CHAPITRE XL

Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire

une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice

avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la

première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à

l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se

repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé

posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison.

Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine

Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur

honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.

Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans

mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous

avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se

renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes

yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que

de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs,

ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des

pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur

sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes

ces pensées leur revinssent.

Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent

détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui

précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.

Hélas, par la force des soupirs[1]

Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,

Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables

De regarder ceux qui les regardent.

Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:

Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,

Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour

Les cerne des stigmates du martyre.

Ces pensées, et les soupirs que je pousse

Me remplissent le coeur de telles angoisses

Que l'Amour s'évanouit en gémissant.

Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame

Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 93 / 170 题