VI

Un salon.--Présentation de madame Atout complétée.--Promenade aérienne;

le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de

cheminée.--Une femme à la mode.--Maternité.

Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux.

L'académicien venait d'apprendre les mésaventures nocturnes de son hôte

et en riait aux éclats. Il le reconduisit vers Marthe, qui commençait à

s'inquiéter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau,

avec plus de détails, les différents mécanismes de leur appartement.

Il était au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette

retentit dans toute la maison! Le démonstrateur s'interrompit

brusquement:

«C'est madame Atout, dit-il avec une déférence craintive; nous

reprendrons cet entretien une autre fois. Elle désire vous voir, ne la

faisons point attendre.»

Il hâta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pièces avec ses

hôtes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient

point encore aperçu.

C'était une galerie ornée de curiosités, de tableaux et de plans levés

représentant différentes coupes de machines. Un cadre immense renfermait

tous les diplômes académiques accordés à M. Atout, et rayonnant, autour

de son portrait, en glorieuse auréole.

Ce portrait, passé dans le commerce, comme celui de tous les hommes

illustres de l'an trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes.

Il grimaçait dans les moulures du plafond; il soutenait, en guise de

cariatides, les consoles de la corniche; il se reliéfait sur les bras

sculptés des fauteuils. La nécessité d'approprier l'image à ces

différents emplois avait seulement altéré parfois la dignité académique

du modèle. Ici on le représentait contre un pied de candélabre; là,

penché en avant, et la bouche ouverte en manière de gargouille; plus

loin, plié sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent

l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi

sûrement que le gamin de Paris eût reconnu l'image de Napoléon moulée en

sucre d'orge, ou même sculptée par un membre de l'Institut.

Ainsi que l'académicien l'avait deviné, madame Atout attendait Marthe et

Maurice; mais, bien que ce dernier l'eût aperçue la veille, il ne put la

reconnaître: la réalité et l'_apparence_ ne formaient plus qu'un seul

être. La femme était entrée dans le corset de manière à y disparaître;

le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en était

plus que l'organe moteur!

Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empêcher de murmurer, en sa

qualité d'orientaliste:

«Le corsetier est grand!...»

Quant à Marthe, qui n'était point dans le secret, elle crut voir ce

qu'elle voyait, et admira!

Madame Atout n'avait rien négligé pour faire valoir des beautés qui

sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie

amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche,

laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse élégance. Le

visage maigre et tiré contrastait bien avec cette riche nature; mais le

teint en était si blanc! les lèvres si fraîches! les cheveux si noirs et

si soyeux! Puis la richesse des ornements détournait l'attention. Madame

Atout portait sur la tête l'imitation, en petit, d'une machine à

fabriquer les queues de bouton, autrefois inventée par son père, et aux

deux bras les modèles d'une roue de tournebroche modifiée par son

grand-oncle, et d'un cercle de chaudière perfectionné par son frère

aîné. Maurice apprit plus tard que c'étaient autant d'armoiries

parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle

avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronnée de lauriers et

encadrée dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un

médaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme

qu'elle avait reçue en mariage; on y lisait gravé en lettres d'or:

_Trois millions de dot.--Séparée de biens!_

Maurice comprit sur-le-champ la déférence de l'académicien pour la

femme-corset.

La présentation fut faite à milady Ennui, qui lorgna les deux

ressuscités avec une curiosité nonchalante, leur adressa une vingtaine

de questions dont elle n'attendit pas les réponses, puis déclara tout à

coup qu'elle voulait déjeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux

une promenade à la grande avenue des cheminées.

En sortant de table, M. Atout conduisit ses hôtes et milady Ennui sur la

terrasse de son hôtel, où ils trouvèrent une calèche aérostatique, dans

laquelle ils montèrent: car, à Sans-Pair, les principaux moyens de

communication avaient été établis, pour plus de commodité, à travers

l'espace autrefois abandonné au vent et aux hirondelles. Les rues

étaient presque exclusivement laissées aux piétons. On voyait les

fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ailés, courir et se

croiser dans tous les sens; l'éther, enfin conquis, était devenu un

nouveau champ pour l'activité humaine. Ici, des débardeurs aéronautes

dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'électricité; là,

des chiffonniers aériens glanaient les épaves égarées dans l'espace;

plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds

ou les fumées flottantes, tandis qu'à leur côté quelque honnête

bourgeois, abrité par deux nuées, essayait de prendre à la ligne les

oiseaux de passage.

Après avoir traversé les plaines de l'air, la calèche abaissa son vol

vers une sorte d'avenue formée par les cheminées des plus hauts

édifices. C'était le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute

l'aristocratie élégante s'y donnait rendez-vous.

L'académicien montra successivement à ses deux hôtes les équipages des

beautés en vogue, des célébrités à la mode, des banquiers les plus

millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur

leurs aérostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudées aux

balcons des terrasses.

Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la variété des

physionomies de cette société d'élite. On retrouvait, chez les uns, les

traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les

autres, celles de l'Américain au front fuyant. Il y avait des traits de

Malais olivâtres et de nègres frisés comme les fourrures d'astracan. On

trouvait même quelques Caucasiens portant, selon les règles établies

pour leur race, _l'angle facial ouvert à quatre-vingts degrés et le nez

long..._ à moins qu'ils ne fussent camus!

Ce mélange de types était la conséquence naturelle des progrès des

lumières. Tous les sangs s'étaient mêlés. Mais, comme dans une terre

abandonnée à elle-même, ou les plantes les moins précieuses ne tardent

pas à tout envahir, les races les plus déshéritées avaient fini par

prévaloir dans les générations successives, et la fraternité générale

avait amené la laideur universelle.

Une seule exception frappa Maurice. C'était une femme à demi couchée

dans un char incrusté de nacre. A la voir glisser légèrement au milieu

de l'air, on eût dit cette divinité, à la merveilleuse ceinture,

qu'Homère nous représente emportée dans l'espace par ses colombes, et

n'ayant qu'à sourire pour que tout frémisse de volupté! Vêtue d'une

tunique de mousseline rayée d'or, elle laissait pendre, hors du char, un

de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'éther. Son

manteau de gaze flottait derrière elle comme une nuée, et ses cheveux

blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses épaules.

Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son char, comme un

essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie.

Maurice la montra à l'académicien et demanda son nom.

«Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connaît? C'est madame

Facile... dont le mari est toujours en ambassade à six mille lieues de

Sans-Pair. N'est-ce pas le président de la chambre des envoyés qui la

suit?

--Il me semble, en effet!» répondit l'académicien.

Milady fit un geste d'indignation.

«Quelle honte! s'écria-t-elle; un homme grave avoir une pareille

faiblesse!...

--Comme vous dites... une faiblesse, répéta M. Atout, qui ne paraissait

pas lui-même bien fort.

--Oser paraître avec elle, continua milady; la voir étaler publiquement

une beauté trop connue!»

M. Atout jeta un regard de côté, comme s'il eût souhaité la mieux

connaître.

«Ne point être repoussé par le dégoût, par le mépris!» acheva la

femme-corset.

Dans ce moment, madame Facile passa près de la calèche. L'air, agité par

son vol, apporta jusqu'à M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied

nu faillit l'effleurer.

«C'est scandaleux! s'écria milady.

--Scandaleux! répéta l'académicien, qui frémissait encore, et

poursuivait d'un oeil avide la voluptueuse vision.

--Partons! reprit la première, indignée.

--Partons!» répliqua le second en soupirant.

La calèche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela

le fils qu'elle avait en nourrice et déclara qu'elle voulait le voir.

Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mère avait devancé

chez elle la maternité. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie

attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans

s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, à peine l'avait-elle pressé

sur son coeur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport

caressant. Elle l'appuyait à son épaule, posait une joue sur sa petite

tête bouclée, le berçait en chantant; et, si l'enfant, cédant à ses

caresses, s'endormait, elle-même fermait bientôt les yeux, et, le coeur

gonflé d'une joyeuse illusion, rêvait qu'elle était sa mère!

Que de fois cette hallucination l'avait subjuguée! Que de fois elle

avait vu, dans ces songes éveillés, toutes les fantaisies de son

espérance se traduire en vivantes images! C'était d'abord l'enfant

folâtre pendu à l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chèvre

docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire déjà découronnée

des grâces du premier âge, sans que celles du second fussent encore

écloses; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrêtait rêveuse

aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets

arrachés à cette rêverie! que de traces de larmes découvertes sous un

baiser! que de consolations données et reçues! Charmant retour

d'émotions oubliées! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre

recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie décline en

nous, si elle renaît dans notre second nous-même? Qui hérite de notre

sang et de notre âme ne doit-il pas hériter de notre bonheur? Laisse le

soleil à qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse,

la fille que tu as nourrie et formée, heureuse sans toi, heureuse par un

autre! Dans la succession des êtres, hélas! l'ingratitude est la dette

héréditaire; nos pères sont vengés par nos enfants! Eh bien! accepte la

nouvelle place qui t'est donnée: tu étais la reine de cette destinée,

sois-en l'esclave dévouée. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais

demander, persiste à être la mère de celle qui n'est plus ta fille. Tu

seras encore heureuse, si elle peut l'être; car le bonheur de ceux que

nous aimons est comme l'encens qui s'élève à l'autel: on ne le brûle

point pour nous, mais nous en partageons le parfum!

Puis, toutes les joies de la maternité ne renaîtront-elles point pour

toi avec les fils de ta fille? Ouvre tes bras, approche leurs têtes

blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui

retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme; tu sentiras

encore sur tes joues ridées ces petites mains qui appellent les baisers;

tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire.

Prends donc courage, ta tâche n'est point achevée; il y a encore des

enfants pour lesquels il faut te dévouer, craindre, veiller; et ceux-là,

grand'mère, tu n'auras point à souffrir de leur abandon: car, lorsqu'ils

seront des hommes, tu ne vivras plus! Sainte et généreuse passion pour

les petits! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est

passager, l'amitié se lasse; à mesure que l'homme avance sous le poids

de la vie, son coeur se tarit et se corrompt comme les eaux exposées à

l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule

elle entretient la source appauvrie du dévouement. Alors même que le

calcul décide de tous nos sentiments, celui-là reste désintéressé; pour

lui nous acceptons les mécomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants

n'assurent point seulement la continuité de la race humaine, ils sont

aussi les conservateurs de ses instincts les plus précieux et les plus

doux.

Le monde tel qu'il sera · 第 22 / 91 题