LE SECRET DU TSAR

Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur

Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre

dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de

Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il

voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de

Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement

progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par

Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie,

rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive

contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par

Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance

réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le

représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un

contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une

capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le

regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de

surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons

diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative

auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat;

mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment

entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les

Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le

grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts

d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il

entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de

négociation.

Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient

les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans

le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis,

ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire

de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le

prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent,

après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait

à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens.

À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand

seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il

appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa

peine et demander secours.

Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des

circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de

la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre

famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de

soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement

de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait

été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier

aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude.

L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et

plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine

mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc

Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et

héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre

témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent

dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps

naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et

se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les

porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans

cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les

visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de

Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre.

En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut

le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se

rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe

II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant

d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant

dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos

d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.

L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec

un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le

continuateur de son oeuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et

les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la

renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs

disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur

autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique

dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il

s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une

imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de

s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les

principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement

effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande

au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le

règne de la justice et de la félicité universelles, «son coeur bat pour

l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de

liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles

ardeurs.

Heureux de trouver à qui s'ouvrir, à qui se confier, Alexandre laisse

éclater des sentiments qu'il a jusqu'alors renfermés et celés, car la

surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donné l'habitude

et le goût de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son coeur tout ce

qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison

d'État, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse à

vénérer le despotisme bien ordonné dont Catherine lui présente

l'imposante image. Il n'a de goût que pour les institutions libres: le

mot de République exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est

du parti des opprimés; ses sympathies vont à ceux qui luttent ou qui

souffrent; il souhaite des succès à la République française, qu'il

aperçoit au loin combattant les monarchies coalisées; mais c'est surtout

le nom de la Pologne qui éveille en lui une immense pitié. Il plaint

cette nation, il a admiré ses derniers efforts, il la voudrait heureuse

et se promet d'en être un jour le consolateur.--À entendre ces mots,

Czartoryski se sent bouleversé d'émotion et de joie; il remercie la

Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir placé ces

aspirations dans le prince qui semblait appelé à continuer l'oeuvre de

fer et de sang. Tous deux bâtissent maintenant des projets dans les

nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre

une existence nationale, en l'unissant à la Russie par des liens

fraternels, et dans l'adolescent au regard inspiré, aux traits

ravissants, qui lui dit d'espérer, Czartoryski croit distinguer un être

surhumain, suscité pour une mission réparatrice, et salue l'ange

libérateur de sa patrie[440].

[Note 440: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, publiés en 1887

par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mémoires sont un document historique de

haute valeur.]

Quatre ans après, Alexandre était appelé au trône, après la catastrophe

dont le souvenir devait à jamais désoler sa conscience. Investi du

pouvoir, il se trouvait aux prises avec la réalité; il avait à compter

avec les intérêts engagés, avec les traditions de son État, n'osait

s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rêve transcendant,

et se résignait à régner comme ses prédécesseurs, tout en pensant

autrement qu'eux. Son intimité avec Czartoryski, qui n'avait plus cessé

depuis leur première entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait

appelé le prince dans le conseil secret où s'élaboraient des ébauches de

réforme et des essais de libéralisme. Parfois le nom de la Pologne

revenait sur ses lèvres, «mais ce n'était plus de la même manière[441]».

S'il promettait d'améliorer le sort des provinces annexées, s'il

accordait des réparations individuelles, l'idée d'une Pologne autonome,

prenant place dans l'empire comme un élément distinct et doué de vie,

s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de

chimère et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son

coeur: combien regrettait-il le temps où il pouvait se livrer à cette

généreuse utopie: «C'était une idée d'enfant, oh! mais divinement

belle[442]!»

[Note 441: _Id._, I, 279.]

[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.]

Plus tard, Czartoryski avait été élevé à des fonctions actives et

éminentes, adjoint au ministère des affaires étrangères, puis chargé

seul de ce département, en 1804 et 1805. Il avait alors présenté en vain

divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou

l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque

une promesse, aussitôt rétractée, et peu à peu le déroulement des

circonstances, l'enchaînement des fatalités, avaient amené Alexandre à

considérer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque,

comme le péril le plus grave qui pût menacer la sécurité et l'unité de

l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, sévissant à regret, il

était devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que

nous l'avons vu s'acharner contre l'idée polonaise, en poursuivre toutes

les manifestations, se donner pour but de l'étouffer, et se constituer

«le persécuteur en chef[443]» d'une nation qu'il redoutait sans lui

porter une haine préconçue. En même temps, sa politique générale avait

évolué à plusieurs reprises, et les oscillations de sa pensée,

l'entraînant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans

aucune la sérénité et le bonheur.

[Note 443: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]

En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début

de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de

modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la

reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était

associées pour cette oeuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de coeur,

vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de

sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de

ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il

avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de

l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion

enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses

devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination

et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats

acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires,

et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les

acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu

à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les

devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux

empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles,

affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans

doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires

européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la

grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine

illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi;

il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de

gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus

qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre

qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite

d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche

aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son oeuvre

rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets

d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son

zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat,

se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse

et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout

lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité

vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée

ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui

l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et

l'instrument de torture.

Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme

juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de

souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point

aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien

entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins

de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui

pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne

que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la

Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le

combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion

de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à

présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à

effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a

réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus

équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son

sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il

leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il

les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en

royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il

relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des

tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres

parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le

duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir

d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira

désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa

protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie;

qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante,

venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne

leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une

réalité.

À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes

envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée

varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du

roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs

pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour

rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera

peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la

guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif

évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont

l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées;

c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du

droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que

la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur

moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même,

de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui

sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires

desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour

échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans

un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la

crainte le pousse à de suprêmes audaces.

Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données

purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence

en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait

joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la

fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par

ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes

nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises

impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de

ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam,

n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs

yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice

et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire

slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement:

moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son

individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et

sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.

Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple

démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces

tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti.

Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le

petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment

une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre

d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues

tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de

seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au

généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué

l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne

d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses

anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait

immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.

Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne,

Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une

entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration.

Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes,

comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait

pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui

ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement

revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le

compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27

juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le

Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à

son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se

refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une

Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la

Galicie[444].

[Note 444: Nous donnons à l'_Appendice_, sous le chiffre II, le

texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont

extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la

communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.]

Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de

l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes,

Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné;

pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa

phrase[445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier

1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait

fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré

défavorable.

[Note 445: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]

À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de

proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout

éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la

sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que

si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six

semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le

coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette

preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite,

le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa

pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette

hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les

conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans

l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur

royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il

l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de

longues traverses, au point de départ de leur amitié.

* * * * *

Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre

hésitèrent encore à se livrer, à revenir aux épanchements d'autrefois.

Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au

prince des témoignages d'amitié personnelle, puis se mit à parler

d'amnistie, de réconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il,

prouver aux Polonais qu'il n'était point leur ennemi, qu'il désirait

sincèrement leur bonheur: son but était de mériter leur affection et

leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour

commencer, il se montrait disposé à grouper sous un régime spécial et

privilégié, à reformer en corps de nation les huit gouvernements échus à

son État au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine à

démêler en lui le désir d'édifier une Pologne russe, destinée à attirer

et absorber la Pologne française que Napoléon avait créée sur la

Vistule.

[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mémoires_, II, 226-234, le

récit circonstancié de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et

avril 1810. Toutes nos citations sont empruntées à cette partie de

l'ouvrage.]

Ce plan, que le prince eût salué avec transport en d'autres temps, le

laissait maintenant incertain et troublé. Quelles que fussent sa

répulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son

patriotisme commençait d'hésiter entre Pétersbourg et Varsovie.

Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un

de ses enfants pouvait-il sans crime jeter à la traverse d'autres

combinaisons? En se prêtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas à

déchirer son pays de ses mains, à le diviser en camps ennemis, à le

replonger dans la guerre intestine, à entraver par une entreprise

parricide l'oeuvre de la régénération nationale? Puis, Alexandre était-il

sincère? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment élevé et

durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentané des

circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspirées par

Napoléon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-être? Czartoryski

avait trop expérimenté le caractère à la fois changeant et dissimulé de

son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le

charme de leurs premières relations; aujourd'hui, il se tenait

constamment en garde contre une défaillance ou une arrière-pensée:

«L'empereur Alexandre, écrivait-il un jour, a habitué tous ceux qui

l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs

différents de ceux qu'il met en avant[447].»

[Note 447: _Mémoires_, II, 225.]

Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les

moyens les plus propres à gagner au Tsar les coeurs polonais. Alexandre

voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il

ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé

de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il

hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient

dans sa pensée.

C'est qu'en effet la négociation avec la France, quoique fort

compromise, n'était pas rompue. Le cabinet de Pétersbourg restait saisi

d'une proposition ferme, sur laquelle il avait à statuer; il demeurait

en présence du traité de garantie modifié par Napoléon, mais toujours

offert et sanctionné d'avance. Il est vrai que sans l'article premier,

sans cette phrase si cruelle dans sa concision: «La Pologne ne sera

jamais rétablie», Alexandre considérait l'acte tout entier comme dénué

de signification et de portée. Mais ne pourrait-on, en insistant avec

fermeté, en faisant quelques concessions sur les autres articles,

obtenir de Napoléon qu'il revînt sur son refus et adoptât la formule qui

dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof,

en particulier, se rattachait à l'espoir d'imposer à l'Empereur un

accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti,

tout n'était à ses yeux que chimères et dangers. Formé à l'école de

Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait

point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable

de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un élément

de désordre, et aspirait à supprimer radicalement le péril que son

maître songeait à détourner. D'autre part, il n'était pas éloigné de

croire que Napoléon, préoccupé avant tout de sa guerre contre les

Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure énergiquement

maintenue; il estimait que la Russie avait péché trop souvent par défaut

de virilité et de résolution, qu'elle devait à la fin montrer du nerf,

s'armer d'inflexibilité, s'entêter dans ses exigences; à force de les

reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre,

qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jugé à

propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec

Czartoryski, le laissait persévérer dans cette voie et consentit à y

rentrer avec lui, tout en se réservant, le cas échéant, de se jeter

personnellement et mystérieusement dans une autre.

[Note 448: «Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne,

qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.»

Caulaincourt à l'Empereur, 2 août 1809.]

La chancellerie de Pétersbourg dressa donc un nouveau traité, qui se

trouva le troisième. Au contre-projet français, elle opposa un

contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le

noeud de la difficulté, en se bornant à l'annoncer et à la préparer par

un préambule. Au lieu de dire: article premier: «Le royaume de Pologne

ne sera jamais rétabli», on employa ces termes: article premier: «S. M.

l'empereur des Français, voulant donner à son allié et à l'Europe une

preuve du désir qu'il a d'ôter aux ennemis de la paix du continent tout

espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, à

ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli[449].» Le premier

projet russe, c'était la mort sans phrases; le second contenait le même

arrêt, expliqué et motivé. Quant aux articles subséquents, les deux

textes ne différaient plus essentiellement; Alexandre avait voulu

pourtant que l'abolition des ordres fût formellement prononcée.

[Note 449: Voy. la série des articles dans la _Correspondance de

Napoléon_, XX, p. 177-178, en note.]

Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au

prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur

lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque

français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul

mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar

commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances,

il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur

fermer l'avenir.

Comment concilier ces deux entreprises opposées, destinées à se suppléer

l'une l'autre? Le bruit du traité en préparation était venu jusqu'aux

Polonais: il les avait émus, consternés; il ne les disposait guère à

écouter les suggestions de cette Russie qui élaborait en même temps un

acte destiné à combler leur infortune. Czartoryski ne s'était point

privé d'indiquer au Tsar cette objection: il s'était montré surpris que

Sa Majesté s'occupât encore des objets dont elle l'entretenait «en

présence de la convention négociée avec la France»; était-ce donc,

demanda-t-il timidement, que Napoléon aurait refusé sa

ratification?--«Sa Majesté répondit avec quelque embarras que cela

n'était point ainsi, que c'était M. de Champagny qui avait voulu mettre

dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire

le nom polonais, mais qu'elle avait changé ces articles, et que la

convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.» Ainsi,

prenant audacieusement le contre-pied de la vérité, Alexandre imputait

au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en

attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilité et

l'odieux: Napoléon avait-il tort de croire que le but de la Russie était

moins de le lier moralement que de le perdre auprès des Polonais et de

lui enlever ses moyens matériels de défense, moins de le tenir captif

sur parole que de le désarmer? Sans accorder une créance absolue aux

explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait

été demandé. Après plusieurs jours d'étude et de réflexion, il rédigea

un mémoire et le porta à l'Empereur. Trois semaines environ s'étaient

écoulées depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les

événements avaient marché: la célébration du mariage à Paris, avec ses

détails caractéristiques, les apparences croissantes de l'intimité entre

la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression

profonde et terrifiante. Il n'y avait plus à en douter: c'était l'échec

définitif de son système, la mise en déroute de ses espérances, un

Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frappé de sa «contenance pleine

d'abattement et de découragement»: ce fut à cet instant qu'il lui

retrouva dans le regard l'expression de stupeur déjà remarquée après

l'écrasante journée du 2 décembre 1805, alors que le jeune monarque et

son état-major quittaient au galop le champ de bataille, emportés par le

torrent de la défaite, et qu'au loin, derrière eux, s'élevaient et se

prolongeaient les acclamations des Français victorieux, saluant leur

empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en

1805, on n'avait su rien prévoir ni rien prévenir; on s'était laissé

surprendre par un désastre, dont les conséquences se déroulaient et se

précipitaient de toutes parts. Se jugeant menacé et talonné par un péril

implacable, Alexandre demandait à tout prix un moyen de salut, cherchait

instinctivement une arme pour se défendre.

[Note 450: _Mémoires de Czartoryski_, II, 409.]

Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal

éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des

rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il

conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes,

dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité

tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir

Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs,

n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement

ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la

Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé

son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette

vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de

n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la

conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait

point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à

modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir

d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en

faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus

d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes

inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon

ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en

avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il

connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour

qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus:

il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du

grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui

serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses

habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que

leur rendrait la Russie?

Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours,

alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui

pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point

arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel

se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est

pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le

duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le

diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La

question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens

envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie

essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait

d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur

d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de

Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité

absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et

de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son

étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce

parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une

guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les

troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles,

réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux

Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient

satisfaits».

Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une

simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout

d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre

contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller

brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son

interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le

conquérant à force de résignation et de condescendance: ne

parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un

royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant

aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas

comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point

de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la

France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie,

n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre

parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver

Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir

d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se

contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit

décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait

certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette

idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit

mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût

encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage,

mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: _Nous sommes au

mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._»

Pour cette époque, il jugeait de toute nécessité que la Russie eût

rassemblé ses idées et dressé ses plans sur la conduite à suivre en

Pologne, qu'elle tînt en réserve une solution toute prête pour l'opposer

à celle que Napoléon essayerait de faire prévaloir. C'était là le but à

atteindre; quant aux voies propres à y conduire, elles restaient à

trouver. Alexandre réfléchirait, aviserait; il invitait Czartoryski à en

faire autant, à se mettre en quête «d'un fil qui conduirait au but».

Finalement, on se sépara sans donner à l'entretien de conclusion, mais

en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec

le prince Adam ne devaient produire immédiatement aucune conséquence

visible, elles marquent le point de départ d'une trame ourdie par le

Tsar en dehors et à l'insu de son ministre, par l'intermédiaire de

Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprès des Varsoviens, pour

tenter leur fidélité, les détacher subrepticement de la France et les

préparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite,

pour se mettre en mesure d'enlever et de détruire le grand-duché avec la

complicité de ses habitants, de traverser ainsi les projets prêtés à

Napoléon et d'organiser contre lui, en Pologne même, une guerre

préventive.

[Note 451: À la même époque, Alexandre disait à l'un des

compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: «Napoléon a besoin de

s'attacher les Polonais et les flattera par de belles espérances; quant

à moi, j'ai toujours estimé votre nation, et j'espère vous le prouver un

jour, sans que l'intérêt me guide dans tout ce que je ferai.» _Mémoires

de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.]

La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût

devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée

varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait

son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche

des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber

à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait

inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de

mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable

et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté

avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir

tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme

ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer,

en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère

décisive?

Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de

Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association

d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux

desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit,

n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours

incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne;

des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de

la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec

l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de

Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur

égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti

d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était

tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier

général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces

éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis

que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos,

une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de

tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener

ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de

froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il

admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du

mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon,

quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat,

était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré

était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant

vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne

pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en

particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches

officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à

l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien

conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour

l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de

s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche

auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de coeur

se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et

subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de

régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec

Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance

déclarée.

Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne

pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer

avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et

l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute

parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être

répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait

donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.

Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire

naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir

placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces

missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts

de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David

d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait

disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que

ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait

beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la

France[452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples,

près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en

Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait,

s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son

poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À

Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait

compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses

avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation

dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire

détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au

chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le

ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative

immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof

aboutirent à un chef-d'oeuvre de dextérité. Toute de nuances et de

sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il

s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur

livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453].

[Note 452: Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai

1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.]

[Note 453: Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg,

d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des

traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31

mars 1810.]

L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à

l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de

l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait

allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur

Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie

profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le

penchant de son coeur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la

France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était

engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne

pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse

occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et

Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par

cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche,

qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est

pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins

juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris

quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur,

elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement

avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est

désormais de conserver la plus étroite _alliance_ avec l'empereur des

Français et d'établir à côté la plus étroite _amitié_ avec celui de

l'Autriche.»

C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une

différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser

les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche,

que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien

marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore

obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre

l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera

l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur

François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y

trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages

dans la suite.

En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système

de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage

nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté,

tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers

traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de

l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans

les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer

quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché,

mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances

d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir,

par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications

européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il

ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de

voeux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État

autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette

seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre

récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues,

non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations,

fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du

cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses

intérêts.»

Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant

implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un

rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre

le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il

est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la

Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses

conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à

lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que

le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et

reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.

Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de

tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des

domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour

réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer

toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui

énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés,

les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure,

lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages

de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes

florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et

la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte

de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là;

elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux

revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition

qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire,

sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans

paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à

adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles

sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à

faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des

provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit

l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner

sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En

effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien

l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle

vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même

de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses

successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet

de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de

l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la

Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de

Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule

dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en

Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que

cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie,

si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la

Russie.»

Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si

conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient,

et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée

parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle

à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche.

Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de

fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les

conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé

déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant

la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la

Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle

transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche

assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se

laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette

puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et

signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de

leurs possessions.

Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de

ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce

point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du

règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une

anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar

ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de

l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas

à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux

préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à

l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant

lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre

latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous

venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages,

n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y

trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?

Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un

premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de

ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était

spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés

dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne,

sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à

plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en

sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention

d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et

son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés

et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec

plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche

n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des

immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté

autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.

Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence,

mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est

qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance

de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché

à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction

ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de

réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles

provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande,

le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et

quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au

préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de

tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a

toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de

concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas.

Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances

accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe

constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et

l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la

preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante,

irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé,

garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de

l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond

des archives.

Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M.

d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux

ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de

1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes,

à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la

Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses

aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et

mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la

carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps

extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux

empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait

été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son

territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions

futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un

commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement

indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la

Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche.

Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe

d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une

parfaite égalité.

Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait

au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir

nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine quâ

non_ à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et

associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour

que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien

composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une

sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens

propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment

son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie,

qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur

ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il

avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un

moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental,

«seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner

un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel

moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la

cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de

Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec

tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence,

habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le

sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la

plus absolue.»

Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication

décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant

qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence

d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver

religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer

dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la

confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez

naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous

jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec

la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée

maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à

tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres,

et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits

qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.

Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait

encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches

toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée

était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses

craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices

matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait

indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement

l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés

possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner

la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne

qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort

dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre,

s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à

la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre.

La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et

souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la

France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se

dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase,

à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité,

s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure

l'objet principal de ses voeux, il croira avoir écarté ou au moins

éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission

dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la

réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle

quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation

de coeur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 42 / 72 题