CHAPITRE XLI

Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le

monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de

sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.

Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de

la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils

me semblaient marcher pensifs.

Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir

de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,

et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose,

peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je

pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne

sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui

feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent

disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je

m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis

comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.

O pèlerins, qui marchez en pensant[2]

Peut-être à ceux qui sont loin de vous,

Vous venez donc de bien loin,

Comme on en peut juger par votre aspect;

Car vous ne pleurez pas, en traversant

Cette ville affligée,

Comme des gens qui ne savent rien

De ce qui la plonge dans la désolation.

Si vous vouliez rester et l'entendre,

Mon coeur me dit en soupirant

Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.

Cette ville a perdu sa Béatrice.

Et tout ce qu'on peut dire d'elle

Est fait pour faire pleurer les autres.[3]

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 95 / 170 题