L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée
de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après
des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en
principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un
grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier,
il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié
et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la
ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté
de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de
compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à
Paris[380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une
époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention
avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse.
Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la
Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué
sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire
immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne
les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la
négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des
avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous
les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre
l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait
nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon
avait voulu certainement établir.
[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.]
Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est
qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même
avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en
flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois
semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences,
ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore
l'objet de ses voeux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin
déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très
possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se
trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et
ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la
Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double
négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce
merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la
ratification sans livrer la grande-duchesse[381].
[Note 381: L'éditeur russe des _Mémoires de la comtesse Edling_ fait
honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre
a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité
excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.]
En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté,
cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons
vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte
de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles
aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire
corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité,
par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa
dignité. Au premier coup d'oeil jeté par lui sur les articles, cette
phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais
rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans
précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité
d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui
demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre
vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire,
occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi
l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les
instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors
de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin;
il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport[382].
Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il
ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les
dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées.
Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon
les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre.
[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des
affaires étrangères, Russie, 1810.]
Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles
pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en
conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut
de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6,
malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen
du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à
s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne
livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde
aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus
sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il
décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son
plénipotentiaire le soumet à sa signature.
Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de
cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du
mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie,
lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter
elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son
orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance,
Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était
venue dès la réception du traité[383].
[Note 383: Rapport de Champagny.]
Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera
pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur
un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention
qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une
autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera
toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans
ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne
souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus
tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui
le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le
traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira
donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la
sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se
complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour
que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon
demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une
lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus
correcte.
«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de
convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître
que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de
dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je
ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_
(art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute
autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des
troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but
est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un
article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à
ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à
quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à
rétablir le royaume de Pologne[384].»
[Note 384: _Corresp._, 16178.]
Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où
l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à
stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe
faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms
de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par
personne. «Engagement ridicule et absurde[385]!» s'écrie l'Empereur.
Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à
employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire,
qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est
de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article
incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à
ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il
puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays
qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.»
[Note 385: _Id._]
Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas
été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce
brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne
grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste
le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se
borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à
prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans
les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas
permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires
ayant appartenu au ci-devant royaume.
Le contre-projet, libellé d'après ces indications, fut expédié à
Caulaincourt le 10 février. Il n'était pas parti depuis quarante-huit
heures que Napoléon, continuant à réfléchir, sentait le besoin d'ajouter
encore une restriction et s'apercevait d'une omission à réparer. S'il
maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite à la
Russie, cette concession lui pèse davantage. Surtout, il n'admet point
qu'elle puisse être exploitée contre lui à Varsovie, chez le peuple qui
lui redevient plus utile à mesure que la Russie s'éloigne. Le 12, il
fait envoyer à l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complémentaire:
il est bien entendu, n'est-ce pas? que le traité restera secret,
qu'aucune des deux parties n'aura la faculté de le publier, et
Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu'à cette condition[386]. De cette
manière, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pièces en main, que
l'Empereur a fait marché d'eux et de leur avenir, détourner de lui leur
fidélité et lui aliéner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-être à
employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la
laisser d'avance briser entre les mains.
[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny à
Caulaincourt du 12 février 1810.]
Ces précautions ne l'empêchaient point de conserver scrupuleusement et à
tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de
Pétersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amené à
modifier le traité. Le 12 février, Champagny écrivit de ce chef à
Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec
Marie-Louise, de réitérer avec plus de force ses précédentes
déclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inébranlablement fidèle
à la Russie et n'épousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse.
Longuement, le ministre déduisait toutes les raisons de nature à assurer
l'immutabilité de notre politique: «L'Empereur, disait-il, tient à
l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des
heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majesté a voulu
que dans cette circonstance je vous fisse connaître d'une manière
particulière ses intentions et ses voeux; ils n'ont qu'un objet, celui
d'être toujours l'ami et l'allié de l'empereur Alexandre[387].»
[Note 387: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le
mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup,
ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une
perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était
susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui
fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant
simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se
doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur
rapprochement.
Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute
tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle
d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter.
En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain
rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès.
L'amertume a pénétré les coeurs, elle découvre ou imagine des griefs.
Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien
le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et
indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas
pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar
de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé
vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite
dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se
sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et
obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une
politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la
responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle,
après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la
conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte
jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne
pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de
la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut
insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si
l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un
consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le
mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible
cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la
cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon
n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la
sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur
tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et
l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir
tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la
politique avait introduit entre eux.
À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause
même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur
le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point
parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre.
La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue
dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque
où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique
était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et
de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le
terme de ses voeux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous
les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves
eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était
noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon
vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit
d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue
spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient
accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de
l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le
projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal
dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition
aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne
songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure
l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se
donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à
ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales
aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le
rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par
l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra
une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne
doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en
dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié
que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa
sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée
française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en
témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions,
se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à
donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la
substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le
différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable,
elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et
toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante
et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de
l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit
moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite
séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des
deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont
donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers
temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et
redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas
jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double
défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre
l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et
aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les
éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord,
à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se
précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions,
et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première
d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient
attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de
l'avenir.