IL paraîtrait, d'après le passage précité de Manéthon[423], que les
deux Hermès portaient en langue égyptienne le nom de Θωθ _Thôth_,
que les Grecs ont diversement écrit Θεῦθ et Θωὺθ. Cette dernière
orthographe se rapproche évidemment plus que toute autre, de la
manière dont les Égyptiens prononçaient ce mot, que nous trouvons en
effet dans les livres coptes, sous la forme de ΘΩΟΥΘ _Thôout_, comme
étant le nom du premier mois de l'année égyptienne, mois éponyme de
ce même dieu, ainsi que nous l'ont appris les anciens[424]. Si l'on
adoptait la manière dont il est écrit dans les fragments de Manéthon,
le nom Θωθ appartiendrait à la racine égyptienne Θωτ, Θωθ (ou Τωτ en
dialecte thébain), qui signifie _mêler_, _tempérer par un mélange_;
et l'appellation _Thôth_, _miscens_, _temperans_, se rapporterait
très-bien au premier Hermès qui, chargé de former les corps où devaient
être renfermées les ames coupables, rendit la matière (Ὕλη), d'abord
sèche et aride, susceptible de prendre les formes qu'il voulait lui
donner, en la _mêlant_ avec l'_eau_ (κατὰ μίξιν ὕδατι)[425]. Mais le
nom Thôout se rapporte sans aucun doute à la racine égyptienne ΘΩΟΥΤ et
ΘΟΥΩΤ, qui signifie _congregare_, _in unum colligere_, et d'où dérivent
ΘΩΟΥΤΙ et ΘΩΟΥΤΣ, mots qui exprimaient les _colléges de prêtres_, les
_réunions religieuses_ appelées _panégyries_ par les Grecs. Les deux
_Thôout_ ou Hermès _rassemblaient_ en effet dans eux-mêmes toutes les
sciences divines et humaines, et leur nom s'explique bien naturellement
encore par cet usage constant des prêtres égyptiens, d'attribuer
religieusement à _Thoth_ seul les découvertes scientifiques faites par
tous les individus de la caste sacerdotale. Cette caste réunissait
aussi dans son sein tous les genres de connaissances, et regardait à
la fois Thoth et comme son instituteur, et comme sa propre image ou
_personnification_ dans les mythes sacrés.
L'ibis, oiseau dont les figures du second Hermès empruntent la
tête, était consacré à ce dieu, parce qu'il fut, dans l'écriture
hiéroglyphique, le signe symbolique de l'idée _cœur_ (Καρδία)[426]. Les
Égyptiens trouvaient, dit-on, une foule de similitudes entre l'_ibis_
et le _cœur_, exprimé en langue égyptienne par la syllabe HÈT, mot
qui se prenait dans la double acception de _cœur_ et d'_intelligence_
ou _intellect_[427]; l'ibis, symbole du _cœur_ et signe du mot _Hèt_,
devait donc devenir l'emblème de Thoth que l'on considérait comme
l'_arbitre souverain du cœur et de l'intelligence humaine_, Πάσης
καρδίας καὶ λογισμοῦ δεσπότης. (_Voy._ la note 4, ci-dessus.)
Ce n'est point sur la terre seule et sur les hommes policés par ses
bienfaits, que _Thoth-deux-fois-grand_, ou le second Hermès, exerçait
directement son influence; les Égyptiens crurent aussi qu'après avoir
civilisé notre planète, _Thoth_ avait établi sa demeure dans le globe
lunaire, et qu'il suivait cet astre dans toutes ses révolutions[428].
Ce dieu paraît, d'après les monuments, avoir été considéré comme
ayant des rapports très-intimes avec le _dieu-lune_, et avec l'astre
de ce nom. Les monuments égyptiens nous montrent en effet, et
assez fréquemment, _Thôth-ibiocéphale_ soutenant dans ses mains le
_disque lunaire_, et occupant le haut d'un escalier mystique formé
de _quatorze_ degrés, sur chacun desquels est placée une divinité
de seconde ou de troisième classe, qui semble monter vers le second
Hermès[429]. Plus souvent encore, la tête d'_ibis_ de ce dieu est
surmontée du _croissant_ et du _disque lunaires_, comme on peut le voir
sur cette planche 29.2, dessinée, ainsi que la précédente, d'après
des momies peintes du cabinet du Roi et des riches collections de MM.
Durand et Cailliaud. Des figurines de terre émaillée offrent assez
fréquemment le Thoth ibiocéphale, portant dans ses mains l'_œil_ qui
fut un des symboles de la _lune_ aussi bien que du _soleil_. Enfin,
les rapports de Thoth avec la lune sont, outre cela, indiqués par les
mythes sacrés, d'après lesquels, par exemple, le dieu des sciences
jouant aux dés avec le _dieu-lune_, lui gagna la 70e partie de ses
illuminations, et en forma, en les mettant ensemble, cinq jours qu'il
ajouta aux 360 de l'année. Ces jours, nommés _épagomènes_, étaient
fêtés et solennisés par les Égyptiens, à cause des divinités qui
avaient pris naissance pendant leur durée[428]. L'oiseau de
_Thôth_, l'ibis, était également consacré à la _lune_[430], parce
qu'une partie de son plumage était obscure et de couleur noire, et
l'autre brillante et de couleur blanche[431], ce qui faisait allusion
au disque lunaire, tantôt éclatant de lumière, et tantôt plus ou moins
plongé dans l'obscurité.
[423] MANETHO apud Syncell. _Chronograph._, pag. 40.
[424] CICERO, _De Naturâ Deorum_, lib. III, § XXII.
[425] Dialogue d'Isis et d'Horus. Voy. Joh. Stobæi _Eclog._, lib. I.
cap. II, pag. 948.
[426] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, lib. I, § 36.
[427] Voyez mon _Précis du Système hiéroglyphique_, chap. IX, § VII,
pag. 288 et suiv.
[428] PLUTARQUE, _de Iside et Osiride_.
[429] _Description de l'Egypte_, planches relatives aux antiquités
d'_Edfou_ et de _Dendéra_.
[430] ÆLIEN, _De naturâ animalium_, lib. II, cap. XXXVIII.
[431] CLÉMENT d'Alexandrie, _Stromat._, lib. V, pag. 567.
[Illustration: 29.2.]