Le 5 février, à cinq heures du soir, un second courrier du duc de
Vicence entrait à l'hôtel des relations extérieures; il apportait, comme
le premier, deux dépêches chiffrées, datées des 15 et 21 janvier, plus
un billet en clair. Ayant jeté les yeux sur ce dernier, M. de Champagny
comprit immédiatement que rien n'était terminé à Pétersbourg:
l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire
son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait été mise à
plus longue épreuve. Le ministre crut devoir instruire immédiatement
l'Empereur de cette découverte; en lui promettant dans quelques heures
le déchiffrement des dépêches, il lui communiqua dès à présent le billet
en clair. «Il fera connaître à Votre Majesté, ajoutait M. de Champagny
en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la
nouvelle décisive qu'elle désire[344].» Le ministre passa ensuite la
nuit à déchiffrer les deux dépêches et y lut effectivement que les
pourparlers avec l'Impératrice mère continuaient sans aboutir: la
correspondance de l'ambassadeur n'était que le bulletin de cette
négociation, d'après la version d'Alexandre[345].
[Note 344: Archives nationales, AF, IV, 1698.]
[Note 345: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la page 529, à
l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont
tirées des deux lettres de Caulaincourt à Champagny en date des 15 et 21
janvier 1810.]
Le fils et la mère se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutôt
leur conférence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de
fréquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser
ignorer aucun des incidents survenus. La réponse de Tver était arrivée:
elle était favorable. Malgré cet avis, l'Impératrice mère éprouvait
toujours une peine singulière à se décider. Ses objections ne se
concentraient pas sur un point précis; elles se multipliaient à
l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantôt
sérieuses et plausibles, tantôt fantasques et étranges.
D'abord, elle avait mis en avant le jeune âge de la grande-duchesse;
elle convenait que sa fille était nubile, «qu'il y en avait eu des
marques prononcées, quoique légères», mais elle citait l'exemple des
deux aînées, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg,
toutes deux mortes pour avoir été mariées trop jeunes. Les jours
suivants, la question d'âge avait paru la préoccuper moins, mais «elle
s'était gendarmée à l'idée de marier sa fille à un prince divorcé».
L'Église ne désapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut
Caulaincourt qui suggéra au Tsar une réponse à cette objection:
partageant l'erreur fort répandue d'après laquelle le lien formé entre
Napoléon et Joséphine eût été purement civil, ignorant la procédure
engagée devant l'officialité de Paris et la décision qui en avait été la
suite, il déclara que le mariage n'avait point existé aux yeux de
l'Église. Mais l'Impératrice mère n'était jamais à court d'arguments,
parfois fort subtils; se plaçant désormais sur le terrain de la loi
civile, elle fit observer que le code Napoléon ne permettait point à
l'époux divorcé de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui
répondre que le code Napoléon assujettissait tout le monde en France,
sauf son auteur[346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui
se brusque et s'improvise; il faut y réfléchir mûrement et prendre son
temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver à une
détermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-même qui
l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se
borne à causer d'une éventualité?
[Note 346: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810. En réalité, le
code Napoléon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement
mutuel. Art. 297.]
«Napoléon peut-il avoir des enfants?» dit un jour l'Impératrice.
Alexandre se porta aussitôt garant de son allié. Sa mère revint à la
charge; elle prétendait savoir que Napoléon n'avait jamais eu d'enfants,
«même avec ses maîtresses[347]»; ainsi l'objet essentiel du mariage
pourrait être manqué. Qui savait les inconvénients et les humiliations
qui en résulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas
répudiée à son tour? Ne lui demanderait-on point de se prêter à quelque
indigne supercherie? Et l'Impératrice citait aussitôt un fait, exact ou
supposé, qui avait longtemps défrayé la chronique des cours: en Suède,
sous le règne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse
substitution de père, procuré un enfant à la Reine, un héritier à la
couronne, et suppléé à l'insuffisance du Roi: «Ma fille, disait
l'Impératrice, a trop de principes pour se prêter jamais à rien de
tel[348].»
[Note 347: _Id._, 18 février 1810.]
[Note 348: _Id._]
Alexandre cita ce propos à Caulaincourt, comme un exemple «des mille
difficultés qui passaient par la tête de sa mère[349]». Pour le mieux
convaincre du caractère insolite de cette négociation, où les plus
futiles raisons se jetaient à la traverse des plus grands intérêts, il
ne lui faisait grâce d'aucun détail et les lui énumérait tous dans un
langage familièrement aimable, sur ce ton à la fois caressant et dégagé
qui lui était habituel, employant des expressions vives, pittoresques,
parfois risquées, excellant à manier notre langue, dont il possédait les
finesses encore mieux que les règles. Si l'ambassadeur montrait quelque
dépit de ces lenteurs, de ces hésitations prolongées, il s'impatientait
plus fort que lui, s'irritait contre sa mère. À l'entendre, il fallait
que son attachement à l'Empereur et à la France fût bien profond pour
lui faire surmonter les dégoûts et les ennuis que lui causait cette
affaire: «Si je réussis, disait-il, je vous assure que je croirai avoir
fait la négociation la plus difficile, car ce ne sont pas des raisons
que l'on a à combattre et auxquelles on en oppose d'autres; c'est un
esprit de femme, et le plus déraisonnable de tous...»
[Note 349: _Id._]
«Je ne me décourage pas, reprenait-il, parce que je crois la chose
avantageuse pour tous, parce que ce sera un lien de plus pour
l'alliance. Je n'en ai pas besoin, mais je serai heureux de penser que
nos successeurs respecteront notre ouvrage, se feront les alliés de
notre dynastie, comme je suis celui de son grand fondateur.» Puis, il
éprouverait une satisfaction si douce à pouvoir faire quelque chose qui
soit personnellement agréable à l'empereur Napoléon; il se sentait pour
ce monarque une si réelle inclination; il avait pu si bien l'apprécier
aux jours de Tilsit et d'Erfurt; il savait combien la femme
qu'épouserait l'Empereur serait digne d'envie; elle trouverait le
bonheur intime en même temps que la réalisation de ses rêves les plus
audacieux. «On ne connaît pas l'Empereur, disait-il; on le juge plus que
sévèrement, même injustement, en le croyant dur; je lui ai trouvé, en le
connaissant davantage, des formes de bonhomie, d'un homme bon dans son
intérieur et qui tient à ses habitudes et à ce qui l'entoure[350].» On
peut même se demander «s'il n'est pas dans son caractère de s'attacher
beaucoup[351]».
[Note 350: Rapport n° 72 de Caulaincourt à l'Empereur, 23 janvier
1810.]
[Note 351: _Id._ Juste à la même époque, Alexandre traçait de
Napoléon un portrait tout autre, pendant un entretien avec le prince
Adam Czartoryski: «C'est, disait-il, un homme à qui tous les moyens sont
bons, pourvu qu'il parvienne à son but.» Toutefois, son interlocuteur
croyait remarquer qu'il ne s'était pas entièrement dégagé de l'ascendant
que Napoléon avait fait peser sur lui, qu'il tenait essentiellement à le
ménager, «qu'il en avait une grande peur». _Mémoires de Czartoryski_,
II, 223-225.]
D'ailleurs, ajoutait Alexandre, l'ambassadeur se méprendrait s'il
attribuait les hésitations de l'Impératrice mère à un préjugé personnel
contre Napoléon; elle ne nourrit point les antipathies que beaucoup lui
prêtent, et, sur ce point délicat, comme si le Tsar eût éprouvé quelque
gêne à s'énoncer complètement, Roumiantsof se chargeait d'être plus
affirmatif. Il citait à Caulaincourt des propos de l'Impératrice qui
devaient donner bon espoir; elle avait dit: «On se trompe sur l'opinion
que j'ai de l'empereur Napoléon; je suis mère, je voudrais que mes fils
lui ressemblassent, non pas seulement comme grand capitaine, mais comme
homme d'État; on ne gouverne pas mieux[352].» À Gatchina, les formes du
divorce avaient été approuvées et louées; les personnes présentes au
cercle de l'Impératrice l'avaient entendue s'exprimer sur cet acte en
termes judicieux et convenables.
[Note 352: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]
Au reste, le projet de mariage commençait à s'ébruiter. Quelques propos
de l'Impératrice mère avaient mis sur la voie, puis il était arrivé,
dans diverses sociétés, des lettres expédiées de France en décembre,
alors que tout y annonçait la décision prise en faveur de la Russie, et
Pétersbourg, qui était «l'écho de Paris[353]», mais un écho en retard de
trois ou quatre semaines, concluait de ces nouvelles qu'une demande
s'était produite ou allait venir, qu'un grand événement était dans
l'air. C'était la conversation de la cour et de la ville; quelques
personnes en parlaient à Caulaincourt, d'autres cherchaient à lire dans
son visage, dans son maintien, le secret qu'il portait en lui; aux jours
de cérémonie, lorsqu'il venait rendre ses devoirs à l'Impératrice mère,
entourée de ses plus jeunes enfants, tous les regards s'attachaient
curieusement sur lui, épiant ses moindres gestes; à la profondeur plus
ou moins accentuée des saluts qu'il adressait à la grande-duchesse Anne,
les spectateurs prétendaient prendre la mesure de ses espérances,
deviner si la négociation s'acheminait à son terme ou subissait un temps
d'arrêt[354].
[Note 353: Caulaincourt à Talleyrand, lettre précitée du 6 février
1810.]
[Note 354: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 49.]
En général,--c'était du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public
mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgré leurs
préventions obstinées contre la France nouvelle et son chef, les Russes
se sentaient-ils flattés de la préférence donnée à leur maison, et chez
eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait?
Quoi qu'il en fût, Caulaincourt croyait savoir que l'Impératrice mère,
ayant demandé certains avis, les avait recueillis propres à la bien
disposer; loin d'approuver sa résistance, l'opinion l'encourageait à
céder, préjugeait même sa décision, annonçait partout une solution
affirmative, et cette unanimité d'expressions semblait devoir influencer
une princesse particulièrement sensible au jugement du monde.
Que ne cédait-elle donc à la fin, quand toutes ses objections avaient
été victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de
consentir! À cette question, très nettement posée par Caulaincourt,
l'empereur Alexandre répondait comme il suit: «L'Impératrice ne met
aucune opposition réelle, mais, en même temps, et par une suite
naturelle de son caractère, elle ne sort pas de son indécision... En un
mot, on paraît pencher pour le projet, mais, par suite de cette
indécision de caractère, de cette faiblesse féminine qui croit échapper
à l'embarras d'un choix délicat en l'ajournant, on ne se décide pas...»
Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net
une tendance favorable, pour arracher ce _oui_ qui semblait sur les
lèvres de l'Impératrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dût
suffire. Supplié de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de
nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en même temps
l'éternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il,
laisser soupçonner à sa mère, par une précipitation intempestive, que
Napoléon avait parlé. Caulaincourt commençait à désirer qu'il mît dans
sa manière de traiter un peu moins de précautions et plus d'entrain; il
le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressément prononcée.
Alexandre répondit qu'il s'en garderait bien: «N'étant pas sûr de la
discrétion de sa mère, il fallait que ce secret restât avec lui si la
chose ne réussissait pas.» Il continuait, d'ailleurs, à augurer
avantageusement de l'issue finale, sans accélérer sa marche ni accentuer
son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait fermé son second
courrier, c'est-à-dire le 21 janvier, le deuxième délai de dix jours
était largement dépassé, et l'ambassadeur en était encore à attendre la
réponse plusieurs fois réclamée. Il l'espérait sous peu, la prévoyait
satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait à transmettre que ses
dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prêtées à l'Impératrice
mère, les propos tenus à Pétersbourg, le tout textuellement relaté dans
ses deux nouvelles dépêches.
* * * * *
Ces pièces, placées sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur
arrivée, achevèrent de l'éclairer et finirent son indécision: ce fut le
coup de grâce porté à ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il
reconnut le témoignage évident d'intentions évasives. Cette réponse qui
lui est annoncée, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera négative; dans
tous les cas, elle a trop tardé pour qu'elle puisse influer sur sa
décision. Il n'hésite plus désormais; considérant que les délais
apportés à le satisfaire préparent une fin de non-recevoir et suffisent
d'ailleurs à le dégager, il s'estime entièrement libre de se rejeter
vers un parti qui le vengera supérieurement des dédains de la Russie.
Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une
ardente précipitation à la saisir; pour échapper au fâcheux effet d'un
mariage manqué, il en improvise un autre: autant il a mis naguère de
promptitude et d'impétuosité à se porter vers la Russie, autant il en
met aujourd'hui à se détourner en sens inverse; il veut qu'en
vingt-quatre heures tout soit terminé avec l'Autriche, et au refus qu'il
pressent du côté de Pétersbourg, qu'il juge inévitable, imminent, qu'il
voit venir, il se hâte d'opposer une défection retentissante et
préventive.
Les dépêches de Caulaincourt avaient été lues par lui pendant la matinée
du 6. Dans l'après-midi, par ses ordres, on se mit à la recherche de
l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journée hors de Paris et
s'était rendu à une partie de chasse. Ce fut là que «le premier
mot[355]» lui parvint; il fut averti de rentrer à son hôtel et d'y
attendre une communication importante. À six heures du soir, il vit
arriver le prince Eugène. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que
l'Empereur avait jeté son dévolu sur l'archiduchesse, se tenait prêt à
l'épouser, mais y mettait une condition: c'était que l'on conclurait
sans désemparer, et que le contrat serait signé dans quelques heures.
Tout ajournement serait considéré comme un refus, et la volonté du
maître se porterait ailleurs.
[Note 355: Lettre citée du duc de Dalberg.]
Cet avis éveilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments
contraires. S'il éprouvait une joie profonde à la pensée qu'une
occurrence inespérée s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche,
garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie,
l'engagement soudain et irrévocable qu'on exigeait de lui exposait
gravement sa responsabilité. Sa cour lui avait permis de ne point se
dérober à des avances, de laisser prévoir une acceptation; mais elle
n'avait jamais pensé que Napoléon le mettrait brusquement en demeure de
se lier par écrit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait
négligé de le munir de pouvoirs en conséquence: il était autorisé à
tout, sauf à signer. «Jamais ambassadeur, a raconté Eugène, ne se trouva
dans une situation plus cruelle; je le voyais se démener, suer à grosses
gouttes, faire d'inutiles représentations[356].» À la fin, parvenu à ce
tournant décisif de sa carrière, Schwartzenberg jugea qu'il est des
moments où un diplomate avisé doit payer d'initiative, de résolution, et
jouer intrépidement son avenir: il se déclara prêt à signer.
[Note 356: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 193, d'après un
récit du prince Eugène.]
Eugène se hâta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, où l'Empereur
l'attendait, paraît-il, avec une extrême impatience. «Dès que le mot
_oui_ sortit de ma bouche, a dit le prince[357], je vis le grand homme
se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j'en demeurai
stupéfait.» Cette scène a été rapportée par Eugène en 1814, à Vienne,
pendant le congrès, à la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria,
admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'Égérie.
Si l'on songe à la situation présente des deux interlocuteurs, au lieu
et à la date de leur rencontre, on peut supposer que le récit a été fait
ou transmis avec une exagération peu favorable au conquérant tombé.
Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre que la satisfaction
de l'Empereur ait été forte et exubérante. Elle était tout à la fois
absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait
encore, le légitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se
sentait désormais assuré et garanti contre les suites du mauvais vouloir
de la Russie.
[Note 357: _Id._, p. 194.]
Sans perdre de temps, le soir même, il assembla à nouveau le conseil
extraordinaire qui avait été tenu neuf jours auparavant. Il importait
que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, parût sortir d'une
imposante consultation; c'était d'ailleurs pour Napoléon un moyen de
l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau débat,
qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les
convocations sont lancées, les estafettes volent, et successivement,
dans le cours de la soirée, se retrouvent aux Tuileries «le roi de
Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands
dignitaires, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps
législatif[358]».
[Note 358: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
La réunion s'ouvrit fort tard, sous la présidence de l'Empereur, et
cette séance aux lumières, décidée d'urgence, tenue dans le calme de la
nuit, alors qu'autour du palais vivement éclairé s'assoupissaient tous
les bruits de la ville, parut emprunter à l'heure et aux circonstances
une plus mystérieuse gravité. Cependant, il n'y avait plus de place pour
l'apparence même d'un débat approfondi et digne. Le bruit de la décision
prise le matin s'était promptement répandu: pendant la journée, il en
avait été parlé dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait
entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer
l'insigne événement, en prévoir toutes les conséquences, même les plus
futiles, discuter déjà l'article des cadeaux, désigner les destinataires
futurs des cordons autrichiens et des «tabatières très
ostensibles[359]». Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux
mêmes qui n'avaient point été initiés directement au secret, savaient
que leur rôle se bornerait à approuver un choix arrêté d'avance.
[Note 359: Lettre précitée du duc de Dalberg.]
La question fut posée d'ailleurs de manière à préjuger et à commander la
réponse. Champagny lut en entier les quatre dépêches de Caulaincourt, ne
fit plus mystère des pièces qui dénotaient à Pétersbourg un manque
d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient
l'Empereur, cherchaient à lire sur ses traits le mouvement de sa pensée,
voyaient assez «qu'il n'était point d'humeur ni en position d'attendre
le jour où l'Impératrice mère jugerait à propos de consentir[360]», et
cette constatation réduisit au silence les derniers partisans de la
grande-duchesse. Quelques indépendants risquèrent un voeu timide en
faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un
enthousiasme immodéré. Comme le front du maître s'était détourné de la
Russie, tout le monde se donna carrière contre elle; chacun voulut
placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus à toutes
celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononcée. L'âge de la
princesse, qui prêtait matière à de sérieuses objections, fut
naturellement invoqué; l'article de la religion devint un thème à
d'inépuisables variations. La prétention d'installer aux Tuileries un
prêtre étranger fut jugée déplacée, choquante, «impliquant une
infériorité dont la nation serait blessée[361]». En dehors même de cette
condition inadmissible, la différence de culte ne constituait-elle point
à elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, «ce serait la compagne de
l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de
son époux, ni celle d'aucun de ses sujets[362]». Ceux-ci la verraient
pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme étroit, surchargé
d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner à des dévotions
que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi
nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses fêtes
à elle, son calendrier spécial, qui la mettrait constamment en
contradiction avec les Français; elle n'assisterait point à ces
solennités religieuses si chères à la nation et si profondément entrées
dans nos moeurs; son carême coïnciderait avec nos jours d'allégresse;
elle aurait à se réjouir quand tout le monde autour d'elle ferait
pénitence: «Quelle inconvenance à voir l'Impératrice se livrer aux
plaisirs du carnaval lorsqu'il serait passé pour toute la France, et ne
pas partager avec l'Empereur les solennités du premier jour de
l'an[363]!...» Ces observations et beaucoup d'autres du même genre
prolongèrent la réunion jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le débat
épuisé, Napoléon mit fin, en annonçant sa décision, à cette séance de
pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique,
suffisamment avertie, répandre la grande nouvelle dans toutes les
parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indéfiniment
les échos.
[Note 360: ERNOUF, p. 276, d'après les notes de Maret.]
[Note 361: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
[Note 362: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
[Note 363: _Id._]
À l'issue du conseil, alors que le calme et le silence remplacent aux
Tuileries l'appareil d'une grande assemblée, l'Empereur ne prend encore
et ne permet à son ministre des relations extérieures aucun repos. Après
s'être assuré de l'archiduchesse avec une promptitude toute militaire,
il lui restait à se composer une attitude vis-à-vis de la Russie. Si
ulcéré qu'il fût par la conduite de cette puissance, le mariage
autrichien n'impliquait nullement dans son esprit une rupture politique
avec elle, pas plus qu'une alliance proprement dite avec Vienne. Pour le
moment, il y voyait un moyen d'élargir son système plutôt que de le
modifier, d'améliorer ses relations avec l'Autriche et d'assurer
directement la tranquillité de l'Allemagne, tout en maintenant avec la
cour du Nord une union apparente et passive: les deux grandes puissances
du continent immobilisées, la Russie par un semblant d'alliance,
l'Autriche par un lien de famille, tandis qu'il donnerait lui-même de
toutes ses forces contre l'Angleterre, c'est ainsi qu'à première vue
l'avenir lui apparaissait et prenait forme devant ses yeux. Il tenait
donc, autant qu'il le pourrait, autant que le lui permettrait l'âpre
ressentiment qui couvait dans son âme, à ménager la Russie et à éviter
une brouille.
Or, il avait jugé les sentiments de cette cour d'après de simples
présomptions, avant d'avoir reçu aucune réponse positive à une demande
qui le liait vis-à-vis d'elle. Alexandre, qui continuait d'affecter un
grand zèle pour la réussite du projet, admettrait-il que l'empereur des
Français eût repris sa parole sans qu'on la lui eût rendue? Ne
verrait-il point dans ce procédé une infraction aux égards exigés entre
souverains alliés et amis? Surtout, ne serait-il pas frappé de ce que
l'Autriche s'était trouvée à point nommé pour se substituer à la Russie,
sans que l'Empereur eût à attendre un jour, une heure? N'en
conclurait-il pas que Napoléon avait mené double négociation, fait des
avances de deux côtés à la fois, afin de choisir le parti qui lui
conviendrait le mieux en dernière analyse, sans souci de l'honneur et de
la dignité de l'autre cour, si témérairement exposés?
Pour prévenir cette opinion, Napoléon s'avise de présenter au Tsar comme
s'étant successivement produites les deux opérations qui ont été en fait
simultanées, renonciation au mariage russe, entente avec l'Autriche. Il
essayera de décomposer ce brusque mouvement de sa volonté, de le diviser
en deux temps. Par des communications savamment graduées, il se montrera
d'abord ému des nouvelles venues de Pétersbourg, frappé des obstacles
qui s'opposent au mariage, détaché malgré lui du projet; ceci fait, il
marquera une pause, laissera s'écouler un peu de temps; ensuite, il
exposera comme quoi il a dû, dans l'impossibilité où il s'est trouvé de
remplir son voeu le plus cher, s'adresser à l'Autriche et conclure avec
elle.
Ce plan s'était présenté à lui dès le milieu de la journée, tandis qu'il
faisait emporter par Eugène le consentement de Schwartzenberg. Il avait
adressé alors à M. de Champagny, pour Caulaincourt, le canevas d'une
dépêche préparatoire, qui serait censée écrite avant la détermination
finale et ferait seulement pressentir l'abandon du projet russe. Le
ministre insisterait sur les circonstances de force majeure qui en
rendaient la réalisation difficile, l'âge de la princesse, son
développement incertain; il signalerait le fâcheux effet produit par les
exigences religieuses de la Russie; il montrerait l'Empereur pressé par
l'opinion de prendre un parti; il établirait surtout et très
soigneusement que les délais mis à répondre nous rendaient toute
liberté[364]. L'Empereur avait même ordonné que cette communication
préalable, par laquelle il prenait poliment congé, partît de suite et
«avant six heures[365]». Après le conseil, l'urgence de l'expédition lui
revient à l'esprit. Au milieu des émotions de la journée, M. de
Champagny n'a-t-il point oublié la recommandation de faire vite? De là
ce rappel adressé au ministre: «Monsieur le duc de Cadore, je vous prie,
avant de vous coucher, d'expédier le courrier en Russie, tel que je vous
l'ai écrit. Ne parlez pas de la séance de ce soir[366].» Après avoir
laissé passer la journée du lendemain, le ministre pourra notifier à la
Russie le choix «de l'Autrichienne[367]», en accompagnant cet avis
d'explications appropriées. Par un raffinement de précaution, la
première dépêche sera antidatée, la seconde recevra une date postérieure
à celle où elle aura été réellement écrite, afin d'augmenter
l'intervalle apparent entre les deux envois et de mieux dissimuler la
rapidité fougueuse de l'évolution accomplie.
[Note 364: _Corresp._, 16210.]
[Note 365: _Id._]
[Note 366: _Id._, 16211.]
[Note 367: _Id._]
S'étant mis à couvert du côté de la Russie, Napoléon revient à
l'Autriche: il n'entend pas perdre un instant pour mettre à profit la
bonne volonté de Schwartzenberg: la journée qui va commencer dans
quelques heures ne doit pas s'achever sans que le contrat ait été dressé
et signé. Champagny reçoit l'ordre d'écrire à Schwartzenberg, malgré
l'heure tardive, un court billet qui le convoquera pour le lendemain à
midi. Au ministère des relations extérieures, la nuit s'achève à
compulser les archives d'État et à y rechercher une relique douloureuse
du passé, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui
offre un modèle tout préparé. Le matin venu, Champagny se rend au lever
de Sa Majesté, porteur de la pièce exhumée. Napoléon en approuve les
termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant à les
simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries
pour aller à son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368].
[Note 368: Champagny à Caulaincourt, 8 février et 17 mars 1810.]
À l'heure dite, celui-ci se présente; heureux à la fois et résigné, il
appose sa signature sur l'acte qui lui est présenté et qui va prendre
immédiatement le chemin de Vienne, pour être soumis à la ratification de
Sa Majesté Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dépêches et de
lettres dans lesquelles, profondément ému, étourdi de tant de
précipitation, troublé au point de se tromper de mois en écrivant la
date de ses expéditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir
marié sans autorisation expresse la fille de son maître[369]. Cependant,
tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrêtait
à la porte de l'hôtel des relations extérieures. Le prince Kourakine y
était monté avec des peines infinies, malgré des douleurs aiguës; retenu
chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais pressé par
son gouvernement de s'enquérir sur le point qui préoccupait surtout la
Russie, il venait savoir où en était l'affaire de la convention
polonaise, si l'Empereur avait ratifié. Il ne fut pas reçu, dut
consigner sa question par écrit, et sa retraite dolente, à cet instant
où Français et Autrichiens en étaient aux congratulations chaleureuses,
ne dénota que trop visiblement l'interversion de nos amitiés[370].
[Note 369: Pièces publiées par HELFERT, p. 354 et 358.]
[Note 370: Kourakine à Champagny, mercredi 7 février, à cinq heures:
«Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou
droit. La douleur que j'y éprouve m'a ôté cette nuit le sommeil et ne me
permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernières forces,
je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai été chez Votre
Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouvée à la maison...
J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de réponse si Sa
Majesté l'Empereur a déjà ratifié la convention que son ambassadeur
vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne à
Saint-Pétersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majesté Impériale
et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donné ses ordres à son
égard. Elle intéresse trop l'Empereur, mon maître, pour qu'il ne soit
pas un devoir pour moi de porter à sa connaissance ce qui a rapport à sa
ratification...» Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]
Aux mêmes heures, toujours le 7, Napoléon prenait toutes ses mesures
pour que l'Autriche eût à s'exécuter sans délai, à tenir sa promesse, à
livrer Marie-Louise. Il décidait comment devraient s'accomplir, avec
toute la célérité possible, le mariage par procuration, le voyage et la
remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait à Vienne
le 13 et que la ratification pourrait être connue à Paris le 21. Le
prince de Neufchâtel, désigné comme ambassadeur extraordinaire à l'effet
de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et,
voyageant comme un courrier, arrivera à destination six ou sept jours
après. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. «La princesse
achèvera le carnaval à Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On
arrangera les choses de manière qu'elle puisse arriver vers le 26 à
Paris[371].» L'Empereur entre dans les plus minutieux détails, fait
demander à Vienne «un soulier et une robe de l'archiduchesse» comme
modèles, afin que le trousseau soit immédiatement préparé sous la
direction de la princesse Pauline, préposée à ce soin; il fixe le
douaire de l'Impératrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin
de la journée, il a tout prévu, tout réglé, tout disposé pour que le
mariage décidé la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il
ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander à Vienne des
renseignements personnels sur la princesse objet de son choix.
[Note 371: _Corresp._, 16218.]
[Note 372: Champagny à Otto, 7 et 8 février 1810. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 1810.]
Heureusement notre nouveau représentant en Autriche, le comte Otto, bien
qu'il n'eût reçu aucune confidence, s'était mis à même, en homme
prévoyant, de satisfaire une curiosité éventuelle. Arrivé à son poste le
25 janvier, il s'était empressé de rendre ses devoirs à l'archiduchesse,
et, à l'heure où Napoléon la désignait sans la connaître, il envoyait à
tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son éducation
et ses talents d'agrément. «Je l'ai trouvée seule avec sa gouvernante,
écrivait-il, mais en très grande toilette. Cette princesse, âgée de
dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une
physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et
d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une
éducation très soignée; elle chante, elle est très forte sur le piano,
et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents
arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec
cette modestie qui embellit la jeunesse[373].»
[Note 373: Otto à Champagny, 6 février 1810. Archives des affaires
étrangères.]
Lorsqu'il ne resta plus rien à exiger de l'Autriche, c'est-à-dire le 7
au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'étaient passées depuis
l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec
l'avis du mariage autrichien. La lettre adressée à ce sujet par
Champagny à Caulaincourt, sous fausse date, clôt la série des actes
remarquables qui avaient rempli ces journées des 6 et 7 février, dont
les conséquences devaient porter si profondément dans l'avenir[374].
[Note 374: Voy. à l'_Appendice_, I, lettre D, à l'aide de quelles
données documentaires et par quelles déductions nous avons cru pouvoir
reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journées décisives et
en retracer les événements dans leur ordre.]
Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la
dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie,
sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer
définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette
démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le
caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil
blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le
dépit, l'amertume, et se montre la pointe.
Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux
sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas
à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à
l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de
n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt
insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre
aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections
développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière
l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses
communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance,
mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est
le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme
de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il
représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il
indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure
toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il
est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire
sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de
répondre aux voeux de la France, la faute ne nous en est pas imputable,
et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de
l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si
pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait
ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!»
Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec
Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar,
que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible,
qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la
Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont
l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage
avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé
d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire
qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à
notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique
viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas
l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.»
Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour
l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences
précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les
véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir
les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne
laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à
l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il
ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu,
après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait
comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée
de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a
peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit
le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous,
l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à
cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un
temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à
remplir le voeu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur
leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie
de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on
devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en
deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.»
C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la
signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif
déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui
ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait
aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce;
l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas
mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point
la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il
ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa
recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec
les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces
ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur,
discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny,
accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas
démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir
qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous
parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû
paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.»