Le théâtre et le roman ont créé des êtres de pure imagination auxquels
nous avons prêté tous les attributs de la vie.
Nous les avons doués de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
sont attachés, de pensées auxquelles nos pensées se sont associées, de
joies et de douleurs que nous avons partagées.
Avec quelles émotions ne devons-nous pas suivre le poète de la _Vita
nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
récit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensité! Il ne
nous montre pas les traits qui l'ont séduit, il ne nous fait pas
entendre la voix dont il s'est enchanté. Mais nous savons quel jour
Béatrice est née et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
elle est apparue pour la première fois à celui qui devait
l'immortaliser.
Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'âme de Béatrice
dont nous percevons le reflet dans l'âme du poète?
L'oeuvre de l'Alighieri viendrait à disparaître tout entière comme ont
été anéantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
enfouis dans la bibliothèque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
l'image de la divine Béatrice.
C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'impérissables, c'est
sans doute l'image de la Grâce et de la Beauté.