Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une
pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée
pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant
combien la vie tient à peu de chose, même quand la santé est parfaite,
je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans
mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un
jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux
et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.
Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me
disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres
visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et
mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne
savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées,
extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur
qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton
admirable Dame n'est plus de ce monde».
Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un
air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
chose.[2]
Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il
est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce
corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette
imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son
visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici
que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à
la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à
moi, ne me repousse pas. Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce
corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà
ton empreinte.
Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices
que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est
celui qui te voit!»
Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon
lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre
maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes
qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que
je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de
mes plus proches parentes.
Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller,
car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus,
ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient,
mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice,
sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatrice que j'ouvris les
yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en
prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne
pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent
entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses
pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors
je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard,
guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce
qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.
Une femme jeune et compatissante,[3]
Ornée de toutes les grâces humaines,
Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort.
Voyant mes yeux pleins d'angoisse
Et entendant mes paroles dépourvues de sens,
Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes.
Et d'autres femmes, attirées près de moi
Par celle qui pleurait ainsi,
L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi.
L'une me disait: il ne faut pas dormir,
Et une autre: pourquoi te décourager?
Alors je laissai cette étrange fantaisie
fit je prononçai le nom de ma Dame.
Ma voix était si douloureuse
Et tellement brisée par l'angoisse et les pleurs
Que mon coeur seul entendit ce nom résonner.
Et, la honte peinte sur mon visage,
L'Amour me fit me tourner vers elles.
Ma pâleur était telle
Qu'elles se mirent à parler de ma mort:
Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre.
Et elles me répétaient:
«Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»
Quand j'eus repris un peu de force
Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.
Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie,
Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose,
L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer;
De sorte que mon âme fut si égarée
Que je disais en soupirant, dans ma pensée:
«Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»
Et mon égarement devint tel alors
Que je fermai mes yeux appesantis;
Et mes esprits étaient tellement affaiblis
Qu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien.
Et alors mon imagination,
Incapable de distinguer l'erreur de la vérité,
Me fit voir des femmes désolées
Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»
Puis je vis des choses terribles.
Dans la fantaisie où j'entrais
Je ne savais pas où je me trouvais,
Et il me semblait voir des femmes échevelées
Qui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentations
Comme des flèches de feu.
Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu,
Et les étoiles apparaître,
Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
Et je sentais la terre trembler.
Alors m'apparut un homme pâle et défait
Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle?
Ta Dame est morte, elle qui était si belle.»
Je levais mes yeux baignés de pleurs
Quand je vis (comme une pluie de manne)
Des anges se dirigeant vers le ciel,
Précédés d'un petit nuage
Derrière lequel ils criaient tous: hosanna!
S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien.
Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
Viens voir notre Dame qui est gisante.
Mon imagination, dans mon erreur,
Me mena voir ma Dame morte;
Et quand je l'aperçus
Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
Et elle avait une telle apparence de repos
Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
Et la voyant si calme
Je ressentis une telle douceur
Que je disais; O mort, désormais que tu me parais douce,
Et que tu dois être une chose aimable,
Puisque tu as habité dans ma Dame!
Tu dois avoir pitié et non colère.
Tu vois que je désire tant t'appartenir
Que je porte déjà tes couleurs.
Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
Et, quand je fus seul,
Je disais en regardant le ciel:
Heureux qui te voit, ô belle âme....
C'est alors que vous m'avez appelé,
Et grâce à vous ma vision disparut.[4]