«Des nourrices! répéta-t-il. Vous parlez là d'une habitude des siècles
barbares!
--Alors, reprit Marthe, les enfants sont élevés par leurs mères?
--Fi donc! interrompit l'académicien, ce serait encore pis. La
civilisation a fait comprendre la folie d'une pareille dépense de temps
et de soins. Ici, comme partout, nous avons substitué la machine à
l'homme. De votre temps, il n'y avait qu'une université de professeurs;
nous avons agrandi l'institution en créant une université de nourrices.
Le nouveau-né est mis au collége le jour de son entrée dans le monde, et
nous revient dix-huit ans après tout élevé. IL serait difficile, comme
vous le voyez, de simplifier davantage les liens de la famille. Plus de
gênes ni d'inquiétudes! L'enfant est aussi libre que s'il n'avait point
de parents, les parents aussi libres que s'ils n'avaient point
d'enfants. On s'aime tout juste autant qu'il le faut pour se souffrir;
on se perd sans désespoir. Les générations se succèdent dans la même
maison, comme des voyageurs dans la même auberge. Ainsi a été résolu le
grand problème de la perpétuation de l'espèce, en évitant l'association
passionnée des individus.»
Comme il achevait, la calèche s'arrêta devant un immense édifice, à
l'entrée duquel on avait gravé en lettres colossales:
_Université des métiers-unis.--Institution pour les jeunes gens et les
jeunes demoiselles non sevrés.--Allaitement à la vapeur._
Une machine, sculptée sur le fronton, était entourée de nourrissons,
vers lesquels elle étendait ses bras d'acier et ses mamelles de liége
verni. Au-dessus se lisait la sainte légende:
_Laissez venir vers moi les petits enfants!_
Lorsqu'il se présenta au bureau, M. Atout dut indiquer le numéro d'ordre
sous lequel son fils avait été inscrit. Le commis feuilleta son
catalogue d'enfants, et dit brièvement:
«Salle Jean-Jacques-Rousseau, quatrième rayon, case D.»
L'académicien prit le bras de milady Ennui, et se hasarda à travers les
immenses corridors.
De loin en loin, des gardiens portant le costume de l'établissement,
composé d'un tablier de taffetas ciré et d'une coiffure en forme de
biberon, indiquaient aux visiteurs la direction qu'ils devaient prendre.
Marthe et Maurice longèrent d'abord une galerie où des métiers de
différentes formes tissaient des layettes; puis une seconde, où d'autres
mécaniques fabriquaient de petits cercueils. De là, ils traversèrent une
cour pleine de paniers à roulettes, dans lesquels les enfants
apprenaient à marcher, et arrivèrent devant un vaste atelier éclairé par
la flamme des grands fourneaux.
«Vous voyez les cuisines de l'établissement, dit M. Atout en s'arrêtant;
c'est là que se fabrique le breuvage destiné aux enfants. On avait cru
longtemps que l'aliment le plus convenable pour les nouveau-nés était le
lait de leur mère; mais la chimie a démontré qu'il était malsain et peu
nourrissant. L'Académie des sciences a, en conséquence, nommé une
commission, qui a donné la recette d'un breuvage plus rationnel. Il se
compose de quinze parties de gélatine, de vingt-cinq parties de gluten,
de vingt parties de sucre et de quarante parties d'eau; le tout
composant une mixtion connue sous le nom de _supra-lacto-gune_ ou _lait
de femme perfectionné_. Une expérience sans réplique a, du reste, prouvé
l'excellence de ce breuvage: c'est que tous les nouveau-nés qui refusent
d'en boire, et ils sont nombreux, tombent, par suite, dans la langueur,
et meurent infailliblement au bout de deux ou trois jours. Quant aux
procédés employés pour la distribution du supra-lacto-gune, vous allez
pouvoir en juger vous-mêmes.»
A ces mots, M. Atout ouvrit une porte, et les visiteurs se trouvèrent
dans la salle des allaitements.
C'était une immense galerie, garnie aux deux côtés d'espèces de planches
à bouteilles, sur lesquelles les enfants étaient assis côte à côte.
Chacun d'eux avait devant lui son numéro d'ordre et le biberon breveté
qui lui tenait lieu de mère. Une pompe à vapeur, placée au fond de la
salle, faisait monter le supra-lacto-gune vers des conduits qui le
partageaient ensuite entre les nourrissons. L'allaitement commençait et
finissait à heure fixe, ce qui donnait aux enfants l'habitude de la
régularité. Tous devaient avoir un même appétit et un même estomac, sous
peine de jeûne ou d'indigestion; on eût pu inscrire à l'entrée de la
salle comme sur les portes républicaines de 1793:
_L'Égalité ou la Mort._
M. Atout fit admirer à ses compagnons tous les détails de cet
établissement modèle, auquel on devait, selon son heureuse expression,
l'anéantissement des superstitions maternelles. Il prouva qu'en
employant les machines, on avait réalisé, sur chaque nourrisson, un
bénéfice de 3 centimes par jour, ce qui donnait, pour l'année, 9 fr. 95
c, et pour les 10 millions de nouveau-nés, près de 100 millions
d'économie! Il expliqua ensuite de quelle manière l'établissement se
trouvait partagé en neuf salles correspondant aux neuf classes de la
société. Le breuvage, les soins, l'air et le soleil y étaient distribués
conformément au principe de justice romaine; _habita ratione personarum
et dignitatum_. Les enfants de millionnaires avaient neuf parts, et les
fils de mendiants le neuvième d'une part, ce qui leur servait à tous
deux d'apprentissage pour les inégalités sociales. L'un s'accoutumait
ainsi, dès le premier jour, à tout exiger, l'autre à ne rien attendre.
Merveilleuse combinaison, qui assurait à jamais l'équilibre de la
république!
Pendant ces explications, milady Ennui cherchait son numéro,
c'est-à-dire son fils, dont elle avait vanté à Marthe les grâces
enfantines. Elle l'aperçut enfin dans sa case; mais le
_supra-lacto-gune_ produisait son effet ordinaire, et l'héritier des
Atout se tordait comme un ver coupé en quatre.
Le médecin de service, averti, accourut aussitôt et déclara que les
contorsions du numéro 743 tenaient à des douleurs aiguës, affectant
spécialement les régions du côlon, d'où elles avaient pris vulgairement
le nom de coliques. Mais l'académicien protesta contre cette étymologie.
Il fit observer que colique avait le même radical que colère, et ne
pouvait venir que du grec cholê, _bile_. Il en résulta une longue
discussion, émaillée de citations malgaches, syriaques ou chinoises,
pendant laquelle le numéro endolori continuait à subir le mal dont on
discutait le nom. Enfin, le docteur et M. Atout, n'ayant pu s'entendre,
s'en allèrent chacun de leur côté, bien décidés à écrire un mémoire sur
la question.
Quant à milady Ennui, scandalisée des grimaces de son héritier, elle
avait passé outre avec ses deux hôtes, et s'occupait à leur faire
remarquer la grandeur opulente de tout ce qui les entourait.
Les murs étaient tapissés de nattes précieusement travaillées, les
plafonds chargés de moulures ciselées, les fenêtres ornées de rideaux de
soie à crépines d'or. On avait garni les cases des nourrissons de tapis
moelleux; les numéros brillaient sur des plaques émaillées; de larges
ventilateurs de gaze rayée d'argent renouvelaient sans cesse l'air des
galeries; l'industrie avait, en un mot, épuisé son luxe et sa prévoyance
en faveur des nouveau-nés; il ne leur manquait absolument que des mères.
A la suite des salles d'allaitement se trouvait le second établissement,
destiné au sevrage. On y recevait les enfants de quinze mois, et ils
étaient soumis, dès lors, à une combinaison d'exercices destinés au
perfectionnement des organes. Il y avait un appareil pour leur apprendre
à voir, un second pour leur enseigner à entendre, d'autres encore pour
les habituer à déguster, à sentir, à respirer.
«De votre temps, dit M. Atout à Maurice, l'enfant était abandonné à
lui-même; il se servait de ses poumons, sans savoir comment; il agissait
sans apprentissage; il s'exerçait à vivre en vivant! Méthode barbare,
que l'absence des lumières pouvait seule justifier. Aujourd'hui nous
avons amélioré tout cela. L'espèce humaine n'est plus qu'une matière
vivante, à laquelle nous donnons une forme et une destination; la
Providence n'y est pour rien; nous lui avons ôté le gouvernement du
monde, qu'elle dirigeait sans discernement, et nous fabriquons l'homme à
l'instar du calicot, par des procédés perfectionnés.
Du reste, ces premières études ne sont qu'une avant-scène de la vie;
c'est seulement au sortir de la maison de sevrage, que chaque enfant
prend la route qu'il doit ensuite poursuivre.
--Et par qui cette route lui est-elle indiquée? demanda Maurice.
--Par les docteurs du bureau des triages que vous avez devant vous.»
Ils venaient, en effet, d'arriver à un troisième édifice, moins
considérable que les précédents, dans lequel ils entrèrent. C'était un
musée phrénologique, où ils aperçurent une dizaine de médecins occupés à
constater les différentes aptitudes. Des garçons attachés à
l'établissement leur apportaient sans cesse des pannerées d'enfants,
dont ils tâtaient le crâne, et auxquels ils donnaient un nom et une
destination, selon les protubérances observées. L'écriteau passé au cou
des sujets examinés indiquait le résultat de l'examen.
L'enfant recevait là son brevet de grand mathématicien, de grand artiste
ou de grand poëte, et n'avait plus qu'à le devenir. Par ce moyen, toute
incertitude de vocation disparaissait. Au lieu d'errer à travers vingt
goûts opposés, comme un étranger qui demande sa route à tous les
passants, vous trouviez une direction indiquée, vous n'aviez qu'à
partir, qu'à poursuivre, et vous étiez sûr d'arriver au but... à moins
qu'on ne vous eût indiqué un mauvais chemin.
Du bureau des triages, Marthe et Maurice passèrent aux écoles.
M. Atout, qui joignait à ses autres titres celui d'inspecteur général
des études, leur fit tout voir dans le plus grand détail.
La base de l'instruction donnée au collége de Sans-Pair était le
thibétain, langue d'autant plus intéressante à connaître que l'on avait
cessé de la parler depuis environ mille ans. Les élèves lui consacraient
quatre jours sur cinq. Le reste du temps était employé à examiner les
hiéroglyphes des anciennes pyramides d'Égypte, dont il ne restait plus
qu'une gravure apocryphe, et à approfondir la différence existant entre
l'absolu complet et l'absolu universel!
Ces enseignements avaient pour but de préparer l'élève à la vie
pratique, et de lui servir de point de départ pour devenir ingénieur,
médecin ou commerçant.
M. Atout, qui voulait faire apprécier à son hôte l'étendue des
connaissances acquises par les écoliers de l'établissement, lui remit le
programme de l'examen que tous devaient subir avant de le quitter.
UNIVERSITÉ DES MÉTIERS-UNIS
GRAND COLLÉGE DE SANS-PAIR
PROGRAMME POUR LE BACCALAURÉAT ÈS LETTRES