Expliquer, d'après les formules de la Cuisinière bourgeoise, tous les
ingrédients qui composent chacun des ragoûts scientifiques connus sous
le nom de _corps_.
* * * * *
Maurice demeura d'abord épouvanté des connaissances demandées aux
candidats; mais il se rappela heureusement que, même de son temps, les
programmes n'étaient point toujours des vérités. Pour cet examen, comme
pour tout le reste, sans doute, on ne voulait que la forme, cette loi
suprême des Brid'Oison de tous les temps: car quiconque demande
l'impossible s'engage d'avance à ne rien exiger.
M. Atout lui expliqua ensuite par quelle série d'ingénieuses méthodes
l'étude de ces connaissances était facilitée aux élèves du grand
collége.
Il lui montra d'abord la classe destinée au cours d'histoire, où chaque
pan de mur représentait une race, chaque banc une succession de rois,
chaque poutre une théogonie. Là tous les objets portaient une date ou
rappelaient un événement. On ne pouvait suspendre son chapeau à une
patère sans se rappeler un homme illustre, essuyer ses pieds à la natte
sans marcher sur une révolution. Grâce à ce système mnémotechnique,
aussi expéditif que profond, l'histoire universelle était ramenée à une
question d'ameublement; l'élève l'apprenait malgré lui et rien qu'en
regardant. Qu'on lui demandât, par exemple, le nom du premier roi de
France, il se rappelait la vis intérieure de la serrure, et répondait:
«Clo-vis.» Qu'on voulût connaître la date de la découverte de
l'Amérique, il pensait aux quatre pieds de la chaire, dont chacun
représentait un chiffre différent, et répondait: 1492. Qu'on s'informât,
enfin, de l'événement le plus important qui suivit la naissance du
christianisme, il voyait les deux barres d'appui qui s'avançaient sur
l'amphithéâtre, et répondait hardiment; «L'invasion des bar-bares!»
M. Atout ne manqua point de faire remarquer à Maurice les avantages de
cette méthode débarrassée de toute donnée philosophique, et grâce à
laquelle il suffisait de penser à deux choses pour s'en rappeler une.
Il le conduisit ensuite au cours de géographie, où la terre avait été
figurée en relief, afin que les élèves pussent se faire une idée plus
exacte de sa beauté et de sa grandeur. Les montagnes y étaient
représentées par des taupinières, les fleuves par des tubes de
baromètre, et les forêts vierges par des semis de cresson étiquetés. On
y voyait la représentation des villes en carton, et de petits volcans de
fer-blanc, au fond desquels fumaient des veilleuses sans mèches.
Une salle voisine contenait tout le système planétaire, en taffetas
gommé, et mis en mouvement par une machine à vapeur de la force de deux
ânes. Il avait seulement été impossible de conserver aux différents
corps célestes leur dimension proportionnelle, leurs distances
respectives et leurs mouvements réels; mais les élèves, avertis de ces
légères imperfections, n'en étaient pas moins aidés à comprendre ce qui
était, par la représentation de ce qui n'était pas.
Un musée général complétait ces moyens d'instruction du grand collége de
Sans-Pair. On y avait réuni des échantillons de toutes les productions
naturelles et de toutes les industries humaines. Ce que l'enfant
n'apprenait autrefois qu'en vivant et par l'usage lui était ainsi
artificiellement enseigné; il avait sous la main la création entière par
cases numérotées. On lui montrait un échantillon de l'Océan dans une
carafe, la chute du Niagara dans un fragment de rocher, les mines d'or
de l'Amérique du Sud au fond d'un cornet de sable jaunâtre. Il étudiait
l'agriculture dans une armoire vitrée, les différentes industries sur
les rayons d'un casier, et les machines d'après de petits modèles
exposés sous des cloches à fromage. Le monde entier avait été réduit,
pour sa commodité, à une trousse d'échantillons; il l'apprenait en
jouant au petit ménage, et sans en connaître les réalités.
Tels étaient les principes d'instruction adoptés par l'université de
Sans-Pair; quant à l'éducation, elle reposait sur une idée encore plus
ingénieuse.
Son unique but étant de préparer des citoyens honorables, c'est-à-dire
habiles à s'enrichir, on lui avait sagement donné pour unique base le
dévouement à soi-même. Chaque enfant s'accoutumait de bonne heure à
tenir un compte de profits et pertes pour chacune de ses actions. Il
calculait tous les soirs ce que lui avait rapporté sa conduite de la
journée: c'était ce qu'on appelait l'examen de conscience. Il y avait un
tarif gradué pour les mérites et pour les fautes: tant à la patience,
tant à l'amabilité, tant au bon caractère! Les vertus se résumaient en
rentes ou en priviléges, pourvu que ce fussent des vertus comprises dans
le programme: car l'université des Intérêts-Unis montrait, à cet égard,
une sage prudence: elle n'encourageait que les qualités qui pouvaient
tourner un jour au profit de leur possesseur. Les vertus coûteuses
étaient traitées comme des vices.
Or, pour mieux encourager les enfants à s'enrichir; on les initiait de
bonne heure au culte du confort, on leur en faisait une habitude, on les
trempait dans ce fleuve des jouissances matérielles qui rend les
consciences plus souples. Leur collége était un palais, pour lequel
l'industrie avait épuisé ses merveilles. Il y avait des manéges, des
billards, un casino pour la lecture et une salle de spectacle adossée à
la chapelle. On donnait à chaque élève un appartement complet et un
tilbury, avec un groom pour les promenades.
M. Atout ayant voulu faire voir à Maurice un de ces logements de garçon,
ils le trouvèrent occupé par un élève de sixième, déjà complètement
initié à la vie d'étudiant.
Du reste, l'agréable n'avait point fait négliger l'utile. Au milieu de
la principale cour s'élevait une Bourse, où tous les élèves se
réunissaient chaque matin. On y négociait sur les fruits de la saison,
sur les lapins blancs et sur les plumes métalliques. Il y avait là,
comme à la grande Bourse de Sans-Pair, des opérations habiles ou
hasardeuses, des ruines et des opulences subites. On y jouait aussi à la
baisse au moyen de fausses nouvelles, et à la hausse par des
accaparements combinés, de sorte que les élèves se formaient dès
l'enfance au mensonge légal et prenaient l'importante habitude de ne se
fier à personne.
Ils s'exerçaient également à l'emploi de la presse périodique, en
rédigeant quatre journaux d'opinions contraires, dans lesquels ils
tâchaient de se calomnier et de se nuire, aussi bien que des hommes
faits.
Après le collége de Sans-Pair venait le grand Athénée national, dont les
cours étaient fréquentés par des auditeurs de tout sexe et de tout âge.
Le professeur de numismatique, que Maurice voulut entendre, faisait ce
jour-là une leçon sur la cuisine du dix-neuvième siècle, tandis que le
professeur d'économie politique traitait la question des antiquités
mexicaines. Quant au professeur de philosophie, il se renfermait plus
rigoureusement dans la matière de son cours, et ne s'occupait guère que
d'injurier ses adversaires.
En ressortant, M. Atout montra à ses hôtes les Écoles de droit, de
médecine, d'industrie, de beaux-arts, mais sans y entrer. Leur
organisation différait peu de celle du grand collége, et l'examen des
doctrines qui y étaient enseignées eût demandé trop de temps. Maurice
devait d'ailleurs retrouver plus tard ces doctrines mises en pratique
dans le monde par les commerçants, les artistes, les avocats et les
docteurs.
Ils ne s'arrêtèrent donc que devant l'édifice construit pour les
examens.
Chaque Faculté avait une salle tellement disposée que les candidats
subissaient les épreuves sans l'intervention d'aucun examinateur.
C'était une sorte de labyrinthe fermé de cent petites portes, sur
chacune desquelles se trouvait inscrite une question du programme, avec
une vingtaine de mauvaises réponses mêlées à la bonne. Si le candidat
mettait le doigt sur celle-ci, la porte s'ouvrait d'elle-même, et il
passait outre; sinon, il demeurait enfermé comme un rat pris au piége!
Par ce moyen, toute erreur et toute injustice devenaient impossibles;
l'examinateur avait atteint la perfection d'indifférence et
d'impassibilité si longtemps poursuivie: ce n'était plus un homme avec
ses ardeurs, ses inclinations, ses répugnances, mais une machine
immuable comme la vérité. On ne choisissait pas les aspirants, on les
blutait; ici la fleur de froment, là le son grossier. Les professeurs
n'avaient désormais à s'occuper des examens que pour toucher le prix du
travail qu'ils ne faisaient plus.
Comme ils franchissaient la dernière porte du quartier universitaire, M.
Atout montra un second établissement, d'une étendue presque égale, et
destiné à l'instruction des jeunes filles. L'organisation était à peu
près la même que dans celui des garçons; mais les connaissances acquises
y différaient essentiellement. La principale étude était celle de
l'orgue expressif appliqué aux danses de caractère. Les élèves y
consacraient sept heures par jour. Le reste du temps était employé aux
leçons de minéralogie, d'architecture et d'anatomie. Il y avait, en
outre, un cours d'orthographe une fois par semaine, et l'on cousait tous
les mois.
Quant à la morale, elle était formulée dans un catéchisme qui devait
servir de règle de conduite aux jeunes filles, et qu'on leur faisait
apprendre par coeur. Il y avait un chapitre pour la toilette, un
chapitre pour les bals et les visites, un chapitre pour le mariage.
_Demande._ Une femme doit-elle désirer le mariage?
_Réponse._ Oui, si elle peut être bien mariée.
_Demande._ Qu'est-ce qu'une femme bien mariée?
_Réponse._ C'est celle qui, ayant épousé un homme honorable, profite et
jouit de sa position.
_Demande._ Qu'entendez-vous par un homme honorable?
_Réponse._ J'entends un homme qui paye le cens d'éligibilité.
_Demande._ Comment la femme doit-elle aimer son mari?
_Réponse._ Proportionnellement à la pension qu'il lui accorde.
_Demande._ Pouvez-vous réciter votre acte d'espérance matrimoniale?
_Réponse._ «Mon Dieu, je compte sur votre infinie bonté pour obtenir
l'époux selon mon coeur; qu'il soit assez riche pour me donner un
équipage, un hôtel, des loges au grand théâtre de Sans-Pair, et
puisse-t-il, ô mon Dieu! montrer autant de courage à agrandir sa fortune
que j'aurai de plaisir à la dépenser!»
Maurice n'en lut point davantage, et demanda à l'académicien si les deux
grandes institutions universitaires qu'il venait de lui montrer étaient
les seuls établissements d'instruction publique existant à Sans-Pair.
«Il y a, de plus, les institutions exploitées par l'industrie
particulière, répliqua M. Atout: écoles, pensionnats, lycées, professant
toutes les sciences connues par toutes les méthodes inventées. Mais le
plus célèbre de ces établissements est celui de M. Hâtif, qui a trouvé
le moyen d'appliquer à l'instruction des enfants le système des serres
chaudes, et qui obtient des savants _forcés_, comme les jardiniers
obtenaient autrefois des melons de primeur. Il lui suffit de placer ses
élèves sur une couche propre à hâter la sève intellectuelle, et de
veiller au thermomètre qui indique le degré de chaleur nécessaire pour
la maturation de leurs cerveaux. Il a toujours ainsi, sous verrine,
plusieurs centaines d'écoliers, qui sont de grands hommes à dix ans et
des enfants à vingt.
Du reste, sa fabrique de prodiges prospère. C'est de chez lui que
sortent tous ces virtuoses qui improvisent des symphonies au maillot,
ces grands mathématiciens calculant la circonférence de la terre avant
de savoir parler, et ces poëtes prématurés qui font leurs premières
élégies avant leurs premières dents.»