On voit un rocher couvert de grands nids; c'est la ville natale de
Moïse, la capitale des crocodiles.
Ceux-ci s'agitent autour de leurs demeures et vaquent à leurs devoirs
domestiques. Les mères soignent leurs petits, les pères de famille
partent pour la pêche ou la chasse. Les jeunes caïmans entraînent à
l'écart les jeunes caïmanes. Telle est la perfection de la mise en scène
que l'on croirait voir un peuple civilisé.
Séparée de tout ce mouvement, Astarbé se tient mélancoliquement assise
aux bords du rocher. Moïse vient de la quitter pour quelques visites de
famille. Elle pense à son époux, dont elle tient la miniature, et, après
avoir versé un torrent de larmes et de vers, elle s'enveloppe dans son
burnous en déclarant que,
Ne voyant plus Kléber, elle ne veut rien voir!
L'aigle chauve paraît alors dans les nuages, descend lentement, saisit
dans ses serres les quatre coins du burnous et emporte la jeune fille à
travers les airs!
Moïse, qui arrive dans ce moment, s'élève en vain sur sa queue en
tendant vers elle des pattes éplorées; Astarbé disparaît dans les
nuages!
Ici commence un monologue pantomime du caïman, qui exprime sa douleur
par tous les moyens à son usage: il pousse des gémissements, saisit sa
tête à deux pattes comme s'il voulait s'arracher les cheveux, se roule à
terre, où il reste enfin suffoqué de douleur.
Mais il est arraché à cette espèce d'évanouissement par le bruit du
tambour: c'est l'armée française qui vient de débarquer à l'île des
caïmans.
On voit bientôt arriver l'avant-garde, tambour-major en tête. Le
crocodile court à sa rencontre, et, par ses gestes, il engage les
soldats à le suivre pour délivrer leur général. Mais les Français, qui
ne comprennent point son langage, et que l'expérience a rendus défiants
à l'endroit des crocodiles, croisent la baïonnette. Moïse, désespéré,
veut s'échapper; on en conclut que c'est un traître, et il est arrêté.
Au même instant, un officier aperçoit la miniature échappée aux mains
d'Astarbé et dit:
Le portrait de Kléber!... plus de doute possible.
Ce monstre a dévoré notre chef invincible.
Les soldats, furieux, poussent des cris de mort, et Moïse est emmené
pour être fusillé.