LA CÉLÉBRATION

L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage

autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à

l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans

les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par

l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour

l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de

Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts

pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec

la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de

l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet

désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur

l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de

fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de

la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se

contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la

France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie

des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux

emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des

manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de

Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation

jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures

d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des

Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour

l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance

populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour

donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles

auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne

finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur

Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de

Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se

lève sur l'horizon.

C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une

inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous

dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne

semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec

l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les

traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette

hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi

avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de

Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise

d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi

la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif

sentiment de surprise et de désappointement.

[Note 388: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.]

Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour

manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il

sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses

félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin

fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère

de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il

l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de

faire ses préparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens

avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec

plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la

France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si

vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la

Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se

mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût

fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes;

l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est

cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma soeur nous ait

arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom

et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela

aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de

circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses

droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les

retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la

sagesse[390].»

[Note 389: Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le

prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a

été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit

heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit

des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette

mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui

accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et

qu'un courrier le lui porterait.»]

[Note 390: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]

Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point

Alexandre de réitérer à tout propos ses voeux pour le bonheur de son

allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les

envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos

rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire

de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de

1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple

détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par

Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant

ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé

d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être

immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours

légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de

lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant

commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que

s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance

propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée

de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à

Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine

mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au

moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.

À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte.

Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple

de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait

sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une

rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre

qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y

intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre

les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne

produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption

du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté

à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le

souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de

pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de

plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que

toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des

intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de

l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes

préventions contre une princesse autrichienne[391].»

[Note 391: Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV,

1508.]

Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se

transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur

eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de

Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter

ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à

l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir

comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités

respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se

fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle

pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que

celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et

distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite

qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes

jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point

montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop

réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions

diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs

dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne,

leur «jubilation[393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait

à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne

se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le

Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à

tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs

calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être

sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie

et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394].» Fait plus

significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et

décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait

jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de

la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux

extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les

Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le

gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise,

ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix

de l'Autriche[395].

[Note 392: HELFERT, 91.]

[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

[Note 394: Lettre citée par HELFERT, 354-358.]

[Note 395: «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand

événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne.

Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour

leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement

beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à

la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport

de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf.

HELFERT, 91.]

À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait

préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres

n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de

notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en

présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut

conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves

sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification,

prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne

l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui

considérait le mariage comme son oeuvre, se répandit promptement autour

de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la

masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public,

s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.

Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents

pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant

cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée

par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale

où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que

pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les

humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première

réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche.

À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation

et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de

longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle

heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très

attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la

pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait

un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers;

dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille,

qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la

France.

Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis,

que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres

du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende

honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans

la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique

devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, «tout le monde se félicitait,

l'ivresse était générale[396]». La ville avait retrouvé son air de fête;

dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et

les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de

concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et

des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition

renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des

conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de

paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne

doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses

entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les

bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient

publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance

de Napoléon[397].

[Note 396: Otto à Champagny, 16 février 1810.]

[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, février et mars 1810.

Archives des affaires étrangères, Autriche, 385. HELFERT, 93-97.

_Mémoires de Metternich_, II, 323-324.]

Les Russes, on le sait, étaient nombreux et avaient été jusqu'alors fort

influents à Vienne; ils tenaient dans la société le haut du pavé.

Unanimement hostiles à la France, ils voyaient dans l'Autriche une

fidèle et inébranlable alliée, le dernier refuge de leurs idées; sa

défection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils

envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays

qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi

dire, au milieu de l'allégresse générale. Le comte Schouvalof, leur

ambassadeur, parut _terrifié_--le mot est de Metternich[398]; moins

politique que son maître, moins diplomate que son gouvernement, il ne

sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collègues

porter son compliment à l'ambassade de France. Dans les salons russes de

Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public

et d'un désastre national: «La première nouvelle, écrivait le comte

Otto, étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons

ont cessé de suite, et beaucoup de gens se sont retirés avant le

souper[399].»

[Note 398: _Mémoires_, II, 324.]

[Note 399: Otto à Champagny, 19 février 1810.]

Il faut reconnaître que le langage de certains Autrichiens était fait

pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche

a montré une facilité singulière à déplacer ses ambitions, à évoluer

suivant les circonstances, à profiter d'une position géographique qui

lui permet tour à tour de peser sur l'Occident et de refluer vers

l'Orient. Depuis plusieurs années, il existait à Vienne un parti moins

antifrançais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et réduit au

silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner à une lutte

désastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire

s'appuyer et s'adosser à lui pour s'opposer aux convoitises orientales

de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'étendre

dans la région du Danube, pour y transporter et y réédifier sa fortune.

Aujourd'hui que l'accord avec la France, repoussé jusqu'alors par le

sentiment général et jugé d'ailleurs impossible, semblait fait par

miracle et comme tombé du ciel, ce groupe élevait la voix, se déclarait,

et ses appels éveillaient dans certaines parties de la nation, dans la

jeunesse, dans l'armée, de belliqueux échos. Brave et malheureuse, lasse

d'être toujours battue, l'armée aspirait à trouver quelque part

l'occasion de vaincre, fût-ce aux dépens d'anciens alliés, et sentait

comme une velléité de prendre sa revanche sur la Russie des défaites

infligées par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux

des nôtres qui étaient restés à Vienne: «Faites en sorte, leur

disaient-ils, que nous puissions nous battre à côté de vous; vous nous

en trouverez dignes[400].» Les Russes, cajolés jusqu'alors, surprenaient

des allusions malséantes et des propos hostiles; ils disaient avec un

douloureux étonnement: «Il n'y a que quelques jours que nous étions tous

très considérés à Vienne. Aujourd'hui, on adore les Français, et tout le

monde veut nous faire la guerre[401].»

[Note 400: Otto à Champagny, 21 février.]

[Note 401: Otto à Champagny, 16 février. Cf. BEER, _Geschichte der

orientalische Politik OEsterreich's_, 226-229.]

Les échos de Vienne, comme ceux de Paris, portés jusqu'à Pétersbourg,

augmentèrent l'émoi jeté directement dans cette capitale par la nouvelle

du mariage. Parmi les Russes qui avaient désiré le choix de la

grande-duchesse, plus l'espoir avait été vif, plus la déception fut

profonde, et le dépit se tourna en colère contre le gouvernement,

coupable d'avoir laissé échapper l'occasion de fixer la bienveillance de

Napoléon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il

y eut contre l'Impératrice mère une explosion de propos amers et presque

insultants; c'étaient l'entêtement de cette princesse, ses préventions

aveugles, qui avaient fait tout le mal: «Ce mariage, écrivait

Caulaincourt à Talleyrand, fait ici une drôle de révolution; les plus

grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre à l'Impératrice

mère[402].....» Par une contradiction singulière, les Russes se

mettaient à vanter les avantages de l'alliance française, si dépréciée

jadis; chacun s'avisait de devenir Français, quand la France

s'éloignait, et comme cette sympathie à contre-temps s'exprimait par des

regrets désolés, de sombres prévisions, des pronostics sinistres, elle

achevait de convaincre Alexandre que Napoléon s'était écarté de lui et

ne nourrissait plus à son égard que desseins hostiles[403].

[Note 402: Caulaincourt à Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des

affaires étrangères, Russie, 150.]

[Note 403: «Cette nouvelle, écrivait Joseph de Maistre en parlant du

mariage annoncé, a jeté dans les esprits une terreur universelle: en

effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal

fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mécontenté tout le

monde, elle a ruiné son commerce; maintenant la voilà devenue frontière

de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira

bientôt en alliance politique offensive et défensive, et qui la réduit à

rien.» M. de Maistre ajoutait peu de temps après: «Si vous voulez voir

dans toute sa pompe l'inconvénient des _mezzi termini_ en politique,

surtout dans un moment de révolution, vous n'avez qu'à venir ici.»

_Corresp._, III, 406-407 et 438.]

Tout concourait d'ailleurs à fortifier en lui cette crainte, l'attitude

des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet

de Vienne, prévenant naguère jusqu'à l'obséquiosité, prenait tout à coup

des airs dégagés, un ton de dignité froide et de raideur dédaigneuse; si

Metternich s'efforçait de rassurer d'autres États, la Prusse et la Porte

Ottomane nommément, sur les suites du mariage, s'il leur laissait

entendre que l'Autriche ne songeait point à s'indemniser de ses pertes

aux dépens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la

Russie, à laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une

règle de témoigner à cette cour «la plus parfaite impassibilité, et,

sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite

dans les derniers temps[404]». À cette hauteur subite de l'Autriche

s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'âme désemparée

d'Alexandre, des condoléances et des avances significatives, venues

d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait à

l'Empereur, s'offrait à lui servir de consolatrice; elle lançait des

agents secrets, s'essayait à renouer, «frappait à toutes les

portes[405]», et murmurait tout bas que la Russie, répudiée par la

France, n'avait plus qu'à chercher refuge auprès de ses anciens et

véritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices également

inquiétants qu'éclata à Pétersbourg la nouvelle qui semblait en porter

confirmation: à l'instant où il s'était fiancé avec l'archiduchesse,

Napoléon avait refusé de ratifier le traité passé contre la Pologne et

prétendu lui en substituer un autre.

[Note 404: _Mémoires de Metternich_, II, 323.]

[Note 405: Rapport n° 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.]

Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre

perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation

accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait

encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour

l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance,

contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible

de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une

bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois

de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout

était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il

s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne

serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas

immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours

dans un complet désarroi.

Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à

exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée,

ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de

donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la

plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus

de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient

notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses

réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout

propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la

Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et

délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui

reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une

infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la

tentation et le désir.

Le chancelier Roumiantsof s'était donné spécialement pour tâche

d'exprimer les doléances de son gouvernement; il appuyait où son maître

avait glissé. Revenant à l'affaire du mariage, il voulait absolument que

Napoléon n'eût jamais été de bonne foi et eût négocié sous main avec

l'Autriche au moment même où il semblait tout occupé de la Russie: «Il

est bien évident que vous traitiez des deux côtés à la fois[406]», telle

était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance

déplaisante. Quant à la convention, sans annoncer encore si le Tsar

accepterait ou non le texte français, il indiquait que la suppression de

la phrase initiale dénaturait l'acte tout entier; le secret exigé lui

paraissait une restriction inutile, fâcheuse, témoignant d'intentions

équivoques.

[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]

Il partait de là pour insinuer que Napoléon avait éprouvé sans doute le

besoin de renouveler ses affections et voulu tâter d'autres alliances; à

cet égard, la Russie savait à quoi s'en tenir, mais elle ne nous

rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramènerait

l'infidèle, elle demeurait incorruptible, toujours dévouée; elle ne

voulait pas se demander si la conduite adoptée vis-à-vis d'elle

n'excuserait point certaines défaillances: «On ne peut pas dire,

continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui,

cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de

reconnaître que rien n'a changé et que nous y tenons comme précédemment,

et cela par la raison qu'elle est utile au bien-être de tous. Aussi

continuerai-je à veiller à son maintien, dans la ferme conviction que

l'empereur Napoléon y reviendra. La preuve que nos intentions sont

droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y

sera_, dans le système, c'est que nous ne changeons pas. On frappera à

la porte des autres. L'empereur Napoléon, par cette expérience même,

nous appréciera et verra que tout est en notre faveur[407].»

[Note 407: Caulaincourt à Champagny, 10 mars 1810.]

Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance,

conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré

qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance

devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un

système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos

souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être

véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la

situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport

de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous

les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par

intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet

appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le

présent.

«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus

qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne

voulussions renoncer à l'alliance.»

Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses

noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir

lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute

méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une

impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses

sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil

magnifique et prévenant, que tout fût mis en oeuvre pour la charmer, pour

la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des

hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses

moindres voeux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire[408]. Il

tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans

égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois

pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à

répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes

parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes,

des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces

derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient

d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de

ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille

comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en

particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu;

ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque

l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec

l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance.

Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui,

depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion,

et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En

peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter

sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et

accablait la Russie.

[Note 408: Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas

effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne

réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine

apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de

genre!]

«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier

pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de

Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie;

qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question

de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double

négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis

trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour

donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur

n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la

promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation

qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que

l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les

autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que,

quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a

effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant

à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans

observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés,

mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].»

[Note 409: _Corresp._, 16341.]

Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans

leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton

ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases

émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et

amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire

du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat

pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon

s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il

essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public

qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut

devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse

aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à

tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une

circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on

aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne

change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la

France[411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord

avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même,

si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la

désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les

fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de

chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer

plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des

réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée

des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités.

[Note 410: Voy. à ce sujet _Les origines de la France

contemporaine_, par M. TAINE, _Le régime moderne_, I, 94.]

[Note 411: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]

Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de

douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son

sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en

y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son

affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette

intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier,

il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas

seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment

nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait

de l'établissement d'une personne de sa propre famille[412].» Pas un

habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât

la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain.

L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même,

s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis

très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé[413].»

À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et

splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses

audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations

venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par

procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français.

Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence

des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable

diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui

semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles[414]»,

c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison

d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les

membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur coeur.

Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le

compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415]».

Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de

vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames

de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite:

distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette

ville[416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il

s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une

simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher

à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de

tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi,

disaient-ils, et vous êtes notre aîné[417].»

[Note 412: Lettre à Champagny du 2 mars 1810.]

[Note 413: Otto à Champagny, 19 février.]

[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.]

[Note 415: Champagny à Otto, 7 février 1810.]

[Note 416: Otto à Champagny, 11 mars 1810.]

[Note 417: _Id._ Toutes les dépêches de Vienne citées dans ce

chapitre ont été publiées par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son

curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.]

L'Impératrice belle-mère de Marie-Louise, malgré son peu d'inclination

pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables.

Quant à l'Empereur, il ne doutait point du bonheur réservé à «sa fille

bien-aimée»; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de

prospérité et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les

liens se resserreraient encore, et ses déclarations valaient surtout par

l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par «ce quelque chose

de cordial et d'affectueux[418]» qui était en lui et qui expliquait sa

persistante popularité. Il n'était point jusqu'à Marie-Louise qui,

surmontant sa réserve de fiancée, ne sût placer discrètement sa note. À

un dîner de gala, elle disait au comte Otto, assis à sa droite, qu'elle

voulait être une épouse soumise et dévouée: elle annonçait des goûts

simples et sérieux, ne demandait que des distractions innocentes, la

permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre,

ajoutant «que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire à toutes les

manières de vivre, et qu'elle se conformerait entièrement à celle de Sa

Majesté, n'ayant rien tant à coeur que de lui complaire[419]».

[Note 418: Otto à Champagny, 12 mars.]

[Note 419: «Madame l'archiduchesse, écrivait Otto, m'a fait beaucoup

de questions qui annoncent la solidité de ses goûts: «Le musée Napoléon

est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent

et étudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la

musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? c'est un instrument que

j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans

doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir.

J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas

danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de

danse...»--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus

d'une heure qu'a duré mon entretien avec Son Altesse Impériale, elle ne

m'a pas parlé une seule foi des modes ni des spectacles de Paris.» 6

mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.]

Ces témoignages ne laissaient point Napoléon insensible: il appréciait

les prévenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui

l'avaient jusqu'alors subi plutôt qu'accepté dans la famille des rois.

Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste

de procédés. En attendant qu'il pût recevoir et fêter l'archiduchesse,

il se mit à distinguer de toutes manières les représentants attitrés ou

officieux que l'Autriche avait auprès de lui, c'est-à-dire le prince de

Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut désormais que

l'ambassadeur le suivît à la chasse, faveur exceptionnellement enviée.

Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux

réunions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements,

introduits en quelque sorte dans l'intérieur de la famille: là, Napoléon

les questionnait sur sa fiancée, lisait avec eux les lettres reçues de

Vienne, les traitait moins en étrangers revêtus d'un caractère honorable

qu'en personnes de sa familiarité et de sa confiance[420].

[Note 420: Champagny à Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.]

Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient

à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait

l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la

Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement?

Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie

et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne

va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant

à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque

à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses

ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à

Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques

politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare,

mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute

interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée

prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra

inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces

faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance,

n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées,

imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la

cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura

apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la

parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.

«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le

ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de

distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au

prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des

égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité

à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de

bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même

nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles

occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries,

l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits

cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes

attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les

ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de

Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où

aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il

est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de

parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques

renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à

l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards

extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.

«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera:

il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de

l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche

ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que

l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de

son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à

l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont

étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.

«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de

Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à

l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains;

celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à

l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les

affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en

rien nos rapports politiques.

[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé

extraordinaire prince Alexis Kourakine.]

«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la

distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas

conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage

comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de

vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse

impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les

prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met

à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de

l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard[422].»

[Note 422: 17 mars 1810.]

Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la

situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période

des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des

attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point

l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique

présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert

pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche

succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux

monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs

capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en

correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux.

Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche

à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang

et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que

Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles

publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide

de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future

impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides

présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant

leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un

fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des

Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie:

il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude,

une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la

poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le

priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il

honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine

expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa

part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus

d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs

désastres.

Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche

commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus

pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était

toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements

et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.

Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt

à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des

affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le

concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en

plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux

français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient

instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que

Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de

l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se

montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses

prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût

garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de

l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une

facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette

prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur

à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel

et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait

d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif[423].

Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à

l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que

le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire.

Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en

partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt

au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles

et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se

contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au

_Moniteur_ et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces

points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et

permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait

compté la Russie[424].

[Note 423: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]

[Note 424: _Mémoires de Metternich_, II, 381-385]

De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à

l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle

éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté

Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris.

Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un

ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une

ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande

Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les

haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le

long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque

pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une

croissante union.

Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une

partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent

nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires

dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus

loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par

l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie

autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe

échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par

la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une

Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les

soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs

français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour

des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent

gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au

banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes,

Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se

décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce

sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste

épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et

le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations,

inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un

accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le

mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons

impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est

cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts,

célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes,

à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes

mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front

des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis

des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle

romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme

officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules,

l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour

symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier

à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de

parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la

transparente allégorie[425].

[Note 425: Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives

nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du

comte Otto_; HELFERT, 114-124.]

Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations

significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime,

ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se

tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le

bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité

peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au

dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous

regardons cela de loin avec nos lunettes[426].» Placé plus près du

spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de

cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur

l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de

caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement

venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était

séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son

amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un

abandon complet de l'Autriche au système français[427]». Enfin, il

dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de

Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à

l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant

Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de

Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et

son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de

l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne

pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à

Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles

de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant

avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de

consommer l'union.

[Note 426: Lettre citée à la page 298.]

[Note 427: Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de

Saint-Pétersbourg.]

Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait

le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims:

c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de

pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice,

suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et

souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à

lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en

allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener

directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de

Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte

lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice,

en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des

compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée,

qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un

milieu où tout lui était inconnu et nouveau.

Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au

château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives

exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de

Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que

les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril,

Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes

Schoenborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au

mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de

Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État.

À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule

des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur

n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant,

s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre

spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au

désir du maître.

Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus

délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la

cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris,

écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de

Russie avant la dernière guerre[428].» Pour achever le contraste, le

bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas

à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le

couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour

s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard

d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du

Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur

à la Russie en disgrâce.

[Note 428: _Mémoires_, II, 332.]

Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur

et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et

s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout

ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par

la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns

dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon,

transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le

cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur

des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf

heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au

complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour

garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes

dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par

salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant

les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus

répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe,

qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde.

Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes,

précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies,

par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de

trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des

maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient

son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les

glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain,

et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice,

qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de

lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence

renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient

une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une

attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux

«Vive l'Empereur!» des soldats.

À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne

pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et

détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient,

suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle

se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des

rafraîchissements circulaient[429]», et cette partie du château,

tapissée de chefs-d'oeuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait

l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries

et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait

à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et

d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les

côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des

grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.

[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.]

Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant

contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du

Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps

diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si

le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères

firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur

convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince

Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de

coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant

sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant

à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et

faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.

Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle

fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour;

c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces,

à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la

chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le

monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il

tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de

fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit

et de consistance[430].

[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]

Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance

pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et

les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec

complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier

rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de

la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au

château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte

Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante

collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État,

où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante

était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent

les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite

vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les

manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il

prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les

cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante,

et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son

verre[431].

[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de

l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison

d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une

distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la

couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui

lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en

faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans

ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe;

les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent

une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans

réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le

ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «_La monarchie est

sauvée_», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la

suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à

Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en

dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce

ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à

entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français[432].»

[Note 432: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives

de Saint-Pétersbourg.]

Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les

convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe,

cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au

milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour

eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était

avisée trop tard[433].»

[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]

À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un

salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière

ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui

lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux

prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut

reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des

souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut

Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la

trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à

Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement.

Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton,

Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler

lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est

vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis

trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce

et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être

jolie[435].»

[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3

avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de

Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est

lui qui le met à la porte.»]

[Note 435: Bulletin de police précité.]

La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait

ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes

celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait

traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur

conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang

soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses,

nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce

palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie

n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de

régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène

n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait

contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards

étaient fascinés, les coeurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une

félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à

sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester

perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort,

violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage

autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises

belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La

Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son

attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur

de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une

suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du

cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un

de ces jours mourir en Bessarabie[436].» Cette destinée à la Charles XII

que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et

prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes

d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité

résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril.

[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.]

Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne

dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les

cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule

immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à

la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en

grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la

ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des

magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle

remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple

impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient;

là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et

chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent,

inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs

sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur

chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un

trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.

Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une

continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour.

S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la

bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils

voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la

France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés,

créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude,

suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la

continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances,

l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au

loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre

inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement

troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait

espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa

prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes

désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque

du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le

bonheur et à nous de l'avenir[437]!» Et ce voeu, qui n'osait s'affirmer

comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes

françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes

de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait

l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de

stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire

sur la guerre.

[Note 437: Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des

affaires étrangères, Russie, 150.]

Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette

signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts

réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les

dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes

d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les

territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux

divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au

commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la

Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette

puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi

Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience

de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop

négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de

briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la

Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la

Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer

ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement

d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec

l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du

continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses

moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une

campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles

d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme

préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu

que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à

la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut

venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe[438].»

[Note 438: _Corresp._, 16352.]

Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la

France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale,

demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la

première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde,

et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la

République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point

demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer

de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à

sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de

tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer

et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de

Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe

française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses

avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une

lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves,

mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié

de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus

lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France

s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut

s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans

l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait

partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle

reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus

redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant

volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine

satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements

qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout

se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare

inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe

soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à

s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le

lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de

l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque

«hagards[439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant

ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le

démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague

d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant

pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de

la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des

discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune

présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé

sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des

désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le

resplendissement de cette apothéose.

[Note 439: _Mémoires du prince Czartoryski_, II, 233.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 40 / 72 题