Cavalcando l'atro ier per un cammino....
_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je
rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce
qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon
secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie
commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ...
* * * * *
On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une
vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de
ces pensées sous une forme figurative.
Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce
n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans
de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que
son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui
apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui
était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la
préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour
(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à
remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût
quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être
quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la
belle rivière, symbole de son amour si pur.
Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par
l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut
s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.
Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de
défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc
que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou
sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le
même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser
transpirer.
Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite
l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin
les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]
Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu
à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les
soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu
immortaliser.
* * * * *
On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait
séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il
faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait
les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint
s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des
détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à
éclaircir.[3]
Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne
manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.
Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare
le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à
soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la
garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun
d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les
enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était
généralement pas très éloigné).
Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part.
Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288?
Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il
ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches
parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était
là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de
l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue
durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_,
Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»