Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent désirer de savoir si Dante a
toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé
la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi
de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous
apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables
commentateurs de l'oeuvre dantesque.
Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est
peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste
église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle,
au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui était
Dieu, et, dans l'étincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]
Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice
que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales
que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement
fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce
besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et
ses plus ardentes indignations.
Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions
hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots
rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les
maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé les _mille e tre_
de don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un
grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.
Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.
La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou
par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession
des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les
fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient
l'expiation.
Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir
les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des
Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée.
Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait
difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2]
Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de
candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'était une
sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile
blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement
couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle
du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà
celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.
«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»
Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce
divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il
semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage
qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé
de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à
l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui
devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin
mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne
rendent rien de ce qu'elles promettent.»
Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet
contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle
enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et,
quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle
chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu
n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3], devais-tu
te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres
vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»
Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets,
la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se
repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait
attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut
disparu de mes yeux....»
Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux
pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il
s'évanouit.
Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «_In te,
Domine, speravi_....» Et les créatures célestes imploraient son pardon,
et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes
étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton
fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
contempler ta seconde beauté....»