M. TRAVERSE: Ce sont des aristocrates.

M. BANQMAN. «Et ne pouviez-vous, s'il fallait absolument consommer cette

inconcevable révolution, sauver du moins les apparences, supprimer les

gants du soldat, mais les laisser figurer sur le budget; de cette

manière, au moins, on n'en eût rien su, et l'honneur national eût été

sauf.

MILORD GRAVE (avec un signe approbateur): Voilà ce qu'il fallait faire.

M. BANQMAN. «Mais non, vous avez agi avec votre légèreté et votre audace

accoutumées, car là sont les deux mobiles de toute votre politique; vous

leur avez dû vos succès eux-mêmes, selon l'admirable expression du

profond penseur qui a dit de vous: Ils se sont élevés parce qu'ils

étaient vides.

(Mouvement; tous les yeux se tournent vers M. Tacitus, qui a l'air de

dormir; rires et applaudissements.)

«En conséquence, continue l'orateur, je propose le projet de loi

suivant, dont copie a été déposée sur le bureau de M. le président:

«ARTICLE 1er. La Chambre déclare ne point approuver la mesure qui

vient de frapper l'armée, et décide que l'on accordera à chaque soldat

six paires de gants, au lieu de trois que lui passait autrefois le

règlement.

«ART. 2. Ces gants seront tricotés, en fil d'Écosse, et garnis

d'élastiques au poignet.

«ART. 3. Ils devront être distribués à tous les régiments trois jours

après la promulgation de la présente loi.

«ART. 4. Les ministres actuels, ne pouvant procéder avec impartialité

à cette répartition, sont priés d'en laisser le soin à des

successeurs.»

Après la lecture de ces propositions, M. Banqman descend de la tribune

et reçoit les félicitations de toutes les fractions flottantes de la

Chambre, y compris les indépendants. Le ministre de l'intérieur se

dirige vers la tribune, mais il est rappelé par son confrère des travaux

publics, qui veut prendre sa place, et est à son tour retenu par le

ministre des affaires étrangères. Une vive discussion s'élève entre eux;

enfin les cris: «Aux voix! aux voix!» deviennent si nombreux que le

président se voit forcé de passer outre.

L'article 1er est mis aux voix:

Nombre de votants 613

Boules noires 290

Boules blanches 323

La Chambre adopte!

Les ministres se querellent plus fort.

On passe aux art. 2 et 3, qui sont également adoptés.

Les ministres sont près de se prendre aux cheveux; mais le président lit

l'art. 4, qui les apaise subitement; ils se retirent à l'écart pendant

qu'on vote et semblent se consulter.

L'art. 4 est également adopté.

Il ne reste plus qu'à voter sur l'ensemble de la loi. Les ministres, qui

se sont entendus, font passer à M. Banqman un billet sur lequel ils ont

écrit:

«L'introduction des crochets étrangers sera dès demain prohibée.»

M. Banqman met le billet dans sa poche avec la boule blanche et vote

contre la loi. Un autre billet apprend à M. Format qu'il est nommé

avocat général; un troisième annonce au général Pataquès le titre de

maréchal; un quatrième avertit milord Grave que l'on est en mesure de

publier des lettres à une comtesse avec les réponses, traduction libre

de la correspondance d'Héloïse et d'Abeilard; un cinquième fait savoir à

Tacitus que son neveu aura une perception et sa cousine un bureau de

tabac.

On vote sur l'ensemble de la loi.

Nombre de votants 613

Boules noires 611

Boules blanches 2

La Chambre rejette.

Le président fait entendre l'air: _Allons-nous-en, gens de la noce_.

Et la séance est levée.

Le monde tel qu'il sera · 第 81 / 91 题