CHAPITRE XXXIX

Gentil pensiero che parla di vui....

_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-même, suivant que mes

pensées étaient partagées en deux. J'appelle l'une le_ coeur,

_c'est-à-dire l'appétit, j'appelle l'autre l'_âme, _c'est-à-dire la

raison. Et je dis comment l'une parle à l'autre. Et, que le coeur doive

s'appeler l'appétit et l'âme la raison, ceci paraîtra manifeste à ceux

par gui il me plaît que ce soit compris_.

_Il est vrai que dans le sonnet précédent j'opposais le rôle du coeur à

celui des yeux; et cela paraît contraire à ce que je dis présentement_.

_C'est pourquoi je dis également ici que c'est le coeur que j'entends

par l'appétit, parce qu'il entrait encore plus de désir à me rappeler ma

charmante Dame qu'à voir celle-ci, quoique j'en eusse déjà quelque

appétit, mais qui paraissait léger. D'où il est visible que l'un de mes

dires n'est pas contraire à l'autre_.

_Ce sonnet a trois parties: dans la première, je commence par dire de

cette femme comment mon désir se tourne tout entier vers elle. Dans la

deuxième, je dis comment l'âme, c'est-à-dire la raison, parle au coeur

c'est-à-dire à l'appétit. Dans la troisième, je dis comment celui-ci lui

répond. La seconde commence à_: mon âme lui dit ... _la troisième à_: et

mon coeur lui répond....

* * * * *

Sous sa forme subtile et enveloppée, cette canzone met ici en présence

et en opposition le coeur et l'âme, c'est-à-dire, suivant son langage,

l'appétit et la raison. Et l'interprétation que le Poète nous en donne

est cette fois plus intéressante encore, peut-être, que la canzone

elle-même.

L'appétit, c'est ici le désir, et la raison c'est l'amour. Ne

vaudrait-il pas mieux dire la volonté que la raison? Car l'amour ne

s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage

philosophique la raison n'est pas précisément un attribut de l'âme.

Il faut remarquer avec quelle délicatesse le Poète fait allusion au

désir, au désir sensuel, qu'il appelle appétit, n'ayant employé qu'une

fois le mot désir.

Cette canzone et les explications du Poète ne peuvent laisser aucun

doute touchant l'existence réelle de celle qu'on a appelée la dame

compatissante, ou la dame à la fenêtre, à laquelle on a si souvent

attribué un caractère purement idéal et symbolique; aucun doute non plus

au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait

éveillés en lui.

La révolution qui s'est alors opérée dans l'esprit comme dans l'âme de

l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il écrivait celui-ci, se peint d'une

manière poignante dans les vers dictés par «l'angoisse de ses soupirs»,

et dans l'emportement avec lequel il s'acharne à entrer en communion

avec sa nouvelle maîtresse, la Philosophie. C'est à elle que, par une

fiction indéfiniment poursuivie, il demandera l'oubli des émotions

passées et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas

sans lutte et sans déchirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait

convié l'univers tout entier. Et c'est aux péripéties de cette bataille

qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone où, sous des voiles

d'une transparence énigmatique, il nous initie aux évolutions de son âme

et aux transports contraires qui l'agitent.[1]

Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable pureté qui fait le charme

inaltérable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant à un

pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement

sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme

qu'il adore et qu'il célèbre. Et l'on ne peut s'empêcher ici de penser

aux symboles brûlans du Cantique des Cantiques.

Le combat que se livre son âme torturée, cédant à une séduction nouvelle

et irrésistible, les déchiremens que laisse une passion désertée et les

élans qui entraînent dans une passion naissante, sont reproduits avec

des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais

dépassés. Et tout ceci laisse à la figure de Béatrice, délaissée pour

une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant

peut-être et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la

_Vita nuova_, et demeure un témoignage non moins éloquent de l'existence

réelle de cette figure énigmatique.

Cependant il faut bien constater que tous ces élans passionnés n'ont en

réalité pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les

préoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensées la

place qu'y avait occupée exclusivement d'abord l'image de Béatrice.

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 155 / 170 题