendant quelque tems, les coups
qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement succombé si le bruit
d'une marche n'avait un moment suspendu leur fureur. Le pavillon fut en
un instant rempli d'hommes armés. L'étonnement d'Alleyn devint encore
plus grand, car c'était Osbert à la tête d'un parti. Dès que celui-ci
aperçut Alleyn, il s'arrêta tout court et demeura stupéfait. Reprenant
néanmoins sa fermeté, il lui commanda de se défendre. La voix de son
frère rappela Marie à elle-même, et remarquant leurs attitudes
menaçantes, elle recueillit assez de force pour se jeter au milieu
d'eux; Alleyn laissant tomber son épée, courut à elle pour la secourir,
mais le comte le repoussa et serra sa soeur contre son sein.
«_Ecoutez-moi, Osbert_», fut tout ce qu'elle put prononcer.
«Apprenez-moi qui l'a amenée ici», dit fièrement Osbert à Alleyn. «Je
n'en sais rien, répliqua celui-ci, demandez-le à ces gens que vos
domestiques viennent d'arrêter. Si ma vie vous est odieuse, frappez et
épargnez-moi le chagrin de la défendre contre le frère de Marie.» Le
comte hésita de surprise, et la générosité d'Alleyn le fit rougir. Il
allait continuer, mais il fut interrompu par l'arrivée de ses
domestiques qui, après un violent combat avec les brigands, en avaient
saisi deux qu'ils amenaient à leur maître; le reste avait fui. Le comte
reconnut dans l'un d'eux son propre valet, qui, ne pouvant soutenir sa
présence, tomba à ses pieds et implora sa miséricorde. «Misérable»,
s'écria le comte, en le saisissant, et tenant son épée levée sur sa
tête, «dis-moi par quelle impulsion tu as agi, et tout ce que tu sais de
cette affaire; souviens-toi que ta vie dépend de la vérité de tes
aveux.»--«Je dirai la vérité, Milord, la vérité toute entière», répliqua
ce malheureux en tremblant, «je vous le promets. Il y a environ trois
semaines; non, je me trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on m'envoya
porter un message à Lady Malcolm, le valet de chambre du comte
Sant-Morin,»--«le comte Sant-Morin!» répétèrent tous ceux qui étaient
présens. «Mais continue, dit Osbert.--Le valet du comte de Sant-Morin me
tira dans une chambre à l'écart, et me dit d'y attendre son maître qui
allait s'y rendre à l'instant.»--«Sois prompt, dit le comte, au
fait.»--«Oui, milord; le comte vint et me dit: «Robert il y a long-tems
que je vous observe, et je crois qu'on peut se fier à vous»; voilà ce
qu'il m'a dit, milord, Dieu me pardonne!--Bien, bien, continue!--A quoi
pensais-je? oui, il m'a dit «je crois qu'on peut se fier à vous.»--«Ah!
c'en est trop, coquin, tu abuses de ma patience, pour donner à tes
complices le tems de s'échapper; sois prompt, ou tu es mort.»--«Il tira
de sa poche une poignée de louis qu'il me donna. Pouvez-vous garder un
secret, Robert, me demanda-t-il? Oui, monsieur le comte, lui
répondis-je, Dieu me pardonne!»--«Eh bien! faites attention à ce que je
vais vous dire! Vous accompagnez souvent votre jeune maîtresse quand
elle va à Dunbayne.»--«Ce fut donc le comte de Sant-Morin qui te chargea
de l'exécution de ce projet?»--«Pas moi seul, milord.»--«Répons-moi, le
comte est-il auteur de ce complot?»--«Oui milord.»--«Et où est-il?»
ajouta Osbert d'un ton furieux.--«Je ne sais pas, milord.»--«Tu ne sais
pas, malheureux! pense à ta vie.»--«Je n'en sais réellement rien. Vous
savez, milord, qu'il s'est embarqué près du château de Dunbayne, et nous
allions le trouver à un endroit éloigné de la côte, où nous devions tous
nous embarquer pour le continent.»--«Il est impossible que vous ignoriez
le lieu de votre destination», dit le comte, en se tournant vers l'autre
prisonnier; «où est celui qui vous emploie?»--«Je ne suis pas fait pour
le dire», répondit celui-ci d'un ton hautain.--«Révèle-moi la vérité»,
ajouta le comte, en tournant vers lui la pointe de son épée, «ou je te
la ferai dire de force.»--«L'endroit où nous devions trouver le comte
n'a point de nom.»--«Vous savez où c'est?»--«Oui.»--«Conduisez-y
moi.»--«Jamais.»--«Jamais? il y va de votre vie», dit Osbert, en lui
tenant l'épée sur la poitrine.--«Frappez», dit Sant-Morin, en jetant le
manteau qui le cachait; «frappez et délivrez-moi d'une existence que
l'amour m'a rendu odieuse; frappez, et faites que le premier moment où
je suis entré ici soit le dernier de mon crime.» Marie poussa un faible
cri; le reste de ses forces l'abandonna, et elle tomba évanouie sur le
pavé. Osbert recula de quelques pas, et resta suspendu dans
l'étonnement. Il est impossible d'exprimer les regards de tous les
spectateurs. «Prenez une épée, dit le comte, revenant à lui, et
défendez-vous.»--«Jamais, milord, jamais! quoique la force de ma passion
m'ait poussé à vous enlever une soeur, je n'aggraverai pas mon crime par
l'assassinat du frère. J'ai déjà une fois mis votre vie en danger,
quoique ce ne fût pas mon intention; et Dieu sait les angoisses que cet
accident m'a causées! L'impétuosité de ma passion m'a poussé avec une
force irrésistible; elle m'a fait violer les droits de la
reconnaissance, de l'amitié et de l'humanité. Vivre dans la honte, et
dans le sentiment du crime est un tourment mille fois plus cruel que la
mort. Que votre épée vous rende justice, et épargnez-moi la douleur de
faire long-tems la comparaison de ce que je suis d'avec ce que j'ai
été.»--«Allons: trêve de tout cela, dit le comte, défendez-vous!»
Sant-Morin refusa de nouveau. «Et vous misérable,» dit Osbert en se
tournant vers l'homme qui avait avoué le complot, «vous prétendiez
ignorer la présence du comte de Sant-Morin! votre perfidie sera punie
comme elle le mérite.»--«Aussi sûr que j'implore votre miséricorde,
milord, je ne savais pas qu'il fût ici.»--«Il dit la vérité, ajouta
Sant-Morin, il ignorait l'endroit où il devait me rencontrer.
J'approchais de ces lieux pour me découvrir au cher objet de ma passion,
quand vos gens me surprirent et m'arrêtèrent.» Marie confirma le
témoignage du comte Suisse, en disant qu'elle ne l'avait point encore vu
depuis qu'elle avait quitté le château de Dunbayne. Elle demanda grâce
pour lui, ainsi que pour les domestiques qui s'étaient opposés à la
cruauté de leurs camarades. «Je ne suis pas un assassin, dit Osbert; que
le comte prenne une épée, et se batte à armes égales.»--«La vertu
sera-t-elle donc réduite à l'égalité avec le vice? reprit le comte, non
milord, plongez-moi votre épée dans le coeur et expiez mon offense.»
Osbert insista encore pour qu'il se défendît, et Sant-Morin refusa.
Touché de leur ancienne amitié, et affligé qu'une ame comme celle du
comte eût succombé sous l'empire du vice, Osbert jeta son épée par
terre, et mû par une espèce de tendresse, il dit: «Allez, monsieur,
votre personne est en sûreté, et si cela est nécessaire à votre
tranquillité, en lui tendant la main, acceptez mon pardon.» Sant-Morin,
accablé par cet acte de générosité et par le sentiment d'en être
indigne, se recula et parla ainsi: «Que votre générosité n'excite pas en
moi des remords encore plus aigus que ceux que j'éprouve. Je puis
supporter vos reproches, je sollicite votre vengeance; mais vos bontés
m'accablent. Jamais, milord, continua-t-il, les larmes aux yeux, jamais
votre amitié ne sera souillée par un homme qui n'en est pas digne;
puisque vous ne voulez pas vous faire justice en prenant ma vie, je vais
la terminer dans l'obscurité des régions éloignées. Cependant, avant que
je parte, permettez-moi de vous demander encore une grace, ainsi qu'à
cette dame chérie que j'ai offensée, et que mes yeux contemplent pour la
dernière fois; permettez-moi d'espérer que vous effacerez de votre
mémoire jusqu'au souvenir de Sant-Morin.» Il termina cette phrase en
poussant un profond soupir qui pénétra tous ceux qui étaient présens,
et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. La pitié avait fait
détourner la tête à Osbert, et quand il voulut répliquer, il s'aperçut
que le comte avait disparu; il suivit ses pas dans le cloître; il
appela, mais inutilement.
Alleyn avait observé Sant-Morin avec un mélange de pitié et
d'admiration; et il soupira de la faiblesse de la nature humaine.
«Comment, dit Osbert, en revenant soudain vers Alleyn, comment puis-je
assez vous dédommager de mes soupçons et du traitement injurieux que je
vous ait fait? Comment pourrez-vous me pardonner, et comment pourrai-je
oublier mon injustice? Mais le mystère de cette affaire et les
apparences plaident en ma faveur.»--«Oh! ne parlons plus de cela,
milord, répliqua Alleyn, avec émotion; réjouissons-nous seulement de la
sûreté de notre chère dame, et offrons-lui les secours dont elle a
besoin.» Le feu fut rallumé, et les domestiques d'Osbert lui
présentèrent du vin et d'autres rafraîchissemens. Marie, qui n'avait
pris aucune nourriture depuis qu'elle avait quitté le château, but alors
un verre de vin, ce qui ranima ses esprits et la disposa à prendre
d'autres rafraîchissemens. Elle demanda au comte par quelle heureuse
circonstance il était parvenu à découvrir les traces des brigands.
«Depuis le moment où je fus instruit de votre fuite, dit-il, je suis à
votre poursuite. Le hasard m'avait conduit dans ces déserts, lorsque
l'orage me força de me réfugier sous ces ruines. La lumière et le bruit
confus de voix m'attirèrent vers le cloître, où, à mon grand étonnement,
je vous apperçus avec Alleyn: épargnez-moi le souvenir de ce qui s'est
passé après». Marie aurait voulu savoir ce qui avait amené Alleyn dans
cet endroit; mais sa délicatesse lui fit garder le silence. Cependant
Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé qu'à sa soeur, la tira de
l'incertitude d'un plus long suspens. «Par quel étrange accident vous
trouvez-vous ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous a engagé à vous
absenter si long-tems du château?» A la dernière question le jeune homme
rougit, et il lui échappa un soupir involontaire. Marie comprit bien
cette rougeur et le soupir, et attendit sa réponse dans une vive
agitation. «Je fuyais, milord, pour ne point encourir votre disgrace et
pour m'éloigner d'un objet, hélas! trop dangereux pour ma tranquillité.
Je cherchais à déraciner, par l'absence, une passion sans espérance,
mais qui, à ce que je m'aperçois, tient à mon existence; mais
pardonnez-moi, milord, si je rappelle un sujet qui doit être pénible
pour nous tous. Je quittai la chaumière de mon père avec un peu d'argent
et quelques comestibles, et depuis ce tems-là, j'ai erré dans toute la
campagne, misérable et désespéré, passant les nuits dans les cabanes que
le hasard me faisait rencontrer, dans le dessein d'aller plus loin et de
m'enrôler pour le service de ma patrie. Je fus surpris par la nuit au
milieu de cette bruyère, et comme je marchais, sans savoir où j'allais,
j'entendis au loin des cris de détresse. Je redoublai le pas; mais le
bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en suivit un calme silence. Comme
je réfléchissais, incertain de la route que je devais tenir, j'aperçus
une faible lumière à travers les ténèbres: je m'efforçai de marcher vers
ses rayons; ils me conduisirent à ces ruines dont l'apparence
majestueuse me fit éprouver une frayeur momentanée. Mes oreilles furent
alors frappées d'un bruit confus de voix venant de l'intérieur; et comme
j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis de nouveau les mêmes
cris de détresse qui m'avaient d'abord alarmé. Je suivis ces sons qui
m'amenèrent à l'entrée du cloître, à l'extrémité, duquel j'aperçus un
parti d'hommes se battant les uns contre les autres; je tirai l'épée et
m'avançai, et les sensations que j'éprouvai en voyant lady Marie, ne
sauraient s'exprimer!»
--«Le ciel vous a encore une fois rendu le libérateur de Marie», dit le
comte, des larmes de reconnaissance tombant de ses yeux: «Ah! que ne
puis-je écarter cet obstacle qui vous prive de votre juste récompense!»
Un profond soupir fut toute la réponse d'Alleyn; il garda un morne
silence. Jamais un conflit plus violent de passions opposées n'avait
agité le coeur du comte. Le mérite d'Alleyn sortait toujours avec plus
d'éclat des ombres dont le malheur l'avait enveloppé. Son enthousiasme
noble et désintéressé pour la cause de la justice, l'avait d'abord
attaché à Osbert, et l'avait engagé dans une suite d'entreprises et de
dangers qui exigeaient de la valeur, des connaissances et de la
constance. Il lui avait rendu des services au-dessus de toute
récompense; il l'avait arraché à la captivité et à la mort, et avait
deux fois délivré Marie des dangers les plus imminens. Toutes ces
circonstances se présentaient à-la-fois à l'esprit du comte; mais les
préjugés d'un ancien orgueil s'opposaient à leur influence et en
affaiblissaient l'effet.
La joie que ressentait Marie de voir Alleyn en sûreté et encore digne de
l'estime qu'elle avait conçue pour lui, était détruite par l'amertume de
la réflexion, et la réflexion lui causait une mélancolie qui ajoutait à
la langueur de sa maladie. Au point du jour, ils quittèrent l'abbaye et
partirent pour retourner au château, le comte ayant pressé Alleyn de les
y accompagner.
Dans le chemin, les esprits étaient différemment occupés. Osbert
réfléchissait à la conduite d'Alleyn et au dernier événement. Marie
pensait principalement aux vertus de son amant et aux dangers qu'elle
avait évités; Alleyn déplorait son malheureux sort et présageait de
nouvelles épreuves. Les pensées du comte ne l'empêchèrent cependant pas
de questionner le domestique gagné par Sant-Morin, sur les autres
particularités du complot. Les paroles prononcées par ce dernier, qu'il
avait déjà mis sa vie en danger, n'avaient point échappé à Osbert,
quoiqu'elles eussent été dites dans un moment où il régnait trop
d'agitation pour lui permettre d'en demander l'explication. Il le fit
alors parler sur la scène mystérieuse du souterrain. «Vous connaissez
sans doute les individus qui m'ont blessé». «Quelque méchant que je
sois, milord, je n'eus aucune part à cette affaire, je n'aurais jamais
voulu attenter à vos jours». «Mais vous savez qui». «On--on--oui--oui,
milord, on me l'a dit après; mais ils n'avaient pas dessein de vous
faire du mal». «Ils ne voulaient pas me faire de mal. Quel était donc
leur dessein, et qui étaient ces gens-là?»--«Cet accident arriva
long-tems avant que le comte m'eût parlé. Je vous jure, milord, que je
n'y eus aucune part, et Dieu sait combien j'ai été chagrin de la
blessure de votre seigneurie; et»--«Bien, bien; dites-moi quels étaient
les individus du souterrain, et ce qu'ils prétendaient faire.»--«Un de
mes camarades m'a dit,... en me faisant promettre de garder le secret;
mais il est juste que votre seigneurie sache tout; et j'espère que votre
seigneurie me pardonnera de m'être laissé séduire. «Robert, me dit-il,
un jour que nous parlions ensemble de ce qui était arrivé; Robert, cette
affaire-ci est plus compliquée que vous ne pensez; mais il ne me
convient pas de dire tout ce que je sais». Là-dessus je le pressai; mais
il persista dans son refus. Alors je lui promis fidèlement de n'en point
parler; et à la fin il me dit: «Eh bien! monsieur le comte est amoureux
de notre jeune dame; et vraiment c'est la plus aimable demoiselle qu'on
puisse voir, mais elle ne l'aime pas; et, se trouvant ainsi rejeté, il
est résolu de l'épouser d'une manière ou d'une autre; il a dessein de
s'introduire une nuit dans le château et de l'enlever».
--«C'est donc le comte qui m'a blessé? Soyez court.»--«Non, milord, ce
ne fut pas le comte lui-même, mais deux de ses gens qu'il avait envoyés
pour examiner le château et en particulier les fenêtres de l'appartement
de mademoiselle, d'où il avait dessein de l'enlever, lorsque tout serait
préparé pour cela. Ces individus avaient été introduits dans le
souterrain par un de mes camarades, et ils s'échappèrent par le même
chemin. Leur rencontre avec votre seigneurie ne fut qu'accidentelle, et
ils ne se battirent que pour se défendre; car ils n'avaient point
d'ordre d'attaquer qui que ce fût.»--«Et quel est le scélérat qui
favorisa ce complot?»--«Ce fut mon camarade qui s'est enfui avec les
domestiques du comte. Ce fut lui qui les introduisit dans les remparts.
Pardonnez-moi, milord; mais je n'ai pas osé le dire; il avait menacé de
me tuer si je violais le secret».
Après un jour de fatigue et de réflexions peu agréables, ils arrivèrent
au château d'Athlin. La comtesse, pendant l'absence de son fils, était
restée dans des inquiétudes cruelles. La baronne s'était efforcée de la
consoler et était constamment demeurée auprès d'elle. Tandis qu'elle
était occupée à lui prodiguer les soins d'une tendre amitié, les
oreilles de Maltida furent frappées d'un bruit de chevaux. «C'est mon
fils, dit-elle, en se levant de sa chaise, c'est mon fils, il m'apporte
la vie ou la mort!». Elle n'en dit pas davantage, mais elle se précipita
dans le vestibule, et un moment après elle serra contre son sein sa
fille presque expirante. Les transports de cette scène sont au-dessus de
toute description; elle ne fut remplie que de larmes et de soupirs.
La joie universelle fut néanmoins soudainement interrompue par la
baronne, qui avait suivi Maltida dans le vestibule et qui tomba tout
d'un coup par terre sans connaissance; la joie fit alors place à la
surprise et aux secours qui lui furent administrés. Lorsque la baronne
eut recouvré l'usage de ses sens, elle regarda vaguement autour d'elle:
«Est-ce une vision: s'écria-t-elle, ou une réalité?» Toute la compagnie
tourna les yeux de tous les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire.
«C'était lui-même; son visage, ses traits; son air gracieux que mon
imagination s'est souvent représenté!» Ses yeux parurent encore chercher
quelque objet chimérique; et on commençait à croire que sa tête s'était
soudainement dérangée. «Quoi! encore! dit-elle»; et elle retomba au même
instant. La compagnie regarda alors vers la porte, où la baronne avait
fixé les yeux, et aperçut Alleyn qui apportait de l'eau à la comtesse:
tout le monde porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, ignorant
ce qui venait de se passer; et sa surprise fut extrême lorsque la
baronne, revenue à elle, fixa tristement les yeux sur lui, et lui dit de
découvrir son bras. «C'est--mon Philippe, dit-elle, avec la plus vive
émotion; j'ai enfin retrouvé mon cher enfant; cette fraise qu'il a sur
le bras confirme mes conjectures. Envoyez chercher l'homme qui se dit
votre père, et mon domestique Patrick».
Il est plus aisé de concevoir que de décrire les sensations de la mère
et du fils; celles de Marie n'étaient guères inférieures aux leurs; et
tous les spectateurs attendaient avec impatience l'arrivée des deux
individus dont le témoignage devait décider cette importante affaire.
Ils vinrent. «Vous appelez ce jeune homme votre fils?» dit la
baronne.--«Oui, madame», répliqua celui-ci d'un air confus qui
trahissait ses paroles. Quand Patrick arriva, sa surprise soudaine, en
voyant le vieillard, découvrit la vérité.--«Connaissez-vous cet
homme-là», dit la baronne à Patrick.--«Oui, madame, je ne le connais que
trop bien; ce fut à lui que je donnai votre fils». Le bon homme
tressaillit.--«Ce jeune homme est-il donc fils de votre
seigneurie?»--«Oui.»--«Eh bien! Dieu me pardonne de vous l'avoir si
long-tems tenu caché! mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai reçu dans
ma chaumière comme un enfant trouvé, à qui _lord_ Malcolm accordait des
secours par charité». Toute la compagnie se réunit autour d'eux. Alleyn
tomba aux pieds de sa mère, et baigna sa main de ses larmes. «Bon Dieu!
à quel dessein m'as-tu conservé?» Il n'en put dire davantage.
La baronne le releva et le pressa encore avec transport contre son sein.
Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir la bouche, et la compagnie
était trop affectée pour interrompre ce silence. A la fin la baronne
présenta Laure à son frère. «Une pareille mère! ai-je aussi une pareille
soeur? dit-il». Laure répandait des larmes de joie sur son sein. Osbert
fut le premier qui recouvra assez de présence d'esprit pour féliciter
Alleyn; et l'embrassant: «Heureux moment, dit-il, où je puis vous serrer
dans mes bras comme un frère»! Tous les spectateurs témoignèrent alors
leur joie et leurs félicitations, il n'y eut que Marie dont les émotions
étaient trop vives, pour lui permettre de parler.
La compagnie passa alors dans le salon, et Marie se retira pour prendre
du repos, dont elle avait un si grand besoin. Au bout de quelques
heures, elle fut en état de reparaître, dans la salle à manger, au
milieu de ses amis.
Après les premiers transports de cette scène, «J'ai encore beaucoup à
espérer et beaucoup à craindre, dit Philippe Malcolm», qui n'avait
quitté d'Alleyn que le nom. «Vous, madame, en s'adressant à la baronne,
vous ne refuserez sans doute pas de plaider ma cause auprès de celle que
j'ai si long-tems et si tendrement aimée. Puis-je espérer», ajouta-t-il,
en prenant la main de Marie qui était debout auprès de lui, «que vous
n'avez pas été insensible à mon attachement, et que vous confirmerez le
bonheur qui m'est maintenant offert?» Un doux sourire, qu'il est
impossible d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie qui avait depuis
long-tems obscurci ses traits, et que la découverte qui venait de se
faire n'avait pas encore dissippé, et ses yeux donnèrent cet assentiment
que sa langue refusait d'exprimer.
La conversation roula le reste du jour sur cette découverte et sur
l'enlèvement de Marie. Il fut résolu de terminer le lendemain le mariage
du comte.
Ces heureux événemens avaient engagé ce dernier à faire ouvrir les
portes du château; les murs retentissaient de joie et de la gaieté de
ses gens, et la soirée finit par des réjouissances universelles.
Le lendemain matin la chapelle fut décorée pour célébrer le mariage
d'Osbert; il s'y rendit, accompagné de Laure, de Philippe Malcolm, de
Marie et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent de l'autel, le
comte s'adressant à sa future, lui parla ainsi: «A présent, ma chère
Laure, il nous est permis de célébrer ces noces deux fois si péniblement
interrompues, et qui doivent mettre le comble à mon bonheur. Ce jour va
réunir nos familles par de doubles liens et récompenser le mérite de mon
ami. On voit aujourd'hui que cette vertu qui l'a engagé à embrasser pour
un autre la cause de la justice, le poussait aussi d'une manière
mystérieuse à recouvrer ses droits. La vertu peut pendant un tems être
accompagnée du malheur, et la justice obscurcie par le triomphe passager
du vice; mais cette puissance, dont elles font les attributs, ne tarde
pas à dissiper les ténèbres de l'erreur, et même dans ce monde à faire
éclater sa justice».
Osbert s'avança, et donnant à Philippe la main de Marie, «Voici, dit-il,
un moment de félicité parfaite! je puis maintenant récompenser ces
vertus que j'ai toujours admirées et ces services pour lesquels je
n'avais point auparavant de récompense assez grande.»
_Fin de la Seconde et dernière Partie._
_Livres qui se trouvent chez les mêmes._
liv. sous.
Maison Rustique, 2 volumes in-4º, figures, reliés, 30
Traité des Jardins par Laquintinie, 4 vol. in-8º, reliés, 24
Agronome, ou Dict. du Cultivateur, 2 vol. in-8º, reliés, 10
Ecole du Jardin Potager, 2 vol. in-12, reliés, 6
Correspondance Rurale, 3 vol. in-12, reliés, 9
Manuel des Champs, 1 vol. in-12, relié, 3
Economie Rustique, 1 vol. in-12, relié, 3
Economie Rurale, trad. de Vanierre, 2 vol. in-12, reliés, 6
Jardinier Fleuriste, 1 vol. in-12, relié, 3
Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol. in-8º, relié, 7
Géographie de Lacroix, 2 vol. in-12, reliés, 6
Géographie de Crosat, 1 vol, in-12, relié, 3
Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol. in-8º, relié, 9
Diction. de l'Académie, 2 vol, in-4º, reliés, 30
Diction. de Santé, 2 vol. in-8º, reliés, 15
Diction. de Prononciation Anglaise, 1 vol. in-8º, relié, 10
Aventures de Télémaque, 2 vol. in-8º, édit. de Didot,
brochés en carton, 24
Les mêmes, 2 vol. in-12, fig., reliés, 6
Les mêmes, 1 vol. in-12, relié, 2 10
Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol. in-12, reliés, 6
Histoire de Don Quichotte, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18
Histoire de Cleveland, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18
Histoire de Gil Blas, 4 vol. in-12, fig., reliés, 10
Contes des Fées, 4 vol. in-12, reliés, 10
Camille ou Lettres de deux filles de ce siècle, 4 vol.
in-12, fig., brochés, 7 10
Mémoires d'un homme de qualité, 8 vol. in-12, p. p.,
reliés, 16
OEuvres de Molière, 8 vol., p. p., édition de Didot,
reliés, 16
Les mêmes, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur tranche, 60
OEuvres de Racine, 3 vol. in-12, fig., reliés, 9
Les mêmes, 3 vol. in-12, p. p., reliés, édit. de Didot, 6
OEuvres de Regnard, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur
tranche, 48
Les mêmes, 6 vol, in-12, p. p., reliés, 13
OEuvres de Crebillon, père, 3 vol. in-12, p. p., reliés, 6
OEuvres de Gresset, 2 vol. in-12, p. p., reliés, 5
OEuvres de Mad. Deshoulieres, 2 vol., p. p., reliés, 4 10
OEuvres de Montesquieu, 7 vol. in-12, reliés, 17 10
Les mêmes, 3 vol. in-4º, reliés, 36
OEuvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, 6
Les mêmes, 1 vol. in-12, p. p., relié, 2
Révolutions d'Angleterre 4 vol. in-12, reliés, 12