La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je
pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et
voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et
sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus
penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui
disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté
aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de
compassion? Et, après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai
voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me
parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir
adresser ce sonnet.
Une pensée charmante s'en vient souvent,[1]
En me parlant de vous, demeurer en moi.
Elle me parle avec tant de douceur
Qu'elle y entraîne mon coeur.
Mon âme dit alors à mon coeur: qui donc
Vient consoler ainsi notre esprit,
Et dont le pouvoir est si grand
Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?
Et mon coeur répond: O âme pensive,
C'est un nouveau souffle d'amour
Qui m'apporte ses désirs;
Et il a tiré sa vie et son pouvoir
Des yeux de cette compatissante
Que nos souffrances avaient tellement émue.[2]