Octroi d'un peuple ultra-super-civilisé.--Inconvénient des passe-ports
daguerréotypés.--Maison modèle de M. Atout.--Moyen d'être servi sans
domestiques.--Le souper à la mécanique.--Une vieille tradition: LA
FILEUSE D'ÉVRECY.
Ceux qui avaient survécu continuèrent ensuite leur route jusqu'à la
ville de Sans-Pair. Maurice trouva celle-ci entourée d'une double
enceinte destinée à assurer la perception de l'octroi et l'examen des
passe-ports.
Ces derniers n'étaient plus, du reste, comme autrefois, des sauf
conduits avec signalement, mais des portraits daguerréotypés, ornés du
timbre de la police et représentant le voyageur lui-même. M. Atout
expliquait à ses compagnons tous les avantages de ce nouveau procédé,
lorsqu'il fut interrompu par le bruit d'une querelle. C'était le gros
voyageur, au nez microscopique, que le gendarme refusait de reconnaître
dans le portrait-passe-port, qui le représentait maigre et fluet. Le
petit homme alléguait en vain l'action du nouveau racahout auquel il
devait cet accroissement rapide; l'agent de la force publique,
impassible comme la stupidité, déclarait ne pouvoir livrer passage qu'à
l'original du portrait! La difficulté fut soumise à un contrôleur, qui
en déféra à un vérificateur, lequel la porta à un directeur. Celui-ci se
consulta longtemps, revit celles des trente-trois mille ordonnances qui
réglaient la matière, et décida enfin que le gros homme serait remis à
des dégraisseurs-jurés, qui, après avoir prêté serment, s'occuperaient
de le ramener à un état dans lequel on pourrait constater son identité.
Le prospectus vivant s'écria en vain que, s'il maigrissait, sa position
sociale se trouvait perdue; qu'il vivait de son obésité, comme d'autres
de leur bonne réputation; le directeur lui répondit que la loi ne
s'inquiétait point de ces misères, et que son premier but était de
protéger la société en général, sans s'occuper de chacun de ses membres
en particulier.
Les deux époux laissèrent le voyageur au racahout dans cet embarras, et
arrivèrent, avec M. Atout, à la seconde enceinte, où les attendaient les
commis de l'octroi.
Eux aussi avaient suivi les progrès de la civilisation en portant
jusqu'à la perfection leurs moyens d'examen et de recherche. Grâce à
leurs ingénieuses imaginations, la fraude était devenue impossible à
faire par tout autre que par eux.
Échappés enfin de leurs mains, Maurice et Marthe suivirent leur
conducteur jusqu'à sa demeure.
C'était un vaste parallélogramme blanchi et percé d'étroites fenêtres
qui rappelait assez bien, pour la forme, une cage à poules de grande
dimension. L'académicien s'aperçut de la surprise de ses hôtes et sourit
d'un air satisfait.
«De votre temps les maisons ne se bâtissaient point ainsi? dit-il avec
une nuance d'orgueil involontaire.
--Pas précisément, répliqua Maurice; cependant nous avions l'édifice du
quai d'Orsai...
--Oui, c'était un acheminement, interrompit M. Atout; mais depuis l'art
a suivi sa voie, et nos architectes sont arrivés au beau idéal du
système rectangulaire. La maison que j'occupe a été construite par le
plus habile d'entre eux, aussi est-elle regardée comme un chef-d'oeuvre.
Dans tout ce que vous voyez, il n'y a pas une pierre d'ornement,
c'est-à-dire inutile; quant aux dispositions intérieures, vous pourrez
en juger.»
On avait atteint le perron qui précédait la porte; à peine Maurice y
eut-il posé le pied que la marche céda légèrement et mit en mouvement
une lanterne qui s'avança pour l'éclairer; à la seconde marche la
sonnette se fit entendre; à la troisième la porte s'ouvrit d'elle-même.
Dans ce moment les yeux du jeune homme s'arrêtèrent sur une inscription
gravée au-dessus de l'entrée: