L'UN des emblêmes les plus connus du dieu _Thoth_ ou le second Hermès,
fut une grande espèce de singe que la ressemblance de sa tête avec
celle d'un chien, fit nommer _Cynocéphale_, Κυνοκέφαλος, par les Grecs
qui, peut-être en cette occasion, traduisirent tout simplement le
nom Égyptien de cet animal. Le Cynocéphale fut consacré à _Thoth_,
l'Hermès Égyptien, l'inventeur des lettres, parce que, disait-on, une
certaine classe de ces animaux connaissait réellement l'usage des
lettres[447]. Cette croyance absurde semble s'être conservée fort
long-temps en Égypte, puisqu'on lit dans un manuscrit copte-thébain du
Musée Borgia[448], contenant le récit des actes de saint Barthélemy,
que ce prédicateur de la foi quitta la religion des ichthyophages
pour se rendre dans le pays des Parthes, accompagné de Christianus
_homme-cynocéphale_ (ⲣⲱⲙⲉ ⲛϩⲟⲛⲟⲩϩⲟⲟⲣ).
Aussitôt qu'un Cynocéphale était introduit dans un temple de l'Égypte,
un prêtre, dit Horapollon[447], lui présentait une _tablette_, un
_roseau_ et de _l'encre_, pour éprouver s'il était réellement de la
race de ces Cynocéphales qui connaissaient l'art de l'écriture. Quelque
ridicule que soit cette assertion d'Horapollon, il n'en reste pas moins
prouvé que tel était en effet le préjugé vulgaire, car les monuments
offrent des représentations parfaitement analogues. On trouve, par
exemple, parmi les sculptures qui décorent le grand temple d'Edfou,
un bas-relief dessiné par la Commission d'Égypte, et représentant un
Cynocéphale assis dans l'acte de tracer des caractères sur une tablette
à l'aide d'un roseau. On crut trouver outre cela, dans ce même animal,
des rapports marqués avec les individus composant la caste sacerdotale,
puisque, comme ceux-ci, il était _circoncis_, et s'abstenait surtout
de _manger du poisson_[449]. Cette espèce de singe dut ainsi
nécessairement devenir l'emblême vivant de _Thoth_, l'instituteur et le
prototype de la caste sacerdotale.
Ce Dieu, créateur des sciences et des arts, est très-souvent figuré
sous la forme même d'un _Cynocéphale_ dans les bas-reliefs symboliques
et les peintures des rituels funéraires; notre planche 29.6, calquée
sur un des plus beaux manuscrits hiéroglyphiques du cabinet du Roi,
offre un exemple curieux de cette particularité; la seconde scène
peinte de ce rouleau, présente l'image de la défunte à laquelle se
rapporte le manuscrit, en acte d'adoration, auprès d'un autel chargé
d'offrandes, _devant_ un Cynocéphale. L'animal sacré est assis sur
une sorte de _piédestal_ couvert d'un tapis et placé sur un traîneau;
il tient dans sa main gauche une palette d'écrivain sur laquelle sont
attachés des pinceaux ou des roseaux, et absolument semblable à ces
palettes, soit en bois, soit en pierre, qu'on a récemment découvertes
dans les catacombes de l'Egypte; et la main droite du Cynocéphale est
élevée vers la défunte en signe de protection.
Les inscriptions hiéroglyphiques tracées au-dessus des deux personnages
qui composent cette scène remarquable, ne laissent aucun doute sur le
sens que nous devons y attacher: On lit près de la tête de la défunte:
_Acte d'adoration fait par l'Osirienne dame dévouée à Amon-ra Roi des
Dieux_, TENTAMON; et vers la tête du Cynocéphale: THOTH _Seigneur
des divines écritures_. Il est évident que l'Egyptienne _Tentamon_
supplie le dieu _Thoth_, manifesté sous la forme même de son animal
sacré, de lui être favorable dans la terrible épreuve qu'elle va subir,
l'examen de ses bonnes et mauvaises actions sur la terre, pesées
dans l'équitable balance de l'Aménti: cette épreuve est, en effet,
représentée dans la scène qui suit immédiatement celle que nous venons
de décrire.
Les figures du Cynocéphale, en terre émaillée, en pierre ou en bronze,
sont très-communes, le culte du Dieu dont il était l'emblême étant
très-répandu dans toutes les préfectures de l'Egypte.
[447] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14.
[448] ZOEGA, _Catalog. Manuscript. Musæi Borgiani_, pag. 235.
[449] HORAPOLLON, liv. I, hiérogl. 14, pag. 28 et 30.
[Illustration: 29.6.]