III

Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt

pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle

qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui

devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première

aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec

Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot

pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un

et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et

l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne

perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et,

puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les

concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit

articles fut présenté au duc de Vicence.

Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution

n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop

forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une

forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée

dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas

seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette

restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui

dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il

décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à

lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne

ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue

et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En

dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait

pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti

contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au

tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle

voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il

s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer

rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le

crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée

étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en

premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient

«que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour

toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie

de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet

de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de

Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à

l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties

du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes

entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait

l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait

l'observation[310].

[Note 310: Voy. le texte du traité dans la _Correspondance de

Napoléon_, XX, p. 171 et 172 en note.]

Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune

limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui

donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses

accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et

Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt

définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre

Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français.

Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au

plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait

d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son

accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et

témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément

touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps

législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à

l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses

plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à

Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à

l'Empereur combien je lui suis attaché[311].»

[Note 311: Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.]

C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà

mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié

si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur

s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et

minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux

sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement

satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche

à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au

physique et au moral:

«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que

mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que

demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus

précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont

à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa

poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de

beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable,

et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est

calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle

diffère entièrement sous ce rapport de sa soeur, qui passait pour

impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien

élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse

nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le

sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus

précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la

nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de

leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution,

les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la

grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses

frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes.

On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante

ans, un moule à enfants[312].»

[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du

chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont

tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier

1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]

Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était

cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement

dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table,

l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme

d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son

voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des

habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému

jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues

s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le

recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il,

étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses

travaux[313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver

les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait

contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait,

fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains

personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les

confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour

l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à

cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur

française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on,

est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et

factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera

dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa

fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que

deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses

ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie,

peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier,

qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la

Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour

cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?...

Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que

ces raisonnements ne m'ébranlent pas[314].» Ces dernières paroles

étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage

auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de

ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins

partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque

l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si

déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure

et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur[315].»

[Note 313: Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807.

Nouvelles et _On dit_ de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur,

dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp

seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval;

l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé

de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne

voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous

avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous

blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on

s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a

su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]

[Note 314: Rapport n° 66 de Caulaincourt.]

[Note 315: _Id._]

Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée

d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur

le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que

Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir[316]», Caulaincourt ne

balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le

fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule

instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa

Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours,

si elle serait en disposition d'accorder sa soeur, au cas où une demande

viendrait des Tuileries.

[Note 316: _Id._]

La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa

bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà

mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le

dis franchement, dans mon opinion, ma soeur ne peut mieux faire. Mais

vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que

la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière

disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas

toujours d'accord avec mes voeux ni avec la politique, pas même avec la

raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir

de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai

et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me

laisser dix jours au moins.»

Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le

chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant

que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans

la confidence et se montrait contraire à nos voeux. Roumiantsof développa

sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un

mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez

l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré

l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.»

D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la

France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien

nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des

ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait

faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux

vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la

situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette

princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt

évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur

une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire

dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et

constamment en cause.

Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût

allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il

témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale

de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait

une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en

soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et

à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa

chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit

l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre:

«Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse

Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable

pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son

projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui

pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une

belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son

intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte

de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient

pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se

perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées,

qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours.

Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il

venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre,

dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet

aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une

question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par

ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près,

Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux,

serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de

plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et

mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques

inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez

fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.»

Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5

janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui

en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal

accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une

résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de

semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand

point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit

à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul

de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit

quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le

jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci

s'abritait derrière sa fille.

À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer

favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait

autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et

altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une

volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où

elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver,

elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains

et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des

hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour

aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que

la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus

Russe que sa famille[317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait

ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux

heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre

pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient

tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait

prédestiner au trône.

[Note 317: Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de

Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À

cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était

réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807,

lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique

l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un coeur

ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les

événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés

de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru,

mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être

la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la

France[318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que

la réponse de Tver ne fût bonne, que sa soeur ne s'unît à lui pour

entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché

le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion:

demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était

loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur.

[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809.

Archives nationales, AF, IV, 1698.]

Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice

n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour

elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être

très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en

viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point,

recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours.

À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa

mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la

souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa

fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de

l'ambassadeur[319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies

précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin

de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se

gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de

Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du

mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent

amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait

presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et

exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que

Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun

cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent

être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait

recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de

sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la

discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je

ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon

comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne

peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.»

Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions

à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure

succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu

rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on

demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre

avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur

Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.»

[Note 319: Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance

secrète.]

Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de

faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu

d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne

s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais,

écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité

comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus

que de la confiance, même de l'amitié[320].» En politique, l'un et

l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses

entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout

accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère

les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit

d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son

pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que

cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire[321]. À

l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie

offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois

conquise à la pointe de l'épée.

[Note 320: Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des

affaires étrangères, Russie, 150.]

[Note 321: Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la

correspondance ordinaire.]

Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon

espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si

passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui,

l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à

Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre

faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à

présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez

longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se

rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était

interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule

d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en

scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de

fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à

la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports

relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques

lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse,

il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait

en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai

lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne

tient qu'aux causes que l'on indique[322].»

[Note 322: Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 29 / 72 题