Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire
une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice
avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la
première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à
l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se
repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé
posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison.
Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine
Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur
honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
renouvelaient en même temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs,
ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur
sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
ces pensées leur revinssent.
Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent
détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui
précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
Hélas, par la force des soupirs[1]
Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,
Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
De regarder ceux qui les regardent.
Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:
Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
Les cerne des stigmates du martyre.
Ces pensées, et les soupirs que je pousse
Me remplissent le coeur de telles angoisses
Que l'Amour s'évanouit en gémissant.
Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]