FAITE À L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS GALICIENS ET
VARSOVIENS À L'EFFET DE RECONSTITUER LA POLOGNE EN L'UNISSANT À LA
RUSSIE.
_Lettre du prince Galitsyne à l'empereur Alexandre pour appuyer la
proposition, le 4_ (16) _juin_ 1809.
... Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me
semble à moi qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui
nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par
ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en
somme, bien que sous une forme différente, une province russe. Je ne
vois pas non plus le mal qui pourrait en résulter par la suite pour la
Russie, dans le cas où l'empereur, après s'être revêtu de la dignité de
roi de Pologne, instituerait pour l'éternité que les souverains de la
Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les
représenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le
gouverneraient au nom et de par la volonté des souverains de toutes les
Russies. Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à
l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des
gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume
en question pourrait entretenir une armée de cent mille hommes et tous
les fonctionnaires nécessaires à son administration, en versant avec
cela une partie considérable de ses revenus au trésor de l'empire.
_Réponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur_, 15 (27) _juin_
1809.
Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité,
S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention
particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la
Russie, d'où résultent les questions suivantes: Le rétablissement du
royaume de Pologne dans son état primitif n'entraînerait-il pas la
rétrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on
se fier à la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mêmes
de leur vif désir de s'unir à la Russie sous le sceptre de Sa Majesté,
ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnées
qui nous étaient échues et puis de se détacher entièrement de nous?
(Suit un parallèle entre la Russie et la Pologne d'un côté, la
Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens
entre pays de différente origine ne sauraient être solides et durables.
De plus, la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du
royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que
l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement
intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement
dissoute.)
Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part
qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son
état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion
de la Pologne dans son étendue d'autrefois, sans même parler de ce qu'il
y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignité et la sécurité de la
Russie s'il fallait entendre par le rétablissement du royaume de Pologne
l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des
gouvernements de Kief et de Podolie.
Néanmoins, dans l'état conjectural où se trouve actuellement l'Europe,
Sa Majesté est d'avis que d'un côté, prenant en considération les
représentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les
Polonais de l'espoir du rétablissement de leur patrie, les maintenir
dans le calme et l'obéissance, tandis que d'un autre côté ils pourraient
s'adresser à Napoléon pour lui demander la constitution d'un État
particulier composé du duché de Varsovie et de la Galicie, _ce qui nous
serait extrêmement préjudiciable_[662]. En conséquence, S. M. l'Empereur
autorise Votre Excellence, après avoir acquis la certitude que les
magnats varsoviens et galiciens ont le désir droit et ferme de se
soumettre au sceptre de Sa Majesté, de leur insinuer sous main que s'ils
ont réellement l'intention de former du duché de Varsovie et des
principautés galiciennes un État particulier sous le nom de royaume de
Pologne en en confiant le sceptre _ad æternum_ à S. M. l'Empereur et à
ses successeurs, vous êtes presque certain qu'un acte pareil et une
proposition de leur part ne resteraient pas sans succès, et que vous, de
votre côté, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rôle d'un zélé
solliciteur[663].
[Note 662: Les mots en italique ont été ajoutés par Alexandre
lui-même en remplacement de ceux-ci: _ce qu'il nous serait difficile
d'empêcher_.]
[Note 663: Ces deux pièces sont extraites des archives de
Saint-Pétersbourg, où elles sont écrites en russe.]