JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Lorsqu'un roi fait visite à Paris, c'est M. Lépine, préfet de police,

qu'on voit d'abord précéder, en Victoria, son cortège. Aussi quelle joie

parmi la foule, quand, dans le vacarme des premiers coups de canon, tout

au fond de la grande avenue vide et bordée de baïonnettes, apparaît,

comme blotti en un coin de sa voiture, M. le préfet,--barbiche

grisonnante, oeil fouilleur, figure osseuse de vieux troupier à l'affût.

On rit; on crie: «Vive Lépine!» Lépine aperçu, c'est la fête qui

commence. Il porte un doigt au bord de son chapeau, et file.

Le revoici... Octobre va s'ouvrir et Paris fait sa rentrée. M. Lépine le

précède, comme il précède les rois. La première exposition de la

«saison» qui commence demain est un concours de jouets, dont il eut

l'idée il y a quelques années et qui porte son nom. Concours Lépine! Les

affiches sont posées partout, et cela signifie que les vacances sont

finies. Aux coins des rues, les marchands de marrons, réinstallés,

considèrent avec satisfaction le cortège de l'hiver parisien qui

s'avance; et les familles vont, au Petit Palais des Champs-Elysées, se

renseigner sur ce qu'a produit de nouveau, cet été, dans le loisir de la

morte-saison, l'imagination des fabricants de jouets.

J'admire beaucoup les fabricants de jouets d'aujourd'hui; je les admire

pour l'ingéniosité de leurs trouvailles et leur science profonde; mais,

l'avouerai-je? je n'aime pas du tout les jouets qu'ils font. Le jouet

d'aujourd'hui m'émerveille et me déplaît. Il est trop savant; il semble

moins propre à amuser l'enfant qu'à faire valoir aux yeux des grandes

personnes le génie du monsieur très instruit qui l'inventa. Les jouets

qu'on me donnait dans mon enfance avaient déjà ce défaut. Je me souviens

de ma première poupée. C'était une petite personne trop lourde,

luxueusement vêtue, et qui _parlait_. Je la trouvai admirable pendant

une heure, et puis elle m'ennuya infiniment, et très vite la monotonie

de son sourire, de son gloussement mécanique, de son accoutrement

fastueux me la fit détester. Et plus d'une fois je me pris à envier les

petites filles du voisinage, enfants d'ouvriers que je voyais manier

avec amour de pauvres poupées de carton, muettes et toutes nues; mais de

vraies poupées, celles-là, qui ne jacassaient point et que le premier

chiffon venu suffisait à parer chaque jour d'un semblant de toilette

nouvelle. Le goût du luxe et les progrès de l'industrie ont changé tout

cela, et le temps approche où il n'y aura même plus de jouets amusants

pour les enfants pauvres. On leur vend pour vingt sous, trente sous, de

ridicules petits chefs-d'oeuvre: des personnages ou des bêtes qu'un

mécanisme anime et meut comiquement: un ours qui danse, un pompier qui

monte à l'échelle, un cuisinier qui râpe une carotte, un perruquier qui

taille une barbe... Le concours Lépine nous prodigue ces spectacles.

L'enfant passe, regarde, s'étonne. On lui offre l'objet. Au bout de cinq

minutes, il a fini d'être étonné; au bout de dix, il a cassé sa

mécanique. Au diable le chef-d'oeuvre! Un pantin de bazar, compagnon de

ses jeux, confident incassable de ses tristesses et de ses joies,

n'eût-ils pas mieux fait son affaire?

Et, tandis que le concours Lépine ouvre ses portes aux petits enfants,

le lycée rouvre les siennes à leurs grands frères. J'assiste en ce

moment, dans quelques familles amies, à des conversations qui

m'intéressent beaucoup:

--Où mettez-vous Pierre à la rentrée?

--A Louis-le-Grand; mais comme externe. Et vous?

--Nous, nous laissons Georges à Janson. Externe aussi, bien entendu.

J'ai trop souffert d'être enfermé pendant dix ans.

--C'est ce que dit mon mari. Il pense d'ailleurs que rien n'est, au

point de vue moral, plus dangereux que certaines amitiés d'internat; que

les enfants doivent être formés de bonne heure à l'usage de la liberté

et qu'il n'est de sérieuse éducation possible qu'en famille. C'est

absolument mon avis.

--C'est aussi le mien. Qu'en pensez-vous, docteur?

L'homme à qui l'on s'adresse est un des médecins les plus connus de

Paris. Il hésite, sourit, et répond:

--L'un de mes deux fils, madame, fut externe. C'est, vous le savez, un

assez mauvais sujet, et je ne crois pas que l'internat l'eût fait pire

qu'il n'est. J'incline même à penser le contraire.

» Mon fils Gustave était en effet, comme externe, à l'abri des

fréquentations mauvaises du lycée; le malheur est qu'il employa la

liberté que je lui laissais à boire, de bonne heure, des bocks en des

brasseries où ses camarades internes n'entraient pas, à lire des livres

qu'ils ne lisaient pas, à rechercher des amitiés, à courir des

spectacles, à contracter des habitudes de vie qui ne convenaient ni à

son âge, ni à sa condition. J'aurais dû le surveiller; mon métier ne

m'en laissait pas le loisir. La chambre où il travaillait était

incommode; les visites qui affluent chez moi lui offraient d'incessants

sujets de distractions et comme, en attendant de divorcer, je me

disputais plusieurs fois par jour avec ma femme, il n'était pas jusqu'à

mon ménage qui ne fût un spectacle peu propre à développer chez cet

enfant le sentiment de la vie de famille. J'en conclus donc que

l'internat, qui a été funeste à tant de petits garçons, eût peut-être

été le salut de celui-là; et qu'en matière d'éducation il n'est point de

système qui formellement l'emporte sur les autres... Tout dépend de

l'homme qu'on est, de la femme qu'on a, du métier qu'on fait, de

l'appartement qu'on habite, des gens qu'on fréquente, des qualités

natives de l'enfant, de ses défauts, de son tempérament. C'est une grave

affaire, madame, que de former un homme...»

Grave affaire et lourde responsabilité! Ainsi, il y a au Tyrol un père

et une mère qui, s'ils ont une conscience et lisent les journaux, ont dû

vivre ces jours-ci, comme disait Dumas, de supérieures minutes

d'émotion. Ce sont les parents de ce jeune Rinaldo Agostini, dit Eitar

Amor, arrêté pour vagabondage, et à propos de qui la question se posa,

devant les magistrats et les philologues, de savoir s'il n'existait

point au monde une langue si jeune que personne ne la connût encore, ou

si vieille que tout le monde, sauf ce miraculeux vagabond, l'eût

oubliée.

Qu'était-ce que l'_agrach?_ Personne ne savait; et le faux Eitar

demeurait, pendant une semaine, l'impassible spectateur des discussions

dont sa personne et son aventure étaient l'objet. Il répondait aux

questions avec politesse, s'efforçait visiblement d'aider ses juges dans

l'éclaircissement d'un mystère qui avait fini par affoler tout le monde.

Une fiche trouvée dans les dossiers de M. Bertillon fit connaître le nom

véritable de Eitar; que ce «déraciné» dont l'histoire avait ému Paris

était un simple aventurier; que la langue qu'il parlait, sans en pouvoir

préciser l'origine ni la grammaire, était un argot de son invention.

Cet Agostini me trouble. Je pense à ce qu'une telle aventure suppose

d'audace, de volonté, de finesse, d'intelligence, de sang-froid chez le

gamin qui en fut le héros et aux très belles choses, aux très grandes

choses peut-être, dont eût été capable--orienté vers un idéal

noble--cet esprit-là. Je songe aux petites causes mystérieuses, au

tragique mystère d'influences de quoi il dépend qu'un enfant paré de

tels dons les emploie à conquérir de la gloire ou à mériter de la

prison... Et je suis bien contente de n'avoir pas de fils à élever.

J'aurais trop peur.

L'Illustration, No. 3266, 30 Septembre 1905 · 第 5 / 37 题