CHAPITRE IX

Cavalcando l'atro ier per un cammino....

_Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je

rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxième, je dis ce

qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon

secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie

commence à:_ quand il me vit ... _la troisième à_: alors je pris ...

* * * * *

On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une

vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination

hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de

ces pensées sous une forme figurative.

Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce

n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans

de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que

son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui

apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui

était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la

préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour

(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à

remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût

quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-être

quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la

belle rivière, symbole de son amour si pur.

Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par

l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut

s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.

Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de

défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc

que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme

il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait

encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou

sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le

même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser

transpirer.

Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite

l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune

et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1] Et plus tard enfin

les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux

yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]

Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu

à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs

strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les

soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu

immortaliser.

* * * * *

On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait

séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de

ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il

faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il

subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait

les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint

s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des

détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son

habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à

éclaircir.[3]

Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne

manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de

voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.

Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (_di fare

le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les

boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à

soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms

chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la

garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou

plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun

d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les

enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était

généralement pas très éloigné).

Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part.

Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288?

Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il

ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches

parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'était

là quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de

l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en

soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue

durée.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comédie_,

Dante fait allusion à une campagne qu'il aurait faite sur le territoire

des Arétins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Arétins....»

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 117 / 170 题