CHACUN POUR SOI.

«Vous devez reconnaître le précepte d'un des sept sages de votre pays,

dit l'académicien en souriant; il résume à lui seul toutes les lois de

l'humanité. _Chacun chez soi_, c'est le droit; _chacun pour soi_, c'est

le devoir. Mais entrez, de grâce, vous avez bien autre chose à voir.»

Les deux époux traversèrent une antichambre garnie d'appareils dont ils

ignoraient l'usage. M. Atout leur montra d'abord une boîte dans laquelle

arrivaient les lettres qui lui étaient adressées, et leur expliqua

comment d'immenses conduits établissaient, au moyen du vide, cette

distribution à domicile. Il leur ouvrit ensuite des robinets chargés de

conduire partout l'eau, la lumière, le feu et l'air rafraîchi. Il

indiqua les tuyaux destinés à l'arrivée des journaux, les fils

électriques établissant une correspondance télégraphique aussi rapide

que la pensée avec les fournisseurs du dehors, les appareils panoptiques

au moyen desquels la vue pouvait surmonter les obstacles et franchir

toutes les distances.

Pendant cette exhibition, il s'était assuré de l'absence de madame

Atout, et avait donné différents ordres en touchant quelques ressorts.

Le tintement d'une sonnette lui annonça bientôt que tout était prêt; il

fit passer ses hôtes dans la salle à manger, où le dîner se trouvait

servi, et il les invita à prendre place.

Marthe et Maurice s'assirent, en regardant autour d'eux. Ils

s'attendaient à voir paraître, à chaque instant, les gens de service;

mais l'académicien, qui devina leur pensée, sourit; il se pencha de

côté, appuya la main sur un bouton placé près de la table, et

immédiatement tout ce qui la couvrait sembla s'animer! Les bouteilles

baissèrent, d'elles-mêmes, leurs goulots sur les verres; la cuiller à

potage remplit l'assiette de chaque convive; le grand couteau fixé au

manche du gigot commença à enlever des tranches que de petites

brochettes plongeaient ensuite dans le réservoir à jus; la pincette

d'écaille exécuta une gigue dans la salade, qu'elle foulait et

retournait; les poulardes, comme si elles eussent voulu prendre leur

volée, étendirent, aux bords du plat, leurs membres aussitôt saisis et

découpés; le poisson alla se placer lentement sous la truelle d'argent

qui devait le partager; les hors-d'oeuvre se mirent à tourner autour de

la table comme des chevaux de manége, en ayant soin de s'arrêter devant

chaque convive; enfin, le moutardier lui-même souleva son couvercle et

présenta sa petite spatule d'ivoire!

Nos deux ressuscités ne pouvaient en croire leurs yeux. M. Atout leur

expliqua alors par quelles séries d'ingénieuses inventions on avait pu

substituer aux machines humaines des machines plus parfaites.

«Vous le voyez, continua-t-il, dans une maison bien machinée comme

celle-ci, personne n'a besoin de personne... ce qui ajoute un charme

singulier à l'intimité. Le progrès doit avoir pour but de tout

simplifier, de faire que chacun vive pour soi et avec soi; c'est à quoi

nous sommes arrivés. Au lieu de domestiques soumis à mille infirmités, à

mille passions, nous avons des serviteurs de fer et de cuivre, toujours

également robustes, également sûrs, également exacts. Encore quelques

efforts, et la civilisation aura conquis à l'homme l'isolement,

c'est-à-dire la liberté, car chacun pourra se passer complétement des

services de son semblable.

--Oui, dit Maurice, qui était devenu pensif; mais alors que deviendra la

parole du Christ, qui recommande de se secourir et de s'aimer? Le but de

la vie est-il bien de se suffire à soi-même? N'est-il pas plutôt de se

compléter dans les autres et par les autres? La machine humaine, comme

vous l'appelez, avait un coeur qui pouvait battre à l'unisson du nôtre,

tandis que la machine de fer ne nous est rien. En préférant celle-ci,

vous avez sacrifié votre âme à vos habitudes; vous avez brisé le dernier

anneau qui liait les classes heureuses aux classes déshéritées. Les

riches ne pouvaient oublier tout à fait le peuple auquel ils

empruntaient des serviteurs; c'étaient comme des prisonniers faits sur

la pauvreté, et qui la rappelaient perpétuellement par leur présence. La

nécessité les rendait plus ou moins membres de la famille. On les

prenait d'abord par besoin, puis on les aimait par habitude. Leurs

douleurs et les nôtres se mêlaient toujours un peu; on avait en commun

les goûts, les répugnances, les infirmités; association imparfaite sans

doute, mais dans laquelle s'échangeaient quelques sympathies, et qui

donnait une occasion de dévouement et de reconnaissance propre à exercer

le coeur. Ah! loin de supprimer le serviteur, il fallait le rapprocher

plus intimement du maître; il fallait en faire un humble ami, prêt à

tous les sacrifices et sûr de toutes les protections; réaliser enfin la

belle histoire de la fileuse d'Évrecy.»

L'académicien demanda ce que c'était que cette histoire.

«Une vieille tradition populaire que l'on m'a racontée dans mon enfance,

répondit Maurice, et qui vous semblerait maintenant bien étrange...

--Voyons, dit M. Atout en vidant son verre.»

Le jeune homme parut hésiter; mais le regard de Marthe, qui rencontra le

sien, demandait l'histoire; il se décida aussitôt, et raconta ce qui

suit:

Le monde tel qu'il sera · 第 19 / 91 题