AUTRICHE ET RUSSIE

À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer

éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la

reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce

voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers

cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de

Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15

décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du

divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes

d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse

conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon;

premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc

de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les

sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de

nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une

note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31

décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la

Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de

Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison

d'Autriche.--Évolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de

l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il

reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend

impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des

communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la

convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la

grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions

de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses

révélations sur le caractère de sa mère et de ses soeurs.--Théorie de

Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice

mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette

princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions

accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de

l'issue finale.

I

Si décidé que fût l'Empereur à épouser la soeur d'Alexandre, il ne se

refusait point--les termes des deux lettres à Caulaincourt en font

suffisamment foi--à prévoir le cas où cette alliance manquerait par

suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Il se pouvait que

Caulaincourt, d'après les renseignements qu'il aurait sur la princesse,

ne se crût pas autorisé à produire la demande; il se pouvait aussi

qu'Alexandre soulevât des difficultés, se dérobât, et l'Empereur avait

trop expérimenté la politique de ce monarque pour ne point admettre de

sa part la possibilité d'une nouvelle défaillance. Si l'une ou l'autre

de ces hypothèses survenait, il importait qu'elle ne nous prît pas au

dépourvu et qu'une autre princesse fût appelée sur-le-champ à remplacer

celle que la Russie ne pourrait ou ne voudrait nous offrir. C'était chez

Napoléon une habitude constante, invariable, chaque fois qu'il concevait

un projet, d'imaginer en même temps et de tenir en réserve une seconde

combinaison, susceptible de se substituer à la première en cas

d'insuccès: «Je fais toujours, disait-il, mon thème de plusieurs

façons[271].» Formulant à Pétersbourg une proposition ferme, il ne

jugeait pas inutile de se prémunir contre un refus ou une réponse

évasive, et de sonder discrètement d'autres cours; ce soin l'occupa

pendant les jours qui précédèrent immédiatement et virent s'opérer

l'accomplissement définitif du divorce, la cérémonie de rupture.

[Note 271: Cité par M. TAINE, _Les origines de la France

contemporaine, le Régime moderne_, I, 44.]

Parmi les maisons souveraines, beaucoup eussent considéré comme un

insigne honneur la faveur d'être choisie; il en était peu qui

répondissent pleinement aux vues de l'Empereur, aux exigences de son

orgueil et de sa politique. L'Allemagne en comptait plusieurs,

catholiques de religion, d'antique origine, d'une fécondité éprouvée;

mais convenait-il au chef de la Confédération de se donner pour épouse

une vassale, de recourir à ces dynasties qui tenaient de lui seul la

confirmation de leur pouvoir, leur titre nouveau, et dont la grandeur

d'emprunt n'était qu'un reflet de la sienne? Entre toutes, la famille de

Saxe méritait seule quelque attention, par la situation élevée que la

France lui avait faite, non seulement en Allemagne, mais en Europe. Elle

possédait la considération, à défaut de l'éclat; c'était une grande

maison, sinon une grande puissance: sa fidélité semblait absolue. Soit

qu'elle eût pris les devants, soit qu'elle eût été provoquée, on sut

très vite qu'elle tenait à notre disposition la fille du souverain

régnant, la princesse Marie-Auguste[272]. C'est à tort toutefois que

certains conseillers de l'Empereur, mal instruits de la situation

extérieure, montraient dans cette union un parti neutre, point

compromettant, partant fort recommandable: il eût eu une couleur

anti-russe très prononcée. Le roi de Saxe n'était-il pas en même temps

grand-duc de Varsovie, souverain de ces Polonais dans lesquels on voyait

à Pétersbourg de dangereux ennemis et l'avant-garde de l'invasion? Il

est difficile d'admettre que Napoléon ait songé sérieusement à un

mariage qui eût pu lui enlever une alliance de premier ordre, sans lui

en procurer une autre.

[Note 272: Champagny à Caulaincourt, 31 janvier 1810.]

Dans le public, l'apparition à Paris du roi Frédéric-Auguste, de sa

femme et de sa fille, avait fait croire un instant à quelque préférence

pour la Saxe. On sut que ce voyage avait été désiré par l'Empereur; on

remarqua qu'il fit à ses hôtes un accueil plein de cordialité; on en

conclut qu'il n'était pas éloigné de s'unir à eux par un lien de

famille. En réalité, lorsque Napoléon attirait Frédéric-Auguste auprès

de lui, son but était tout autre. Par la convention qu'il proposait à la

Russie et qui emportait renonciation à tout projet ultérieur sur la

Pologne, il s'était offert à prendre au nom du roi grand-duc des

engagements onéreux et presque humiliants; ce prince s'interdirait à

jamais d'accroître son domaine varsovien: peut-être lui faudrait-il

renoncer aussi à conférer ces décorations et ces ordres polonais dont la

distribution était devenue depuis 1807 l'une des prérogatives de sa

couronne. Napoléon avait admis, sans le consulter, cette restriction de

ses droits souverains. Néanmoins, se croyant tenu à certains ménagements

vis-à-vis d'un prince qu'il estimait, il avait voulu le voir pour lui

faire connaître en personne le sacrifice exigé de son dévouement et lui

en adoucir l'amertume. Dans des entretiens intimes, il réussirait mieux

à le raisonner, à le consoler, et tout s'arrangerait plus aisément de

vive voix. À Paris, le Roi et ses ministres furent prévenus des accords

négociés avec la Russie et invités à y accéder. Après quelques

observations de pure forme, le cabinet de Dresde s'inclina docilement,

souscrivit d'avance à tout ce qui serait exigé de lui, et ce fut là

l'unique résultat du voyage. L'appel à Paris du roi Frédéric-Auguste

avait moins eu pour but de préparer un mariage saxon que de faciliter le

mariage russe[273].

[Note 273: Archives des affaires étrangères, _Correspondance de

Dresde_, 1809-1810.]

À vrai dire, si la Russie faisait défaut, il ne pouvait être question

que de l'Autriche. Affaiblie et morcelée, l'Autriche n'en demeurait pas

moins, après l'empire du Nord, la seule puissance du continent avec

laquelle il fallût compter. Dans la dernière campagne, par ses armées,

sinon par son gouvernement, elle s'était montrée supérieure à sa

fortune; elle avait fait preuve d'une fermeté, d'une tenue, qui

témoignaient des progrès accomplis, et sa défaite honorable l'avait

réhabilitée aux yeux de son vainqueur. Puis, si François Ier se

présentait aujourd'hui dans l'attitude d'un monarque constamment trahi

par le sort, trois fois humilié, courbé sous d'accablants revers,

derrière ce vaincu apparaissait une splendide ascendance, des rois, des

empereurs sans nombre, une longue série d'aïeux au front couronné,

lumineuse dans la nuit du passé. Grâce à ce prestige séculaire, la

maison d'Autriche avait pu souffrir sans déchoir: elle conservait ce

lustre traditionnel que le malheur ne détruit point et que la victoire

même est impuissante à donner; nulle autre au monde n'eût pu lui être

comparée pour la dignité et l'éclat, si l'antique maison de France

n'avait point existé.

L'Autriche, il est vrai, rivale, puis alliée de nos rois, avait été, sur

le continent, la grande ennemie et la grande victime de la Révolution.

Hostilité déclarée ou antagonisme latent, c'était là tout son rôle

vis-à-vis de nous depuis dix ans, et le traitement qui lui avait été

infligé après ses dernières prises d'armes n'était point pour l'apaiser

et la ramener. Cependant, au lendemain de Wagram, elle avait changé

subitement de ton et d'attitude; elle avait paru reconnaître et déplorer

ses torts, proclamer le faux de son système, témoigner le désir de

conclure avec nous une paix qui fût plus qu'une trêve, parler même de

rapprochement intime et d'alliance. Tel avait été, on ne l'a pas oublié,

le langage de ses plénipotentiaires aux conférences d'Altenbourg et de

Vienne; mais ces avances s'expliquaient aisément alors par l'espoir

d'obtenir un pardon et d'assurer l'intégrité de la monarchie. Depuis, la

signature de la paix et la rigueur de ses conditions n'avaient-elles

point modifié les dispositions accommodantes de l'Autriche? Dans tous

les cas, sa réconciliation avec le fait accompli était-elle assez

réelle, assez sincère, pour l'amener à rompre avec tous ses principes, à

s'unir par les liens du sang à un empereur sans ancêtres? François Ier

avait une fille de dix-huit ans, l'archiduchesse Louise; la donnerait-il

à Napoléon comme un gage irrécusable de sa conversion? Napoléon avait

peine à le croire, et le peu de bon vouloir qu'il supposait à l'Autriche

avait contribué à l'orienter plus résolument dans la voie russe.

Sur le point qui faisait doute, la difficulté de s'éclairer lui était

d'autant plus grande qu'il ne pouvait parler qu'à demi-mot, en évitant

de donner trop d'espoir, puisqu'il n'aurait à se retourner vers Vienne

qu'au cas peu probable d'un refus de la Russie. D'ailleurs, pour se

pressentir et s'expliquer, les deux cours manquaient de leurs

intermédiaires naturels; la guerre avait entraîné le rappel des

ambassades, et le temps avait manqué pour en installer de nouvelles.

Napoléon n'avait pas même désigné son ministre à Vienne; l'empereur

François avait choisi pour le représenter à Paris le prince de

Schwartzenberg, mais cet envoyé n'avait pas encore rejoint son poste et

s'était borné à s'y faire précéder et annoncer par son conseiller

d'ambassade, le chevalier de Floret. Dans un entretien avec ce dernier,

le 21 novembre, M. de Champagny avait posé intentionnellement diverses

questions sur la princesse Louise, mais n'avait point réussi à provoquer

une réponse engageante qui pût servir de point de départ à quelques

pourparlers[274]. Cette parole attendue, que M. de Floret ne s'était pas

cru autorisé à prononcer, vint de plus haut et arriva directement de

Vienne.

[Note 274: HELFERT, _Maria Louise, Erzherzogin von OEsterreich,

Kaiserin der Franzosen_, p. 73, d'après les dépêches de Schwartzenberg.]

Un jour, pendant la première quinzaine de décembre, M. de Champagny

trouva dans le portefeuille qu'il adressait régulièrement à l'Empereur

et que celui-ci lui renvoyait avec ponctualité, après avoir lu les

correspondances dont il était chargé, une pièce non signée, mais d'une

écriture connue; c'était celle de M. de Laborde, que nous avons vu jouer

un rôle actif dans la dernière pacification avec l'Autriche. Après la

signature du traité et le départ de l'armée française, Laborde était

demeuré à Vienne, avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines

difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était

particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les

ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du

gouvernement. Il avait assisté au retour de l'empereur François dans sa

capitale; deux jours avant cet événement, qui avait fort occupé et ému

les habitants, mais auquel le bruit du divorce de Napoléon faisait

diversion, M. de Metternich était lui-même rentré à Vienne, avec le

titre de ministre des affaires étrangères; il venait de succéder

définitivement à Stadion; en sa personne, c'était la politique d'accord

avec la France qui prenait officiellement possession du pouvoir. Le 29

novembre, le nouveau ministre avait eu une curieuse conversation avec

Laborde, qui s'était empressé de la consigner par écrit. Voici le

passage saillant de sa relation:

«Parmi les moyens d'union et d'harmonie des deux pays, M. de Metternich

glissa dans la conversation le mot d'alliance de famille, et, après des

circonlocutions et des détours diplomatiques, il a exprimé plus

ouvertement sa pensée: «Croyez-vous, me dit-il, que l'Empereur ait

jamais eu l'envie réelle de divorcer d'avec l'Impératrice?» Je ne

m'attendais pas à cette question, et, dans l'opinion qu'il n'avait conçu

cette alliance que relativement à une princesse de la famille impériale

de France, je répondis quelques mots vagues pour le laisser s'expliquer.

Il revint sur cette question et parla de la possibilité d'un mariage de

l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. «Cette

idée, dit-il, est de moi; je n'ai point sondé les intentions de

l'empereur à cet égard; mais, outre que je suis comme certain qu'elles

seraient favorables, un tel événement aurait tellement l'approbation de

tout ce qui a quelque fortune, quelque nom, quelque existence dans ce

pays, que je ne le mets point en doute, et que je le regarderais comme

un véritable bonheur pour nous et une gloire pour le temps de mon

ministère...» Ayant rencontré M. de Metternich le lendemain, ajoutait

Laborde, il me renouvela encore les mêmes assurances[275].»

[Note 275: Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. Voy. sur

cette pièce l'_Appendice_, I, lettre A.]

Laborde avait expédié d'urgence ou apporté lui-même son compte rendu,

car il était rentré à Paris peu de jours après l'entretien. La pièce

avait été remise par ses soins au duc de Bassano, qui le protégeait

fort, et c'était par ce canal qu'elle avait dû parvenir à l'Empereur.

Quoi qu'il en fût, elle avait passé sous les yeux de Sa Majesté, ainsi

qu'en témoignait cette mention: «_Renvoyé à M. de Champagny_», portée en

marge de la main même de l'Empereur et suivie de son écrasant parafe.

Napoléon renvoyait la pièce à Champagny, chargé jusqu'alors de diriger

et de centraliser la correspondance relative au mariage. Sans songer

encore à faire usage des insinuations qu'elle contenait, il voulait

qu'elle fût conservée et figurât au dossier.

Presque en même temps, nous eûmes un autre indice du bon vouloir

autrichien; il fut dû au hasard d'une rencontre mondaine. C'était durant

la semaine où la présence des rois allemands à Paris prolongeait la

période des fêtes, malgré l'approche du divorce. Joséphine tenait encore

des cercles de cour, sans dissimuler une tristesse qui prêtait à sa

grâce un charme plus touchant. Un soir, la réunion venait de finir, et

la foule des invités s'écoulait lentement à travers les galeries. Durant

ce défilé, où les rangs étaient nombreux et serrés, des conversations

s'ébauchaient, des impressions s'échangeaient discrètement et à voix

basse, comme il convenait à la majesté du lieu; c'était l'heure des

réflexions et des médisances. À un moment, le hasard plaça M. de Floret

à côté du sénateur Sémonville, qu'il connaissait de longue date. Ils se

mirent à causer, et leur entretien se porta naturellement sur l'objet

qui préoccupait tous les esprits: ils parlèrent divorce et mariage.

Sémonville était tout acquis à l'idée de choisir une archiduchesse;

quant à Floret, il allait se montrer beaucoup moins réservé qu'il ne

l'avait été avec Champagny, soit qu'il connût mieux la pensée de sa

cour, soit que la circonstance, moins solennelle, lui parût plus

propice. Ce fut lui qui prit l'initiative d'exprimer un désir ou plutôt

un regret, puisque le mariage russe, annoncé de tous côtés, paraissait

chose arrêtée: «Eh bien, dit-il, voilà donc qui est décidé! Dans

quelques jours nous aurons la notification officielle.--Il paraît,

reprit Sémonville: l'affaire est faite, puisque vous n'avez pas voulu la

faire vous-même.--Qui vous l'a dit?--Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce

qu'il en serait autrement?--Pourquoi pas?»

La conversation prenait ce tour intéressant lorsqu'elle fut brusquement

interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrière les deux

interlocuteurs, annonçant le prince archichancelier, qui se retirait et

auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement;

Cambacérès passe, vivante image de la raideur officielle et de

l'étiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et

Sémonville se retrouvent voisins, et avec précaution, sans se tourner

l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point où ils

l'ont laissé.

«Serait-il vrai, dit Sémonville, que vous fussiez disposé à donner une

de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous, à la bonne heure, mais votre

ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver à

Paris.)--J'en réponds. Et M. de Metternich?--Sans difficulté.--Et

l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mère, qui nous déteste?--Vous

ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera

quand et comme on voudra...

«--Son Altesse Impériale madame la princesse Pauline», reprend la voix

de l'huissier, et force est aux deux amis de se séparer à nouveau pour

laisser passer la radieuse princesse, avec son cortège de dames et de

chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvèrent

moyen d'échanger encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le

fracas des équipages appelés de toutes parts. «Puis-je, dit Sémonville,

regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le

pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami.» Là-dessus, Sémonville monte en

voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il

trouve au travail malgré l'heure avancée. «Ah! bonsoir, lui dit le duc.

Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché?--Non,

avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.--Je n'ai pas le

temps.--Il le faut.--Quoi donc? (_À voix basse._) Est-ce une

conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrétaires et écoutez

quelque chose de plus important que votre travail.» Et Sémonville

rapporta mot pour mot le récit de sa conversation avec Floret. Le duc

l'écrivit sous sa dictée et s'en fut le lendemain matin le porter à

l'Empereur[276].

[Note 276: Toutes les conversations qui précèdent sont tirées des

notes du duc DE BASSANO, publiées par le baron ERNOUF, _Maret, duc de

Bassano_, 272.]

Il paraît que ce récit fit quelque impression. Napoléon observa que la

qualité de gendre créait un lien de parenté plus étroit que celle de

beau-frère, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur

François, très accessible aux sentiments de famille[277]. Néanmoins, il

ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche.

Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance répondaient

mal à ses paroles. À Vienne, la population, depuis qu'elle n'était plus

contenue par nos troupes, donnait libre cours à ses sentiments

d'animosité contre la France. Certains de nos blessés, laissés en

arrière, avaient été indignement outragés: un Français venait d'être

maltraité en plein théâtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et

déjà reparaissaient à Vienne de dangereux agitateurs, émigrés français

ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la

discorde et attisaient les haines[278]. Outré de ces faits, Napoléon

s'en était plaint durement: il témoignait quelque froideur à

Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodiguées à

Kourakine, et il laissa arriver le jour fixé pour la consécration

officielle du divorce sans qu'un seul mot eût été dit, sur l'éventualité

d'un mariage, à l'ambassadeur d'Autriche.

[Note 277: _Id._, 273.]

[Note 278: _Corresp._, 16052. Cf. HELFERT, p. 77.]

Le 15 décembre au soir, toute la famille des Napoléons, rois et reines,

princes et princesses, et au premier rang la mère, Marie-Lætitia, prit

séance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister

à la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa

présence. On sait que Joséphine demanda elle-même la séparation, que la

déclaration mise dans sa bouche était pleine de douleur et de noblesse,

que jamais la raison d'État ne parla plus digne langage[279]. On sait

aussi que l'Impératrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que

l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de

divorce. Le lendemain 16, à onze heures du matin, le Sénat s'assemblait

pour recevoir cet acte, appuyé solennellement par le prince Eugène, et

le convertir en sénatus-consulte. Cette formalité accomplie, l'Empereur

et l'Impératrice se sépareraient et quitteraient tous deux les

Tuileries, Joséphine pour s'établir à la Malmaison, Napoléon pour aller

à Trianon, où il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours

et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son

sacrifice, il n'attendait plus que la réception du vote sénatorial; ses

préparatifs de départ étaient faits et ses équipages commandés[280].

[Note 279: Voy. WELSCHINGER, 38-48.]

[Note 280: _Souvenirs du baron de Méneval_, I, 341 et 342.]

Les épreuves de la veille l'avaient profondément remué. Il passait par

des heures d'abattement réel; ses secrétaires le trouvaient alors

incapable d'activité et de mouvement, abîmé dans sa douleur[281]. Puis,

par un sursaut de volonté, sa pensée se ressaisissait, se remettait au

travail, échappait aux tristesses du présent pour plonger dans l'avenir.

Il songe qu'en ce moment ses premières propositions doivent être

arrivées à Pétersbourg; il désirerait savoir quel accueil leur est fait,

si de ce côté tout est assuré et certain, si l'empereur Alexandre

l'accepte pour frère. Cette réponse catégorique qu'il attend de la

Russie,--il n'en admet point d'autre,--il a hâte de la posséder, et son

impatience s'irrite des obstacles que lui opposent le temps et l'espace.

[Note 281: MÉNEVAL, _loc. cit._]

Dans cette disposition, il voit se présenter à lui M. de Champagny; le

ministre des relations extérieures lui apporte un courrier du duc de

Vicence, arrivé dans la nuit. Cette expédition, faite le 26 novembre,

c'est-à-dire à une époque où Caulaincourt n'avait pas encore reçu ses

instructions au sujet de la convention et du mariage, ne pouvait offrir

qu'un intérêt secondaire. Néanmoins, ne saurait-on en tirer quelque

induction sur l'esprit dans lequel nos communications seront

accueillies? À la veille de cette grande épreuve, rien de ce que dit ou

pense l'empereur de Russie ne doit être tenu pour indifférent.

Qu'apportent donc les nouvelles de Pétersbourg? Des plaintes, toujours

des plaintes. Malgré l'arrêt de proscription lancé contre la Pologne par

la lettre ministérielle d'octobre, malgré les assurances déjà arrivées

que l'Empereur se prête, en principe, à tout ce qui peut tranquilliser

son allié, Alexandre se refuse de nouveau à la confiance. Pour réveiller

ses craintes, il a suffi d'une imprudence de rédaction dans un acte

public. Le major général Berthier venait de conclure avec les autorités

autrichiennes un accord pour le retrait des troupes françaises et

alliées; dans cette convention toute militaire, les Varsoviens avaient

été désignés par mégarde, par habitude, sous le nom de Polonais. C'est

ce mot malencontreux, connu à Pétersbourg, qui trouble, qui blesse, qui

irrite; en le prononçant, la France a une fois de plus évoqué un fantôme

détesté. En même temps, Alexandre et son ministre soulèvent d'autres

griefs: ils accusent notre consul dans les principautés danubiennes de

n'être pas assez Russe et de méconnaître le fait accompli de

l'annexion[282].

[Note 282: Caulaincourt à Champagny, 26 novembre 1810.]

À ces reproches, Napoléon fit rédiger séance tenante par Champagny une

réponse très douce, très conciliante, sous forme de lettre à

Caulaincourt. À propos de la convention militaire, le ministre cherche

moins à justifier qu'à excuser la France, tout en faisant observer que

la Russie se montre bien chatouilleuse à propos d'une inadvertance fort

explicable et qui peut se reproduire. «N'y a-t-il pas beaucoup de

susceptibilité, dit-il, à s'effaroucher de trouver les mots de Pologne

et de Polonais dans une convention rédigée par des militaires, loin de

l'Empereur et de son ministre des affaires étrangères? Cependant,

l'Empereur a témoigné son mécontentement au prince de Neufchâtel. Il ne

faudra pas s'étonner si, dans leur ignorance ou cédant à l'empire de

l'habitude, des employés militaires ou civils emploient encore ces deux

mots que malheureusement on ne peut remplacer dans notre langue que par

une longue périphrase[283].» Quant au consul de Bucharest, il sera mandé

à Paris et admonesté; si la Russie insiste, son poste sera supprimé.

Voilà un ton, une condescendance tout à fait en désaccord avec les

habitudes de la diplomatie impériale. Il est facile de voir que Napoléon

se fait violence pour rester calme, patient, pour ne fournir aucun sujet

de mécontentement, à l'heure où le sort de l'alliance va peut-être se

décider: s'étant tracé vis-à-vis de la Russie une ligne de conduite

nettement définie, il y persévère encore. Il n'en relève pas moins, dans

ce qui lui vient de Pétersbourg, l'indice d'un esprit difficultueux,

d'un préjugé persistant, qui l'indispose et lui fait concevoir quelques

doutes sur la réussite de ses projets[284]. C'est sous cette impression

qu'il quitte les Tuileries et part pour Trianon, après s'être arraché à

Joséphine qui l'a surpris au passage et s'est attachée à lui dans une

étreinte désespérée.

[Note 283: Champagny à Caulaincourt, 17 décembre 1810.]

[Note 284: Dès la veille, il avait eu une première déplaisance. En

lisant les journaux anglais, il avait été surpris et très froissé d'y

retrouver la lettre toute confidentielle qu'il avait écrite à Alexandre

le 20 octobre 1810 au sujet de la Galicie et du grand-duché. Pour

rassurer l'opinion mondaine, Alexandre n'avait pas cru devoir faire

mystère de cette lettre, et de fâcheuses divulgations s'en étaient

suivies. _Corresp._, 16054. Aucun de ces incidents, si minimes qu'ils

paraissent, ne doit être négligé, si l'on veut saisir et suivre, à

travers le dédale des petits faits, le travail graduel de détachement

qui s'opéra dans l'esprit de l'Empereur.]

À Trianon, dans l'étroit palais, assombri par l'hiver, il retrouve sa

tristesse, et la journée s'achève dans une inaction inquiète, dans un

désoeuvrement qu'il ne peut vaincre[285]. Le souvenir des dernières

scènes avec Joséphine le poursuit et l'obsède; il voudrait au moins la

savoir plus forte, plus résignée, «remise d'aplomb[286]»; à huit heures

du soir, se rapprochant d'elle par une lettre affectueuse, il essaye de

la consoler et de l'affermir; il tâche d'exercer à distance sur cette

âme qui lui appartient l'ascendant de sa volonté souveraine et de lui

imposer le calme en lui ordonnant d'être heureuse. «Si tu m'es attachée,

écrit-il, si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer

heureuse... Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux[287].»

Puis, après avoir congédié les personnes admises à son coucher, il ne

garde auprès de lui que son fidèle Maret, avec lequel il a pris

l'habitude de s'entretenir «en se mettant au lit[288]». Revenant alors à

la politique, aux affaires, c'est-à-dire à son futur mariage, se

remémorant peut-être ce qu'il a appris dans le jour des dispositions peu

rassurantes de la Russie, il donne enfin l'ordre de faire quelques

ouvertures à l'ambassadeur d'Autriche, en procédant toutefois avec

beaucoup de dextérité, de circonspection et de mystère: il importe de

parler au prince de Schwartzenberg, mais surtout de l'inciter à parler;

d'un trait, Napoléon prescrit la mesure à observer et le but à

atteindre: «Il faut, dit-il à Maret, engager l'ambassadeur sans

m'engager[289].»

[Note 285: MÉNEVAL, I, 344.]

[Note 286: _Corresp._, 1608.]

[Note 287: _Id._, 16058.]

[Note 288: ERNOUF, 272.]

[Note 289: ERNOUF, 274.]

Ce mot dévoile et éclaire à fond sa pensée. Son but est de placer

l'Autriche à sa disposition, afin de la trouver en cas de besoin. Ce

qu'il veut de cette cour, c'est qu'elle lui tienne tout prêt, pour ainsi

dire, un parti de rechange, et il s'agit de l'amener, par une

préparation habile, à nous offrir ce que nous n'avons pas à lui

demander, en présence des démarches ordonnées ailleurs et expressément

maintenues[290]. Ce serait trop de dire que Napoléon, engageant double

jeu, ait entendu négocier sur le même pied tant à Vienne qu'au Palais

d'hiver, afin de prolonger et de réserver la liberté de son choix. En

décembre 1809, ce choix est fait; s'étant prononcé pour la Russie,

l'Empereur ne s'occupe qu'éventuellement de l'Autriche, et il ne tient à

s'assurer de la seconde qu'à titre de précaution contre une réponse

négative ou douteuse de la première. La différence qu'il met entre les

deux négociations achève de se révéler par sa manière de les conduire. À

Pétersbourg, c'est l'ambassadeur qui doit porter la parole, en termes

clairs et pressants, en vertu d'instructions transmises par la voie

hiérarchique, émanées de son ministre; avec l'Autriche, les

intermédiaires choisis seront des personnages sans grande conséquence,

des femmes, certains familiers des deux cours, accrédités seulement par

l'habitude et la confiance: la négociation se dispersera en des mains

diverses, et c'est le ministre intime, M. de Bassano, qui en dirigera et

en réunira les fils. En Russie, tout se passera officiellement, dans le

cabinet du souverain; avec les représentants de l'autre cour, on se

contentera d'allusions réitérées, mais légères, placées en toute

occasion et en tout lieu, dans les salons, en visite, au bal, au cours

de ces conversations mondaines qui s'interrompent et se reprennent avec

une égale facilité: on traite avec la Russie, on ne veut que causer avec

l'Autriche.

[Note 290: Le lendemain, Champagny écrirait a Caulaincourt le billet

suivant: «L'envoi que j'ai l'honneur de vous faire du _Moniteur_ de ce

jour (où figurait le sénatus-consulte), vous prouvera la nécessité d'une

réponse prompte et décisive à mes deux lettres chiffrées des 22 novembre

et 13 décembre. L'Empereur l'attend avec impatience.» Cf. l'observation

portée à l'_Appendice_, I, lettre B, au sujet des paroles prononcées par

Cambacérès le 12 décembre devant l'officialité de Paris.]

Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 27 / 72 题