PARMI les images d'animaux sacrés, figurées sur les monuments égyptiens
de toutes les époques, celles de l'_Épervier_ sont, sans aucun doute,
les plus multipliées; et cela vient de ce que cet oiseau fut à la fois
l'emblème de plusieurs divinités différentes. Aussi le trouve-t-on
représenté au revers des médailles de neuf des Nomes de l'Égypte,
soit seul, soit placé sur la main d'un grand nombre de personnages
mythiques dont les attributions furent cependant bien distinctes. Mais
alors l'épervier porte toujours des insignes particulières, lesquelles
caractérisent, d'une manière très-précise, chacune des divinités dont
il devient successivement le symbole.
Selon les préjugés populaires, cet oiseau affectionnait
particulièrement l'Égypte, et si nous écoutons Ælien, «les Égyptiens
choisissaient deux éperviers pour les envoyer observer les îles
désertes de la Libye; les Libyens célébraient ce voyage par une
fête, et les deux oiseaux se fixaient dans celle des îles qui leur
paraissait la plus convenable; là, ils faisaient leurs petits en
sûreté, chassaient aux moineaux et aux colombes; enfin, lorsque leurs
petits étaient assez forts pour voler, ils les reconduisaient en Égypte
comme dans leur véritable patrie[340].» On savait aussi que cet oiseau
est susceptible de s'attacher par les bienfaits; les Égyptiens les
captivaient par la douceur des mets; ainsi apprivoisés, les éperviers
devenaient très-familiers et ne faisaient jamais de mal à ceux qui leur
avaient prodigué de si bons traitements[341]. Ils rendaient d'ailleurs,
disait-on, de véritables services à l'homme en détruisant les cérastes,
les scorpions et autres petites bêtes venimeuses[342].
C'est à cause de ces bienfaits envers la terre d'Égypte qu'il purgeait
du reptile le plus dangereux, et parce que l'on citait la _fécondité_
et la _longévité_ de cet oiseau, qu'il devint d'abord pour les
Égyptiens le signe symbolique de l'idée _Dieu_[343]. Mais supposant
aussi que l'épervier était d'une _nature ignée_, comme le soleil,
et très-_destructeur_, comme ce même Dieu à la colère duquel ils
attribuaient les maladies pestilentielles[344]; persuadés enfin que
seul d'entre les êtres vivants, l'épervier avait la faculté de fixer
ses yeux sur le disque éblouissant du soleil[345], ils le consacrèrent
d'abord à cette grande divinité qu'ils représentaient emblématiquement
sous la forme même d'un _épervier_[345].
Cet oiseau de proie fut ainsi introduit dans les sanctuaires de
l'Égypte, comme une image vivante du dieu _Phrè_ ou le soleil
personnifié. Sa représentation est reproduite dans des poses
très-variées, soit sur les bas-reliefs qui décorent les grands édifices
de l'Égypte, soit dans les peintures des catacombes et des cercueils
de tous les âges. Mais partout l'_épervier, emblème de Phrè_, est
spécialement caractérisé par une image du _disque solaire_ placé sur
sa tête, ainsi qu'on le voit dans notre planche 24.2, extraite des
riches peintures qui couvrent l'enveloppe intérieure d'une momie du
cabinet de M. Durand.
C'est ce _disque souvent orné de l'uræus_, qui distingue l'_épervier_
symbole du soleil, roi du monde physique, des divers éperviers sacrés,
emblêmes de la déesse Hathôr et des dieux _Phtah-Sokari_, _Mandoulis_,
_Aroéris_, _Horus_, etc., etc. On doit remarquer aussi que l'_épervier,
la tête surmontée du disque_, forme, dans l'écriture hiéroglyphique, le
nom symbolique _du soleil_.
Les légendes gravées sur notre planche 24.2, sous les numéros 1, 2, 3
et 4, sont communes au dieu _Phrè_ et à l'_épervier_ son emblème:
la première, le _soleil-dieu_, est symbolico-figurative; la seconde
est purement symbolique, le _soleil_; la troisième est formée du nom
phonétique du soleil RÈ, suivi du nom symbolique; la quatrième est la
forme hiératique des légendes hiéroglyphiques 1 et 2.
Ceux d'entre les Égyptiens qui avaient une dévotion particulière pour
le dieu Phrè, nourrissaient avec soin des éperviers; aussi a-t-on
découvert assez fréquemment dans les catacombes de l'Égypte, des momies
de ces oiseaux préparées avec une certaine recherche.
[340] ÆLIAN. de Naturâ animal. lib. II, cap. 43.
[341] _Idem._ lib. IV, cap. 44.
[342] EUSEB. Præpar. Evangel. lib. II, §. 1.
[343] CLÉMENT d'Alexandrie, Strom. liv. V, pag. 566 _d_.--HORAPOLLON,
hiéroglyph. liv. I, §. 6.
[344] _Idem._ Strom. liv. V, pag. 567.
[345] HORAPOLLON, hiérog. liv. I, §. 6.
[Illustration: 24.2.]