IL en était du _Thoth_ des Égyptiens, comme de l'_Hermès_ des Grecs:
ce fut l'être mythique auquel on attribua les fonctions les plus
nombreuses et souvent même les plus opposées. Nous avons vu, en effet,
le _Thoth_ céleste, le seul des dieux émanés du Démiurge, et qui
porte le surnom de _trois fois grand_, associé d'abord à l'œuvre de
la création de l'univers et renfermant en lui-même toute la science
des choses divines. Ce prototype de toute intelligence s'incarne
ensuite pour civiliser l'espèce humaine, et se lie ainsi à un corps
matériel. Lorsque les habitants de la terre, éclairés par ses leçons,
connaissent et pratiquent la vertu, et sont soumis à une organisation
sociale régulière, imitation imparfaite de l'ordre qui règne dans les
régions célestes, Thoth se retire dans la lune pour se consacrer à
l'accomplissement de nouveaux devoirs. Le génie qui présidait à cet
astre, le dieu _Pooh_ (ou _Lunus_), était considéré par les anciens
Égyptiens comme le directeur perpétuel, comme le roi des ames qui,
ayant quitté des corps matériels, erraient ballottées par les vents
dans le vague des airs, jusqu'à ce qu'elles fussent appelées à animer
de nouveaux corps, pour subir de nouvelles épreuves, expier leurs
fautes passées, et sortir de la zône de _l'air terrestre et agité_,
pour passer dans la troisième zône de l'univers où régnait un _air
pur et léger_. C'était dans ces deux zônes, ou divisions du monde,
partagées en _vingt-quatre régions_ ou _contrées_ (χώρας) situées
entre la terre et la lune, que le dieu _Lunus_ exerçait directement
son influence: il avait pour conseiller le dieu _Thoth_, qui présidait
plus spécialement à la _seconde zône_ ou division du monde, celle
de _l'air agité_, qui se divisait en _huit régions_ immédiatement
situées au-dessus des quatre _régions_ de la TERRE[432]. Cette _zône_
de Thoth dépendait de l'empire lunaire, qui comprenait aussi une zône
supérieure, _celle de l'air pur_, subdivisée en seize autres régions.
Il est donc de toute évidence que le titre SEIGNEUR DES HUIT RÉGIONS,
qui accompagne constamment les images de _Thoth Ibiocéphale_ dans
les bas-reliefs et dans les peintures égyptiennes[433], se rapporte
à cette direction des _huit régions_ de la seconde zone du monde,
habitée passagèrement par les ames des morts. Cela expliquerait
encore pourquoi le nombre _huit_ est particulièrement consacré à
_Thoth_; et il n'est point hors de vraisemblance que la grande ville
d'Hermès dans l'Heptanomide, qui porta le nom de _Schmoun_[434],
c'est-à-dire, _huit_, nom transcrit par les Arabes sous la forme du
duel _Aschmounaïn_, a été ainsi appelée par allusion aux huit _régions_
des ames, auxquelles présidait le dieu éponyme de cette grande cité.
Quoi qu'il en soit, on attribua au second Hermès égyptien, Thoth
Ibiocéphale, comme à l'Hermès des Grecs, la direction des ames que la
mort séparait des corps terrestres. Aussi ce dieu est-il figuré dans
les peintures des momies, tenant dans ses mains l'emblême de la partie
_inférieure du monde_, qui comprenait dans ses limites une portion
du ciel et l'_Amenti_, lieu où les ames étaient jugées par Osiris.
Le nom écrit de la _partie inférieure_ de l'univers se compose, dans
les textes hiéroglyphiques, d'une _plume_, du _segment de sphère_ lié
au signe recourbé qui exprime l'articulation S. C'est ce même nom,
dans lequel il me semble reconnaître les éléments graphiques du mot
égyptien _PESÈT_ qui signifie _partie inférieure_, que tient dans sa
main le dieu Thoth figuré sur notre planche 29.3. Il faut observer
seulement qu'une portion du _signe recourbé_ a été prolongée outre
mesure pour donner à ce _groupe de lettres_ l'apparence d'un _sceptre_
dans les mains du dieu, qui tient aussi une bandelette: les exemples
d'images d'objets dénaturés ainsi dans leur forme, pour s'accommoder à
l'effet général d'une composition, sont fort communs sur les monuments
égyptiens[435]: dans les textes courants, le groupe hiéroglyphique
exprimant la _partie inférieure_ du ciel et du monde en général,
prend la forme indiquée dans la pl. 29.3, sous le nº 2, accrue de
trois signes déterminatifs; et on le retrouve sculpté sous la forme
nº 3, hors du disque renfermant le zodiaque circulaire de Dendérah,
au-dessous du scorpion et entre les figures de femme et d'homme à
tête d'épervier, qui soutiennent cette portion du disque. Au point
diamétralement opposé, se trouve le nom de la _partie supérieure_ du
ciel et du monde. La ligne dont ces deux groupes sont les deux points
extrêmes, passe par les pieds postérieurs du _taureau_ et par la tête
du _scorpion_.
[432] _Liber sacer_ ou _Dialogue d'Isis et d'Horus_; Ioh. Stobæi
Eclog.; lib. I, cap. 52, pag. 1077 et seq.
[433] Voyez planches 29, lég. nº 1; et 29.2., lég. nº 1.--Caylus,
tome VI, pl. _a_, nº 2 et 3.--Grand Mss. hiérogl., _Description de
l'Egypte_, pl. 72; _Scène du Jugement_, lég. du Dieu; et toutes les
légendes de _Thoth Ibiocéphale_ sur les cercueils de momies.
[434] Voyez mon _Egypte sous les Pharaons_, tome I, pages 290 et 291.
[435] Voyez nos planches nº 9, 20.2, et 20.4.
[Illustration: 29.3.]