CHAPITRE XXXIX

La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je

pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et

voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et

sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue

pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si

amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma

raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc

cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus

penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui

disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne

veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est

un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté

aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de

compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai

voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me

parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir

adresser ce sonnet.

Une pensée charmante s'en vient souvent,[1]

En me parlant de vous, demeurer en moi.

Elle me parle avec tant de douceur

Qu'elle y entraîne mon coeur.

Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc

Vient consoler ainsi notre esprit,

Et dont le pouvoir est si grand

Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?

Et mon coeur répond: O âme pensive,

C'est un nouveau souffle d'amour

Qui m'apporte ses désirs;

Et il a tiré sa vie et son pouvoir

Des yeux de cette compatissante

Que nos souffrances avaient tellement émue.[2]

La Vita Nuova (La Vie Nouvelle) · 第 91 / 170 题