LE REFUS DE LA RUSSIE

En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la

Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il

bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point,

la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement

lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7

février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le

duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette

réponse était un refus.

Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en

suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles

d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et

saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au

projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires.

«L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers

comme vous, de coeur et d'âme[375].» Mais il avouait en même temps qu'il

n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut

écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé

très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans

faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce

fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la

déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer

expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu

l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit,

équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé

de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de

ses voeux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur

Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision

maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y

joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le voeu que

l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais

inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances

banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement

ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.

[Note 375: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]

«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait

l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre

Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que

l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux

filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans.

Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses soeurs Marie

et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de

cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la

déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la

mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice

ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée

de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait

promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution

maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui

n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les

deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on

voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être

une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres

paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été

franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y

changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau

lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu

s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette

union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que

l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus

être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait

l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne

pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des voeux

pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie

de son amitié une de ses soeurs, il élèverait ses frères dans les

sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»

Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu

pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de

parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination,

de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières[376]», suivant

son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son

imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de

l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage

extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer

au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire

honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était

résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et

douceur à ce pressant système d'attaques.

[Note 376: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]

Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut

le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes

d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie,

tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme

une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à

l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour

l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré

que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de

ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage

n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait

l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait

pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc

vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait

existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même,

pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère

pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien

pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait

à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à

votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus

formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble,

puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»

Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le

décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme

moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des

excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait

préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût

été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par

l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la

rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés;

pouvait-il briser son coeur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que

dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été

mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma

soeur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se

comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages

qu'ont faits les autres?»

À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les

avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria

l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel,

dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il

livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur

l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma

soeur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète

avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du

trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de

l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes

conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a

trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit

avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain,

je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait

humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma

mère pour changer sa détermination.»

Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses

instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les

fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait

vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et

réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute,

disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance,

mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire

plus.»

Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti

russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât

lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux

princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il

n'avait point la faculté d'épouser la soeur d'Alexandre; une attente plus

prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il

s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent

fait dans tous les cas le mariage autrichien.

Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de

la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses

regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et

s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses

d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est

pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La

lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à

donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes

et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas

présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le

problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait

essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de

s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il

obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui

parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que

se coaliser.

L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la

révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections

de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons

d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel

point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la

Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur

coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur

Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par

sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance

actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord

pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage

la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une

longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il

n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des

Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a

proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a

divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles

sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes,

qui attestent sa profonde duplicité[377]? Encore si l'on pouvait

espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir!

Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant

sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus

recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le

caractère de sa soeur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de

l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de

son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce

d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces

avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme

soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être[378].» En un mot, suivant

Marie Féodorovna, en se prêtant au voeu impromptu de Bonaparte, la maison

impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un

de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée.

[Note 377: D'après un récit de l'époque, les _Mémoires du comte

Oginski_, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait

publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir

la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par

l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la

lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme

d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre

entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était

venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement.

Cf. les _Mémoires de Czartoryski_, II, 223.]

[Note 378: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]

Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à

ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec

Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec

vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas

entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son

souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui

reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages

recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par

d'autres voies des révélations conformes[379]. Un mot d'Alexandre eût

décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce

mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la

forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que

trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme

elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les

objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la

justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point

d'appui de sa résistance.

[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu,

jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une

pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement

assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une

lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte

en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution

despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer

du sort de votre soeur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le

silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre soeur et du

parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février

1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.]

En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un

entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes,

autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se

créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des

inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À

Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle

personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de

cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une

occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes,

avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses

frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le

péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation

triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux

des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par

peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences

européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de

la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808,

les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le

conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers

d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour

renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors,

il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne

la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner.

Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence

peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la

première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune

souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette

mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de

l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal

assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques

formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune

tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et

l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe.

Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer

avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses

liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si

l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa

situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et

présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de

colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle

avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant

et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait

recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la

subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la

Russie devait inévitablement s'y refuser.

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 36 / 72 题