Un salon.--Présentation de madame Atout complétée.--Promenade aérienne;
le bois de Boulogne de Sans-Pair, dont les arbres sont des tuyaux de
cheminée.--Une femme à la mode.--Maternité.
Le lendemain, M. Atout entra comme Maurice ouvrait les yeux.
L'académicien venait d'apprendre les mésaventures nocturnes de son hôte
et en riait aux éclats. Il le reconduisit vers Marthe, qui commençait à
s'inquiéter de ne point le voir revenir, et il leur expliqua de nouveau,
avec plus de détails, les différents mécanismes de leur appartement.
Il était au plus fort de ces explications, lorsqu'un bruit de sonnette
retentit dans toute la maison! Le démonstrateur s'interrompit
brusquement:
«C'est madame Atout, dit-il avec une déférence craintive; nous
reprendrons cet entretien une autre fois. Elle désire vous voir, ne la
faisons point attendre.»
Il hâta le pas, ouvrit la porte, traversa plusieurs pièces avec ses
hôtes, et les introduisit enfin dans un grand salon qu'ils n'avaient
point encore aperçu.
C'était une galerie ornée de curiosités, de tableaux et de plans levés
représentant différentes coupes de machines. Un cadre immense renfermait
tous les diplômes académiques accordés à M. Atout, et rayonnant, autour
de son portrait, en glorieuse auréole.
Ce portrait, passé dans le commerce, comme celui de tous les hommes
illustres de l'an trois mille, se trouvait reproduit sous vingt formes.
Il grimaçait dans les moulures du plafond; il soutenait, en guise de
cariatides, les consoles de la corniche; il se reliéfait sur les bras
sculptés des fauteuils. La nécessité d'approprier l'image à ces
différents emplois avait seulement altéré parfois la dignité académique
du modèle. Ici on le représentait contre un pied de candélabre; là,
penché en avant, et la bouche ouverte en manière de gargouille; plus
loin, plié sous une ferrure qu'il soutenait. Mais, quelles que fussent
l'attitude et la destination, on y reconnaissait l'illustre Atout aussi
sûrement que le gamin de Paris eût reconnu l'image de Napoléon moulée en
sucre d'orge, ou même sculptée par un membre de l'Institut.
Ainsi que l'académicien l'avait deviné, madame Atout attendait Marthe et
Maurice; mais, bien que ce dernier l'eût aperçue la veille, il ne put la
reconnaître: la réalité et l'_apparence_ ne formaient plus qu'un seul
être. La femme était entrée dans le corset de manière à y disparaître;
le corset seul restait visible; lui seul vivait; madame Atout n'en était
plus que l'organe moteur!
Maurice s'inclina confondu, et ne put s'empêcher de murmurer, en sa
qualité d'orientaliste:
«Le corsetier est grand!...»
Quant à Marthe, qui n'était point dans le secret, elle crut voir ce
qu'elle voyait, et admira!
Madame Atout n'avait rien négligé pour faire valoir des beautés qui
sortaient de chez le meilleur faiseur de Sans-Pair. Sa robe de soie
amarante ne descendait qu'au genou, et son pantalon, de gaze blanche,
laissait voir vaguement une jambe rose d'une merveilleuse élégance. Le
visage maigre et tiré contrastait bien avec cette riche nature; mais le
teint en était si blanc! les lèvres si fraîches! les cheveux si noirs et
si soyeux! Puis la richesse des ornements détournait l'attention. Madame
Atout portait sur la tête l'imitation, en petit, d'une machine à
fabriquer les queues de bouton, autrefois inventée par son père, et aux
deux bras les modèles d'une roue de tournebroche modifiée par son
grand-oncle, et d'un cercle de chaudière perfectionné par son frère
aîné. Maurice apprit plus tard que c'étaient autant d'armoiries
parlantes, qui rappelaient les titres de noblesse de la famille. Elle
avait, en agrafe, la miniature de M. Atout, couronnée de lauriers et
encadrée dans une guirlande de cheveux imitant des immortelles. Un
médaillon suspendu au cou renfermait enfin le chiffre de la somme
qu'elle avait reçue en mariage; on y lisait gravé en lettres d'or:
_Trois millions de dot.--Séparée de biens!_
Maurice comprit sur-le-champ la déférence de l'académicien pour la
femme-corset.
La présentation fut faite à milady Ennui, qui lorgna les deux
ressuscités avec une curiosité nonchalante, leur adressa une vingtaine
de questions dont elle n'attendit pas les réponses, puis déclara tout à
coup qu'elle voulait déjeuner sur-le-champ, pour faire ensuite avec eux
une promenade à la grande avenue des cheminées.
En sortant de table, M. Atout conduisit ses hôtes et milady Ennui sur la
terrasse de son hôtel, où ils trouvèrent une calèche aérostatique, dans
laquelle ils montèrent: car, à Sans-Pair, les principaux moyens de
communication avaient été établis, pour plus de commodité, à travers
l'espace autrefois abandonné au vent et aux hirondelles. Les rues
étaient presque exclusivement laissées aux piétons. On voyait les
fiacres volants, les omnibus-ballons, les tilburys ailés, courir et se
croiser dans tous les sens; l'éther, enfin conquis, était devenu un
nouveau champ pour l'activité humaine. Ici, des débardeurs aéronautes
dépeçaient les nuages pour en extraire la pluie ou l'électricité; là,
des chiffonniers aériens glanaient les épaves égarées dans l'espace;
plus bas, de pauvres chimistes volants recueillaient les gaz vagabonds
ou les fumées flottantes, tandis qu'à leur côté quelque honnête
bourgeois, abrité par deux nuées, essayait de prendre à la ligne les
oiseaux de passage.
Après avoir traversé les plaines de l'air, la calèche abaissa son vol
vers une sorte d'avenue formée par les cheminées des plus hauts
édifices. C'était le bois de Boulogne de Sans-Pair, et toute
l'aristocratie élégante s'y donnait rendez-vous.
L'académicien montra successivement à ses deux hôtes les équipages des
beautés en vogue, des célébrités à la mode, des banquiers les plus
millionnaires. Il leur fit admirer les lions du jour, caracolant sur
leurs aérostats pure vapeur, et lorgnant les femmes accoudées aux
balcons des terrasses.
Mais ce que Maurice remarqua avant tout, ce fut la variété des
physionomies de cette société d'élite. On retrouvait, chez les uns, les
traces du visage mongole au teint de suie et aux yeux sournois; chez les
autres, celles de l'Américain au front fuyant. Il y avait des traits de
Malais olivâtres et de nègres frisés comme les fourrures d'astracan. On
trouvait même quelques Caucasiens portant, selon les règles établies
pour leur race, _l'angle facial ouvert à quatre-vingts degrés et le nez
long..._ à moins qu'ils ne fussent camus!
Ce mélange de types était la conséquence naturelle des progrès des
lumières. Tous les sangs s'étaient mêlés. Mais, comme dans une terre
abandonnée à elle-même, ou les plantes les moins précieuses ne tardent
pas à tout envahir, les races les plus déshéritées avaient fini par
prévaloir dans les générations successives, et la fraternité générale
avait amené la laideur universelle.
Une seule exception frappa Maurice. C'était une femme à demi couchée
dans un char incrusté de nacre. A la voir glisser légèrement au milieu
de l'air, on eût dit cette divinité, à la merveilleuse ceinture,
qu'Homère nous représente emportée dans l'espace par ses colombes, et
n'ayant qu'à sourire pour que tout frémisse de volupté! Vêtue d'une
tunique de mousseline rayée d'or, elle laissait pendre, hors du char, un
de ses pieds nus, qui semblait baigner dans l'azur de l'éther. Son
manteau de gaze flottait derrière elle comme une nuée, et ses cheveux
blonds, retenus par un cercle d'argent, jouaient sur ses épaules.
Les jeunes Sans-Pairiens se pressaient autour de son char, comme un
essaim d'abeilles autour d'une touffe fleurie.
Maurice la montra à l'académicien et demanda son nom.
«Son nom? interrompit milady Ennui; qui ne le connaît? C'est madame
Facile... dont le mari est toujours en ambassade à six mille lieues de
Sans-Pair. N'est-ce pas le président de la chambre des envoyés qui la
suit?
--Il me semble, en effet!» répondit l'académicien.
Milady fit un geste d'indignation.
«Quelle honte! s'écria-t-elle; un homme grave avoir une pareille
faiblesse!...
--Comme vous dites... une faiblesse, répéta M. Atout, qui ne paraissait
pas lui-même bien fort.
--Oser paraître avec elle, continua milady; la voir étaler publiquement
une beauté trop connue!»
M. Atout jeta un regard de côté, comme s'il eût souhaité la mieux
connaître.
«Ne point être repoussé par le dégoût, par le mépris!» acheva la
femme-corset.
Dans ce moment, madame Facile passa près de la calèche. L'air, agité par
son vol, apporta jusqu'à M. Atout le parfum de ses cheveux, et son pied
nu faillit l'effleurer.
«C'est scandaleux! s'écria milady.
--Scandaleux! répéta l'académicien, qui frémissait encore, et
poursuivait d'un oeil avide la voluptueuse vision.
--Partons! reprit la première, indignée.
--Partons!» répliqua le second en soupirant.
La calèche changea de direction. Au bout d'un instant, milady se rappela
le fils qu'elle avait en nourrice et déclara qu'elle voulait le voir.
Marthe appuya vivement sa demande, car l'instinct de mère avait devancé
chez elle la maternité. La vue d'un enfant lui causait toujours une joie
attendrie. Elle ne pouvait entendre ses frais gazouillements sans
s'approcher pour lui ouvrir les bras, et, à peine l'avait-elle pressé
sur son coeur qu'elle se sentait saisie d'une sorte de transport
caressant. Elle l'appuyait à son épaule, posait une joue sur sa petite
tête bouclée, le berçait en chantant; et, si l'enfant, cédant à ses
caresses, s'endormait, elle-même fermait bientôt les yeux, et, le coeur
gonflé d'une joyeuse illusion, rêvait qu'elle était sa mère!
Que de fois cette hallucination l'avait subjuguée! Que de fois elle
avait vu, dans ces songes éveillés, toutes les fantaisies de son
espérance se traduire en vivantes images! C'était d'abord l'enfant
folâtre pendu à l'escarpolette des bois, ou courant avec sa chèvre
docile dans les herbes fleuries; puis la pensionnaire déjà découronnée
des grâces du premier âge, sans que celles du second fussent encore
écloses; enfin, la grande et belle jeune fille qui s'arrêtait rêveuse
aux bords de la vie, comme devant une mer sans limites! Que de secrets
arrachés à cette rêverie! que de traces de larmes découvertes sous un
baiser! que de consolations données et reçues! Charmant retour
d'émotions oubliées! douce reprise du roman de la jeunesse qu'une autre
recommence sous l'abri de notre amour! Qu'importe que la vie décline en
nous, si elle renaît dans notre second nous-même? Qui hérite de notre
sang et de notre âme ne doit-il pas hériter de notre bonheur? Laisse le
soleil à qui vient prendre ta place dans la vie. Qu'elle soit heureuse,
la fille que tu as nourrie et formée, heureuse sans toi, heureuse par un
autre! Dans la succession des êtres, hélas! l'ingratitude est la dette
héréditaire; nos pères sont vengés par nos enfants! Eh bien! accepte la
nouvelle place qui t'est donnée: tu étais la reine de cette destinée,
sois-en l'esclave dévouée. Veille sans qu'on le sache, donne sans jamais
demander, persiste à être la mère de celle qui n'est plus ta fille. Tu
seras encore heureuse, si elle peut l'être; car le bonheur de ceux que
nous aimons est comme l'encens qui s'élève à l'autel: on ne le brûle
point pour nous, mais nous en partageons le parfum!
Puis, toutes les joies de la maternité ne renaîtront-elles point pour
toi avec les fils de ta fille? Ouvre tes bras, approche leurs têtes
blondes de tes cheveux blancs et tu entendras encore ces douces voix qui
retentissent jusqu'au fond des entrailles de la femme; tu sentiras
encore sur tes joues ridées ces petites mains qui appellent les baisers;
tu verras ces yeux vagues et doux, au fond desquels on peut tout lire.
Prends donc courage, ta tâche n'est point achevée; il y a encore des
enfants pour lesquels il faut te dévouer, craindre, veiller; et ceux-là,
grand'mère, tu n'auras point à souffrir de leur abandon: car, lorsqu'ils
seront des hommes, tu ne vivras plus! Sainte et généreuse passion pour
les petits! que deviendrait sans elle la race humaine? L'amour est
passager, l'amitié se lasse; à mesure que l'homme avance sous le poids
de la vie, son coeur se tarit et se corrompt comme les eaux exposées à
l'ardeur du midi; seule sa tendresse pour l'enfant reste immuable, seule
elle entretient la source appauvrie du dévouement. Alors même que le
calcul décide de tous nos sentiments, celui-là reste désintéressé; pour
lui nous acceptons les mécomptes, l'attente, les sacrifices. Les enfants
n'assurent point seulement la continuité de la race humaine, ils sont
aussi les conservateurs de ses instincts les plus précieux et les plus
doux.