Gentil pensiero che parla di vui....
_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes
pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la
raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive
s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux
par gui il me plaît que ce soit compris_.
_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à
celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_.
_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends
par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma
charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque
appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes
dires n'est pas contraire à l'autre_.
_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de
cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la
deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur
c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui
répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et
mon coeur lui répond....
* * * * *
Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence
et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage,
l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne
est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone
elle-même.
L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne
vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne
s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.
Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au
désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une
fois le mot désir.
Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun
doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame
compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent
attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus
au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
éveillés en lui.
La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de
l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une
manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs»,
et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion
avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une
fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions
passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille
qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles
d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme
et aux transports contraires qui l'agitent.[1]
Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme
inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un
pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser
aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.
Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle
et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les
élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec
des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour
une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence
réelle de cette figure énigmatique.
Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en
réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la
place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.