Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude
m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai
de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai
dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là,
demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
qui vient d'être battu.
Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande
blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme
j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il
m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut
praetermittantur simulata nostra_.»[1]
Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même
rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi
pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]
Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une
façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me
parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne
demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»
Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai
quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre
Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de
toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est
ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne,
craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme
ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras
l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien
dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait
bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui
en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et
comprendra comment on s'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne
soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à
elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour
que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3]
Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant
d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je
suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.
Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame,
Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
De mes excuses que tu lui chanteras.
Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoise
Que, même sans sa compagnie,
Tu pourras te présenter partout sans crainte.
Mais si tu veux y aller en toute sécurité,
Va d'abord retrouver l'Amour;
Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
Car celle qui doit t'entendre
Si, comme je le crois, elle est irritée contre moi,
S'il ne t'accompagnait pas,
Elle pourrait bien te recevoir mal.
Et, quand vous serez là ensemble,
Commence à lui dire avec douceur,
Après lui en avoir d'abord demandé la permission:
Madame, celui qui m'envoie vers vous
Veut, s'il vous plaît,
Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
C'est l'amour qui, à cause de votre beauté,
A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards.
Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs,
Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé.
Dis-lui: Madame, son coeur a gardé
Une foi si fidèle
Que sa pensée est à tout instant prête à vous servir.
Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti.
Si elle ne le croit pas,
Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai,
Et à la fin prie-la humblement,
S'il ne lui plaît pas de me pardonner,
Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
Et elle verra son serviteur lui obéir.
Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5]
Avant que tu ne t'en ailles,
De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
Par la grâce de mes paroles harmonieuses.
Reste ici auprès d'elle
Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
Et si elle lui pardonne à ta prière
Viens lui annoncer cette belle paix.
Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]