Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt
pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle
qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui
devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première
aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec
Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot
pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un
et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et
l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne
perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et,
puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les
concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit
articles fut présenté au duc de Vicence.
Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution
n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop
forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une
forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée
dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas
seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette
restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui
dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il
décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à
lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne
ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue
et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En
dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait
pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti
contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au
tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle
voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il
s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer
rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le
crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée
étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en
premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient
«que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour
toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie
de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet
de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de
Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à
l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties
du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes
entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait
l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait
l'observation[310].
[Note 310: Voy. le texte du traité dans la _Correspondance de
Napoléon_, XX, p. 171 et 172 en note.]
Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune
limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui
donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses
accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et
Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt
définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre
Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français.
Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au
plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait
d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son
accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et
témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément
touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps
législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à
l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses
plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à
Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à
l'Empereur combien je lui suis attaché[311].»
[Note 311: Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.]
C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà
mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié
si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur
s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et
minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux
sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement
satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche
à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au
physique et au moral:
«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que
mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que
demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus
précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont
à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa
poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de
beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable,
et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est
calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle
diffère entièrement sous ce rapport de sa soeur, qui passait pour
impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien
élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse
nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le
sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus
précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la
nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de
leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution,
les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la
grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses
frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes.
On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante
ans, un moule à enfants[312].»
[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du
chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont
tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier
1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]
Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était
cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement
dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table,
l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme
d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son
voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des
habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému
jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues
s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le
recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il,
étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses
travaux[313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver
les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait
contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait,
fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains
personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les
confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour
l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à
cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur
française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on,
est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et
factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera
dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa
fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que
deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses
ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie,
peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier,
qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la
Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour
cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?...
Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que
ces raisonnements ne m'ébranlent pas[314].» Ces dernières paroles
étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage
auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de
ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins
partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque
l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si
déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure
et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur[315].»
[Note 313: Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807.
Nouvelles et _On dit_ de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur,
dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp
seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval;
l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé
de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne
voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous
avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous
blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on
s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a
su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]
[Note 314: Rapport n° 66 de Caulaincourt.]
[Note 315: _Id._]
Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée
d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur
le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que
Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir[316]», Caulaincourt ne
balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le
fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule
instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa
Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours,
si elle serait en disposition d'accorder sa soeur, au cas où une demande
viendrait des Tuileries.
[Note 316: _Id._]
La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa
bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà
mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le
dis franchement, dans mon opinion, ma soeur ne peut mieux faire. Mais
vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que
la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière
disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas
toujours d'accord avec mes voeux ni avec la politique, pas même avec la
raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir
de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai
et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me
laisser dix jours au moins.»
Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le
chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant
que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans
la confidence et se montrait contraire à nos voeux. Roumiantsof développa
sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un
mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez
l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré
l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.»
D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la
France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien
nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des
ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait
faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux
vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la
situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette
princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt
évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur
une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire
dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et
constamment en cause.
Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût
allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il
témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale
de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait
une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en
soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et
à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa
chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit
l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre:
«Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse
Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable
pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son
projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui
pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une
belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son
intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte
de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient
pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se
perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées,
qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours.
Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il
venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre,
dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet
aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une
question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par
ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près,
Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux,
serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de
plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et
mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques
inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez
fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.»
Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5
janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui
en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal
accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une
résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de
semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand
point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit
à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul
de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit
quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le
jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci
s'abritait derrière sa fille.
À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer
favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait
autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et
altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une
volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où
elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver,
elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains
et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des
hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour
aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que
la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus
Russe que sa famille[317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait
ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux
heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre
pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient
tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait
prédestiner au trône.
[Note 317: Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de
Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À
cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était
réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807,
lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique
l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un coeur
ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les
événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés
de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru,
mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être
la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la
France[318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que
la réponse de Tver ne fût bonne, que sa soeur ne s'unît à lui pour
entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché
le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion:
demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était
loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur.
[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809.
Archives nationales, AF, IV, 1698.]
Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice
n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour
elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être
très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en
viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point,
recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours.
À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa
mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la
souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa
fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de
l'ambassadeur[319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies
précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin
de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se
gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de
Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du
mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent
amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait
presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et
exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que
Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun
cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent
être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait
recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de
sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la
discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je
ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon
comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne
peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.»
Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions
à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure
succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu
rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on
demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre
avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur
Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.»
[Note 319: Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance
secrète.]
Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de
faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu
d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne
s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais,
écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité
comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus
que de la confiance, même de l'amitié[320].» En politique, l'un et
l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses
entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout
accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère
les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit
d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son
pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que
cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire[321]. À
l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie
offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois
conquise à la pointe de l'épée.
[Note 320: Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des
affaires étrangères, Russie, 150.]
[Note 321: Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la
correspondance ordinaire.]
Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon
espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si
passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui,
l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à
Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre
faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à
présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez
longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se
rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était
interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule
d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en
scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de
fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à
la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports
relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques
lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse,
il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait
en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai
lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne
tient qu'aux causes que l'on indique[322].»
[Note 322: Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]