AUTOUR D'UNE PHRASE

Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son

mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à

l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce

les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle

révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et

dicte une série d'observations.--Chef-d'oeuvre de polémique.--Craintes

pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le

Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les

Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien

régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon

cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de

traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices

dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau

marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche

ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre

l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la

Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question

d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence

à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des

journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du

1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade

d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à

l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question

préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.

Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud après la

cérémonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la première, le

chancelier Roumiantsof annonçait et appuyait le nouveau projet de

traité, qui venait d'être déposé au ministère par les soins du prince

Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre français

qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]:

tout dénotait chez les Russes le désir et l'impatience d'une prompte

solution. Le projet fut envoyé à Compiègne, où l'Empereur était retourné

avec Marie-Louise trois jours après ses noces.

[Note 454: Lettre de Champagny à Napoléon, 1er avril 1810, à minuit.

Archives nationales, AF, IV, 1698.]

En ce moment, Napoléon n'avait guère le loisir de s'occuper de la

Russie; par la force des circonstances, il était tout à l'Autriche.

Marié de la veille, il se devait à sa jeune femme; il l'entourait de

soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice,

lui témoignait une affection qui semblait payée de retour, et mettait

même une sorte de coquetterie à faire savoir en Autriche que les choses

se passaient parfaitement bien dans le ménage impérial, que Marie-Louise

était heureuse. «Elle remplit toutes mes espérances, écrivait-il à son

beau-père; depuis deux jours, je n'ai cessé de lui donner et d'en

recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous

convenons parfaitement.» Et il remerciait Sa Majesté Apostolique «du

beau présent qu'Elle lui avait fait». Sur quoi, l'empereur François, ému

jusqu'aux larmes, ne savait comment témoigner sa félicité, donnait à

lire autour de lui les lettres que lui avaient adressées les nouveaux

époux, et c'était à chaque expression saillante un attendrissement

général: «Cette phrase «_Nous nous convenons parfaitement_», mandait de

Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succès, de même que deux

lettres de S. M. l'Impératrice écrites en allemand, où elle dit entre

autres: «_Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'être; ce que

mon père m'avait dit souvent s'est vérifié: je trouve l'empereur

Napoléon extrêmement aimable_.» En me communiquant ces détails, le

prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jeté à mon col pour

m'embrasser. Le contentement de cette cour est à son comble, depuis

qu'on sait que les deux augustes époux se sont vus et se sont inspiré

mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour célébrer cette

heureuse nouvelle, il y aura demain à la cour cercle et concert, la

saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].»

[Note 455: Otto à Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours après,

l'ambassadeur ajoutait: «Aujourd'hui les deux cours sont tellement à

l'unisson qu'une corde légèrement touchée à Paris étend ses vibrations

jusqu'à Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnées.» Cf.

SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.]

En fait, Marie-Louise plaisait à Napoléon; cette Allemande d'humeur

placide, d'âme inférieure, mais douce, attentionnée, possédant, avec

l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilité,

répondait très suffisamment à ce qu'il exigeait d'une impératrice:

d'ailleurs, par un mirage singulier, l'éclat de l'alliance lui faisait

illusion sur les qualités de la personne, et son coeur s'attachait à la

femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il

trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute

cette affaire, de naturel, de goût, d'une cordialité déférente, et avait

porté, jusque dans les moindres détails, une grande délicatesse de

procédés: «On n'a oublié aucune nuance, disait-il, pour me rendre

l'événement heureux du moment aussi doux et aussi agréable que

possible[456].» En somme, il était content de la femme, content de la

famille, content aussi du représentant extraordinaire que la cour de

Vienne avait accrédité près de lui, en la personne du comte de

Metternich.

[Note 456: _Mémoires de Metternich_, II, 326.]

Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg,

avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer

l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait

qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si

vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de

ménagements et moins de précipitation.

S'il s'était rendu en France, c'était d'abord afin d'y guider les

premiers pas de l'Impératrice, de faire en sorte qu'elle charmât et

réussît. Il emploierait en même temps son séjour à terminer quelques

affaires intéressant son pays, à obtenir que certaines clauses du

dernier traité de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement

interprétées: c'étaient là les menus profits à retirer du mariage.

Enfin,--et tel était le principal mobile auquel il avait obéi,--il était

curieux d'observer Napoléon au lendemain de sa nouvelle union, de voir

jusqu'à quel point ce grand acte avait modifié son humeur et les allures

de sa politique, de découvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau

«volcanique[457]» et comment le suprême dispensateur des événements

s'apprêtait à en régler le cours. Trop perspicace pour croire que le

mariage mettrait fin à la crise déchaînée sur l'Europe, il tâcherait

d'en prévoir les futures péripéties, afin que l'Autriche eût le temps de

s'y composer un rôle et d'y chercher son profit. Sans faire son idéal

politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires,

conservant l'inébranlable espoir de s'associer un jour à la revanche

européenne contre Napoléon et de le trahir opportunément, il considérait

que cette époque appelée par tant de voeux était aujourd'hui fort

éloignée. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne

pouvait aspirer qu'à vivre, à vivre le moins mal possible, et le seul

moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'échapper à de nouvelles

atteintes, de s'assurer même quelques avantages, n'était-il point de se

rendre utile ou tout au moins plaisante à l'homme redoutable qui pouvait

la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter

pour principe, dans toutes les complications à venir, de se prêter aux

vues de l'Empereur et même de les servir, s'il le fallait absolument,

sauf à déterminer plus tard, d'après les données qui seraient

recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et

à quel moment. S'étant proposé pour but de reconnaître le terrain, il

comptait aussi le préparer. Dès à présent, il jugeait bon de cultiver

l'amitié du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grâces, en

un mot de créer entre les deux cours une intimité susceptible au besoin

de se transformer en alliance.

[Note 457: Dépêche du comte Tolstoï, 25 octobre-7 novembre 1807.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant

seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait

affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se

flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir

soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des

plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté

d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement

modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses

mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance,

possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus

grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il

n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent

paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui

parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire

apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.

Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche

que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies

envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports

avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette

vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un

refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille,

serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette

complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie.

Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un

conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les

circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer,

vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de

l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement

dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las

d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité

que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point

redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et

mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le

plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût

pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement,

et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et

persévérance.

Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le

terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le

traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à

causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le

dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec

Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se

montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa

toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice,

parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot

d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir

des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de

sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses

embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et

comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son

imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de

réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et

prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des

retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de

la situation européenne.

Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi

hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien

et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait

d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il

érigea son maître «en apôtre de cette belle cause[458]». Seulement, il

eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le

rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait

croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à

cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos

voeux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans

nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se

compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur,

répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos

rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude

elle va se remuer[459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de

coup d'oeil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait

eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se

décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et

les dénonçait à l'Empereur.

[Note 458: _Mémoires de Metternich_, II, 331.]

[Note 459: _Mémoires de Metternich_, II, 329.]

«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se

compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460].» Lui-même

évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort

opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa

voir au contraire de quel oeil scrutateur et défiant il observait tous

les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle

le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il

avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que

Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de

la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa

parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture

de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part

de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction:

«Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra

toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre

Majesté pour éloigner une brouille[461].» En réalité, heureux d'avoir

reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout

formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer,

et d'aider de son mieux la force des choses.

[Note 460: _Id._, I, 102.]

[Note 461: _Id._, II, 329.]

Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau

le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner.

Dès le premier coup d'oeil, la phrase portant «que le royaume de Pologne

ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua

à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait

pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes,

lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette

insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa

patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte

intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui

et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une

et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et

la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et

sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui

représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict,

justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il

se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois

pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle

à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il

dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il

parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage,

se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y

établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses

moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de

l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les

range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le

passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des

textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à

cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y

livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les

batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son

origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur

le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable

maîtrise.

Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il

veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés,

un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième,

comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même

but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard

de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation

dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la

France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter[462].»

[Note 462: _Corresp._, 16180.]

Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il

l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en

1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point

fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette

nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il

reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite

textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume

polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment

prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui

interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de

restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les

dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements

n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une

explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher

de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non

d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir

substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune

réciprocité.

«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on

devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli»,

et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la

prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et

de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne

puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du

continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour

rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette

heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc

que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des

bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et

on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille.

L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de

réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des

lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son

allié, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_.

«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera

jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître

de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait

la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il

faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une

compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait

porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la

Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en

faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens

peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à

recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas

suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait

imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les

soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel

engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie

s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays

nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination

française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour

les y faire rentrer.

«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en

refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y

substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence

humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se

déshonorant[463].»

[Note 463: _Corresp._, 16180.]

Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon

maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie

prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier

par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le

contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les

variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions

auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même,

car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les

particuliers[464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il

leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette,

aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue

la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la

préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en

style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre

et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point

affaiblir les idées[465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au

prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve

d'en reviser? et d'en approuver les termes.

[Note 464: _Id._]

[Note 465: Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à

Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Malgré cette disposition persistante à poursuivre un arrangement,

Napoléon demeure sous une impression de méfiance plus prononcée. Puisque

la Russie s'opiniâtre à réclamer d'aussi abusives sûretés, le temps

n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette

guerre à outrance déclarée à l'idée polonaise, Napoléon flaire une

menace pour le grand-duché et sent le besoin de mieux préserver ce poste

placé à l'extrémité de notre système stratégique, en pointe et en l'air.

D'autres puissances, situées à côté ou en arrière du duché, ne

peuvent-elles devenir ses points d'appui? En ménageant un triple accord

entre la principauté varsovienne, la Suède et le Danemark, notre

politique amènerait ces trois États à se soutenir et à s'épauler l'un

l'autre. Napoléon fait dire très mystérieusement à Copenhague: «Un

intérêt commun peut déterminer la Suède, le Danemark et le duché de

Varsovie à s'unir par un lien secret entièrement éventuel qui pourrait

être garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation

de ces trois puissances...» C'est un premier retour au système antirusse

de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits était de grouper les États

secondaires du Nord en confédération défensive contre leur redoutable

voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destinée d'ailleurs à

ne pas aboutir, ne devait s'opérer qu'avec une extrême circonspection.

Napoléon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore à la Russie; s'il

veut s'assurer contre une défection possible de cette puissance, il

n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoyée à Copenhague

contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement

condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux:

«Aucune alliance ne peut être plus durable que celle qui nous unit à la

Russie, parce qu'elle est fondée sur des intérêts réciproques. Elle n'a

à craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent

leur fait négliger le calcul de leurs véritables intérêts[466].»

[Note 466: Le duc de Cadore à M. Didelot, chargé d'affaires à

Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183.

Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.]

Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France

du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles,

dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces

contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice

et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera

le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître,

dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau

souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera

aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui

a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié

une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de

la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il

présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement,

il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme

dans la paix les résultats de la guerre.

«Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?--À Bruxelles,

Sire, n'est-ce pas un peu tôt?» L'Empereur comprit cette fine allusion

au rôle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans

les départements annexés et modifia sa proposition: «Au moins, dit-il,

nous accompagnerez-vous jusqu'à Cambrai[467].» Metternich s'inclina en

signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de déférence

au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien,

Napoléon le traitait de mieux en mieux, semblait désirer qu'il

prolongeât son séjour en France et y trouvât toutes ses commodités; il

avait mis à sa disposition hôtel à Paris, équipage somptueux, train de

maison complet, et pendant les jours qui précédèrent le départ pour les

Flandres, il l'attira plus fréquemment à Compiègne.

[Note 467: _Documents inédits_.]

Dans cette résidence où l'étiquette adoucissait ses lois, où l'existence

que l'on menait ressemblait à la vie de château plus qu'à celle de cour,

les occasions de voir et d'entretenir le maître se multipliaient. Le

soir, lorsque l'Impératrice s'était retirée, l'Empereur retenait

Metternich et prolongeait, seul à seul avec lui, ces interminables

causeries d'après minuit où il aimait à s'épancher. Arpentant à pas

pressés la grande galerie du palais, recommençant cent fois le même

tour, il s'abandonnait à ce besoin de parler qui croissait en lui avec

l'âge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonçait

aux fenêtres sans que sa conversation eût pris fin. Dans «ces soirées

nocturnes», suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait

rapportée de Tilsit, Napoléon abordait maintenant avec Metternich les

sujets les plus hauts et les plus intimes, énonçait des projets

grandioses et parfois chimériques, revenait ensuite à des détails

d'intérieur et de famille, faisait par brusques et continuels éclairs

briller son esprit, resplendir son génie, montrait l'étonnante

luxuriance de sa pensée, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son

orgueil, le plus grand et le plus justifié qui fut jamais, descendait

parfois jusqu'à la vanité. Un soir, il expliqua longuement à Metternich

comme quoi les Bonapartes étaient de bonne race, comme quoi leur famille

comptait parmi les plus anciennes de leur île et valait certainement

celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses

haines corses et ses étroites rivalités de jeunesse[468].

[Note 468: _Documents inédits_.]

S'il se livrait de la sorte à un interlocuteur qui l'observait de

sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce

n'était pas seulement que la bonne grâce de l'Autriche le mettait en

veine d'expansion et de confidence; il prenait goût à la personne du

comte et à sa conversation. Il se défendait mal d'un certain faible pour

les hommes de grand nom et de hautes manières, lorsque l'illustration de

l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; témoin

Talleyrand, qu'il avait écrasé de ses reproches sans le disgracier

complètement, qu'il consultait toujours, qu'il méprisait et n'arrivait

point à haïr. Ces personnages d'ancien régime, chez lesquels l'aisance

donnait l'illusion de la dignité, le reposaient de l'universelle

platitude et des grossières adulations que lui prodiguait la foule

prosternée: eux, du moins, réussissaient à lui présenter un encens plus

léger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur

à ses témoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emblée toutes les

idées émises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait

de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habileté et

de bien joué. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffinées,

s'assaisonnait d'esprit, se parait de grâce, se faisait discrète et

délicate; il était de ceux qui savaient «passer la main dans la crinière

du lion[469]».

[Note 469: _Mémoires de Talleyrand_, I, 421.]

Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus à propos,

propres à démontrer que l'Autriche, toute réduite et affaiblie qu'elle

était, demeurait d'un utile secours et pouvait à sa manière aider son

vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef

de l'Église, Napoléon sentait parfois l'immensité de la faute commise;

trop orgueilleux pour la réparer, pour rendre à Pie VII ses domaines

envahis et ses droits usurpés, il espérait le fléchir par quelques

concessions de détail, ménager l'apparence d'une transaction qui serait

la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et éviter un

schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique,

apparentée à la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du

Saint-Siège, apparaissait comme une médiatrice désignée. Metternich eut

l'art de se faire demander une démarche de conciliation et la promit.

Elle n'aboutit point, mais fut portée comme une bonne note au compte de

son gouvernement. Presque en même temps, Metternich offrait de mêler sa

cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main à la

pacification générale. Napoléon, qui essayait de prendre contact avec le

cabinet de Londres par l'intermédiaire d'agents mystérieux, craignit de

contrarier ces démarches par une négociation parallèle: il n'utilisa

point les bons offices de l'Autriche, mais sut gré à cette puissance de

les lui avoir proposés[470].

[Note 470: _Mémoires de Metternich_, II, p. 330 et 333 à 335.]

Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut

s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le

genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à

compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps,

voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre

la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en

moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses

caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez

d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui

paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure

pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a

négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois

l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout

engagement de cette nature et de ne rien contracter.

Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et

prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop

prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos

forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même

désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir

au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit

inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par

dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se

désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins

compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on

ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos

intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est

toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point

varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la

Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant

devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à

tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant

vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une

Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement

à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens,

au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout

d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute

allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances

suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en

passer.

Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres

indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à

l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre;

il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique

évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois

auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation

déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se

repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans

l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent

détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui,

tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa

pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire,

Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les

subterfuges de la diplomatie dilatoire.

Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à

son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations

privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité

conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique,

que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à

obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à

Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté

depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il

écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé

de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition

des affaires[472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser

peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des

arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de

Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase

française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la

conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans

ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30

avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais

propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée

était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le

dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à

celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de

convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne

voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette

négociation.»

[Note 471: Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives

nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 472: Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.]

Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu

près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29

avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique

par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa

maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de

Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de

Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et

l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à

Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la

Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles

satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à

Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative

exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux

représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du

voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même

faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend

perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il

voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur

a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de

Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur

que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien

diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de

Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute

concurrence[473].»

[Note 473: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]

Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter

Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au

grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon

de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le

_Friedland_, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de

la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places

frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands

travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir

des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité,

stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la

magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant

toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de

guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce

voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à

la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate

alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une

ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des

réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?

Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner

l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre à peu

de frais et se flatte un instant de l'avoir découvert. Il n'avait pas

encore remercié le Tsar pour les félicitations qu'il en avait reçues à

propos de son mariage; dans sa lettre en réponse, qu'il data du château

de Laeken, près Bruxelles, et qu'il fit très tendre, il glissa une

allusion significative aux affaires de Pologne: «Monsieur mon frère,

disait-il, Caulaincourt me fait connaître tout ce que Votre Majesté

Impériale a bien voulu lui dire d'aimable à l'occasion de mon mariage.

J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie

d'agréer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont

invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon

empire. Jamais Votre Majesté n'aura à se plaindre de la France. Les

déclarations que j'ai faites en décembre dernier font tout le secret de

ma politique: je les réitérerai toutes les fois que l'occasion s'en

présentera. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon amitié et

de la haute estime que je lui porte[474].» En rappelant de la sorte ses

précédentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant à les

renouveler, il les confirmait dès à présent; une pareille lettre ne

constituait-elle pas à elle seule une garantie et l'équivalent d'un

traité?

[Note 474: _Corresp._, 16481.]

À Pétersbourg, il en fut jugé autrement. Alexandre commençait d'éprouver

un surcroît d'inquiétude en ne voyant point arriver de réponse à son

nouvel envoi. Le message expédié de Laeken fut reçu avec politesse:

l'officier qui en était porteur se vit comblé de prévenances; il fut

même présenté à l'Impératrice mère, au château de Pavlosk, où

l'apparition de l'uniforme français fit sensation; mais Caulaincourt

découvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impériale

pour un acte de pure bienséance, n'y trouvaient point matière à se

rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait à celui qu'elle

avait itérativement proposé et n'en admettait pas d'autre: elle voulait

son traité, le voulait tel qu'elle l'avait rédigé, et ne se faisait

point faute de s'en exprimer avec une netteté courtoise: «C'est toujours

la même insistance dans le fond, écrivait Caulaincourt, avec le même ton

de conciliation dans les formes[475].»

[Note 475: Champagny à Caulaincourt, 1er juin 1810.]

Surtout, Alexandre avait hâte d'être fixé; il désirait que Napoléon fût

mis catégoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait à Kourakine

des instructions en conséquence. Pressé, aiguillonné par son

gouvernement, le vieux prince devait s'arracher à son lit de douleur

pour forcer la porte du duc de Cadore, demeuré à Paris pendant le voyage

de l'Empereur, et solliciter une réponse qu'on avait ordre de ne point

lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien à

lui dire, le soumettait à un siège en règle, n'épargnait ni son temps ni

ses peines, se livrait à des assauts dont il sortait épuisé, se jugeait

héroïque et n'était que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le

1er juin, Napoléon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure,

cet ambassadeur qui venait d'un air accablé tenir des propos importuns:

il lui fit savoir par Champagny «que son voyage avait été tellement

consacré aux soins de l'administration intérieure, qu'il s'était vu

obligé de laisser de côté tout ce qui avait trait à la politique

extérieure[476]».

[Note 476: Champagny à Caulaincourt, 12 juin 1810.]

À Paris, Napoléon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se

rendre de plus en plus utile et presque nécessaire. Dans l'intérieur

même du ménage impérial, on commençait à lui donner un rôle, à user de

son ministère pour quelques services d'ordre intime et délicat. Napoléon

continuait à traiter Marie-Louise avec d'infinis ménagements, avec une

douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former

à son rôle d'impératrice, éclairer son inexpérience, en évitant de

prendre un ton d'autorité ou de reproche et de faire le «mari

morose[477]», et il se servait de Metternich pour transmettre à leur

adresse des avis qu'il éprouvait quelque embarras à exprimer

directement. Le ministre autrichien, connu et apprécié de l'Impératrice

depuis nombre d'années, représentant de son père, semblait tout désigné

pour remplir près d'elle les fonctions de conseiller discret et écouté.

C'était par son intermédiaire que Napoléon engageait Marie-Louise à se

défier des solliciteurs et des intrigants, à se montrer moins abordable,

à se défendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles

voulaient lui en présenter et lui en recommander d'autres, à se mettre

en garde contre les protégés de ses protégés, contre les parents «et

petits cousins[478]».

[Note 477: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]

[Note 478: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]

Puis, il n'était pas fâché que ses égards pour l'Impératrice eussent un

témoin, qu'il en fût rendu compte à Vienne, que des traits, des

particularités répétées à propos le fissent voir sous un nouveau jour et

démentissent sa réputation d'homme terrible. Un matin, il donna

rendez-vous à Metternich dans le salon de l'Impératrice; il les y laissa

seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa

poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: «Eh bien,

avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi?

a-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos

secrets à vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fût-il même

le mari.» Le lendemain, prenant Metternich à part, il voulut absolument

savoir ce que l'Impératrice lui avait dit, et comme l'autre se défendait

de répondre, le faisait languir: «L'Impératrice vous aura dit,

reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à

former. J'espère que vous le direz à votre empereur, et il vous croira

plus que d'autres[479].»

[Note 479: _Id._, I, 105.]

Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se

comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche

d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller

chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions

plus ou moins solennelles[480]», que l'Empereur l'y eût formellement

invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup

moins réservé; fort goûté par les soeurs de l'Empereur, il manifestait

pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa

personne, «bien fait, bien mis[481]», il savait déployer un genre

d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement

impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des

princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il

aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un

moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation

privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter

avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation

revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné,

suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait

Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée

contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des

Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de

l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au

besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à

envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à

amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et

renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement,

insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie,

pour les mieux désunir.

[Note 480: _Id._]

[Note 481: _Documents inédits_.]

Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du

Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des

Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps,

et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie,

qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se

préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle

voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui

traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à

la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt

lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être

soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances

imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant,

mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté

consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et

vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.

À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la

monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se

disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des

événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que

les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point

s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de

Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès

à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes

des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la

France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles

le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une

nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit

remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.

--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les

négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la

célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats:

ses armements, ses manoeuvres hostiles, son intention à peine déguisée de

nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la

Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance.

L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la

promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne

s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie[482]». Il

s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le

regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était

infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à

ceux de la Russie[483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit

observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes

n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne

point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en

Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible

de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués,

c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation.

[Note 482: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]

[Note 483: _Id._]

Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de

lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et

de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait

aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait

entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la

recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre

ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à

Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement,

prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins

improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il

n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche,

la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune.

Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de

conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de

rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes

obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus

décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il

dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base

de la réunion de la France et de l'Autriche[484].» S'il ajournait encore

l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait

en réserve pour les éventualités de l'avenir.

[Note 484: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]

En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se

laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son

acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de

séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper

dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur,

mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes

intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier

qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le

taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires»,

impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait

la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous

ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie

émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir

avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est

toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend

toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter

à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il

a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit,

les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes

termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse

Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis

promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son

rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont

l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant,

s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le

brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la

Pologne l'indisposent et l'excèdent.

Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens

depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de

«biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours

pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la

formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et

laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de

plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en

procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas

caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte

présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne

s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi

discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la

note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement

l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement

décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage.

Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du

sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par

cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente[485]. Il

se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux

courriers arrivèrent de Russie.

[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les

différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par

Champagny à l'Empereur.]

Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet,

Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté

définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés.

Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier

pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude

était significative.

En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre

ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même

affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence

conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à

toutes les revues, à toutes les manoeuvres, dînait régulièrement au

palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y

montrer et «d'animer la fête par leur présence[486]». Ses conversations

avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi

amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles

roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade

du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il

signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée,

depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats

affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates,

disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos

Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des

anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et

ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises

et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment

manoeuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans

l'exécution des manoeuvres de la moindre différence[487]». Dans son

cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et

dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses

chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture

définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en

Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme

public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus

sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur

les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste

laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles

raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la

correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si

nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques

phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer

longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla

seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu

l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manoeuvres de la garnison. Elle

daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais

ne me parla pas d'affaires[488].»

[Note 486: Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.]

[Note 487: Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.]

[Note 488: Lettre à Champagny et rapport n° 87.]

Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait

beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était

plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée

d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la

pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les

contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse,

il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé.

Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du

litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence

injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de

reproches indirects et de récriminations à côté.

Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs,

de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. Là, avec leur

jactance ordinaire, avec une crânerie théâtrale, les habitants

continuaient d'arborer leurs espérances patriotiques et prophétisaient

tout haut de grands événements. Le pays des Polonais--nos agents en

faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses

nouvelles. Dans ces cerveaux légers, tout résonne, tout retentit: les

plus minces incidents éveillent un tumulte de pensées, qui se traduit au

dehors par des discours surabondants et téméraires. Varsovie, redevenue

capitale, était l'un des endroits de l'Europe où l'on pérorait le plus.

La vie mondaine y avait repris son éclat d'autrefois; les salons étaient

nombreux, actifs; des femmes séduisantes attisaient par leur langage le

feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient

périodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de

guerre, de changement, de prochaine et complète restauration. Les

journaux du pays et de l'étranger en recueillaient les échos, lançaient

des articles à sensation, auxquels la spéculation trouvait son compte.

Napoléon était étranger à ces écarts de parole et de plume: il les

désapprouvait, lorsqu'ils venaient à sa connaissance; sans fermer

violemment la bouche aux Polonais, que sa situation équivoque vis-à-vis

de la Russie l'obligeait de plus en plus à ménager, il les exhortait au

calme et parfois les reprenait durement. Néanmoins, s'armant de tout ce

qui se dit et s'écrit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu

et souvent à l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prétend lui en faire

porter la responsabilité; il s'en prend à lui des propos que débitent

les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'égarent dans les journaux

d'Allemagne, y trouve matière à de continuelles et aigres observations.

En possession d'un grief réel, il en allègue de mal fondés ou de

frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de

répondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer

Napoléon à parler, à s'expliquer, il le pique sans cesse, lui décoche

des traits menus, mais acérés et déplaisants, s'évertue à le harceler de

propos amers et d'insinuations malveillantes.

D'abord, il s'étonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux

français, pour désigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de

Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la

_Gazette de Hambourg_. Ce journal, très répandu en Europe, fort lu dans

les chancelleries, a mentionné, sous la rubrique de Varsovie, le bruit

qui court du rétablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une

ville occupée par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux

à d'illicites espérances? C'est ce que demandent Roumiantsof et

Alexandre lui-même, et ils s'attirent de Napoléon une réplique à la fois

rassurante et dédaigneuse:

«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que

l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la _Gazette de

Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits

journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des

gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou

soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il

beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur

Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le

censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant

qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles

inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au

rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le

rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde,

particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien

qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son

état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun

d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut

inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la

France[489].»

[Note 489: Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.]

À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une

brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée

d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay,

qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend

cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se

voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore,

écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine

au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez

connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au

duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que

je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa

brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent

des nues[490].»

[Note 490: Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.]

Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à

travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et

bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient

encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui

s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie

par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont répandu de

faux bruits ou employé des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin,

dans une note insérée au _Moniteur_, l'étroite union des deux empires

est une fois de plus affirmée.

[Note 491: «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet

l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des

fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les

habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui

naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.]

Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit

chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit

une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des

démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt

relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de

l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation

est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de

certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se

colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend

révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement

donnée!

Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué

d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et

débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille

comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance

qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger

contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à

le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de

Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi

que ceux qui les composent[492]», il rétablira les responsabilités

respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse.

À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il

redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique

et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et

superbe.

[Note 492: _Corresp._, 16181.]

Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la

commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses

expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que

cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de

ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la

Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi;

c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments,

énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en

retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un

concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la

mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des

soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il

reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une

disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne

s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent

inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes

circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux

Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même,

à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on

lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure

injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque

par des manoeuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique,

mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein

préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par _Don

Quichottisme_, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira

point de gaieté de coeur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense

aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un

peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été

plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette

conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste,

d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse

supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est

sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle

lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En

lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un

prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura

recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en

répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est

la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot

de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans

son langage comme un éclair d'épée.

«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la

guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons

injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en

guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre.

N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La

Finlande, cet objet de tant de voeux, de tant de combats, dont Catherine

II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas,

dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la

Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a

servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a

retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès

de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût

rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne

doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne

veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me

dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à

moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples.

Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que _le royaume de

Pologne ne sera jamais rétabli_, me rendre ridicule en parlant le

langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet

acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage

de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je

ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont

rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté

constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la

Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne

me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut

que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie.

Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_,

c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je

tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait

effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à

satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle

renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au

delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que

la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs

que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte

d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes

près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on

voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire

davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois

souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que

par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans

nécessité[493].»

[Note 493: _Corresp._, 16181.]

Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à

toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses

offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se

refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir

contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir

et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est

mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en

est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans

hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a

toujours été depuis la paix de Tilsit[494].» Quant à la convention, il

«se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un

acte déshonorant[495]». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à

Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait

ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le

dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser

à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier.

[Note 494: _Id._]

[Note 495: _Id._]

Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion

du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans

le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les

représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination

pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il

y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination

générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses

jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire.

Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse,

déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre

événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut

projeter sur l'avenir une lueur sinistre.

Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans

son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en

palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour,

la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet,

et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des

ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le

jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées

sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre

les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une

des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la

salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il

rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés,

impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par

son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser

le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une

voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le

pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César

invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé

par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée

des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté,

Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte

contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du

palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les

décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le

prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les

mains affreusement brûlés[496].

[Note 496: «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans

ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert

de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général

Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras

qui lui restait.» I, 118.]

Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à

l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait

être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours,

sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement

s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet

intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à

l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de

s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et

longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et

sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations

extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs

nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois

autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques

expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient

remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire,

puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en

conciliant tous les intérêts de la Russie[497].»

[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce

porte cette mention: _Dictée de l'Empereur_.]

Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui

répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions

rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait

pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois

à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer

son gouvernement[498]. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le

langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre

but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire

avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et

l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se

dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le

saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité

«objet de tant de réclamations[499]». La France et la Russie restaient

nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles

pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports,

accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se

mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour

s'expliquer et s'entendre.

[Note 498: _Corresp._, 16181.]

[Note 499: Archives des affaires étrangères, Russie, 151.]

Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase

derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence

d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du

droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui

permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et

ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus:

elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il

avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable

déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et

aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en

partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne

revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège,

dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis

aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent.

En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que

capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et

offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de

sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents,

dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis,

sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles

ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile

de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant

de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité

et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les

appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions

soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées

individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et

les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de

ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses

entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires

et légitimaient toutes les défiances.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 44 / 72 题