LETÔ, LATONE, NYX, LES TÉNÈBRES PREMIÈRES.

ON remarque, parmi les innombrables images de personnages mythiques,

sculptées sur les grands édifices de l'Egypte, celles d'une Déesse

dont la carnation est presque constamment verte: mais l'attribut

particulier qui la distingue de _Néith_, d'_Athyr_, de _Selk_,

d'_Isis_, et de toutes les autres divinités femelles des trois ordres,

est la partie inférieure de la coiffure _Pschent_ ornée du lituus, qui

couvre toujours sa tête. Son nom, en écriture sacrée, est composé d'un

caractère symbolique présentant à l'œil la forme de deux arcs réunis et

liés par leur partie convexe; ces armes, quelquefois accompagnées de

_deux flèches croisées_, sont suivies des signes caractéristiques du

genre féminin.

En étudiant avec soin les légendes hiéroglyphiques tracées à côté de

ces images, j'ai reconnu qu'elles se rapportaient, sans aucun doute,

à deux personnages mythiques bien distincts, puisque on lit dans les

unes les titres: _Grande Mère_ GÉNÉRATRICE DU SOLEIL[321], ou bien

MÈRE DU SOLEIL[322]; et dans les autres, ceux de _Grande Déesse Mère_,

FILLE DU SOLEIL. Il est évident que, dans la théogonie égyptienne, il

exista deux Déesses qui eurent les mêmes attributs et presque le même

nom: mais l'une, considérée comme mère du dieu _Phrè_ ou du _Soleil_

père de tous les Dieux du second ordre et aïeul de tous ceux du

troisième, appartenait incontestablement à la classe des plus anciens

Dieux qui, au nombre de huit, formaient le premier et le plus haut

degré de la hiérarchie céleste; l'autre Déesse, en sa qualité de fille

du Soleil, était nécessairement rangée parmi les divinités du second

ou du troisième ordre. Il est démontré en effet, par la comparaison

des textes égyptiens en écriture sacrée, que l'ordre généalogique des

divinités, fixe pour l'ordinaire le rang de chacune d'elles.

Les titres honorifiques portés par la Déesse figurée sur notre planche

23, ne permettent point de douter que ce personnage ne jouât un rôle

important dans les mythes sacrés de l'Egypte. _La mère du Soleil_ ou du

Dieu _Phrè_, devait nécessairement appartenir à la première classe des

Dieux; et si l'on recueille les documents que les anciens auteurs nous

ont transmis sur la Déesse égyptienne _Bouto_, il deviendra évident que

cette même planche nous en offre l'image.

En effet, Hérodote nous apprend que _Bouto_ fut une des _plus anciennes

divinités_ de l'Egypte, et qu'on la comptait au _nombre des Dieux du

premier ordre_ (_note 3_). Les Grecs qui, en donnant aux divinités

égyptiennes des noms tirés de leur propre mythologie, suivirent des

règles constantes fondées sur une ancienne communication entre les deux

peuples, assimilent constamment à leur Déesse _Létô_ (la _Latone_ des

Romains), celle que l'on appelait _Bouto_ parmi les Égyptiens[323];

comme cette dernière, la _Létô_ des Grecs passait pour être la mère

_du Soleil_ (Apollon). Enfin l'identité de ces deux personnages sera

complètement prouvée, si nous recherchons l'expression symbolique que

chacun des deux peuples rattachait à ces Déesses. Selon les Grecs qui,

en cela comme dans les attributions données à la plupart de leurs

Dieux, se sont conformés aux vieilles traditions égyptiennes, _Létô_

était le symbole de _la Nuit_, ou plus directement, des _ténèbres

primordiales_ qui enveloppaient le monde[324]: c'est sous un pareil

point de vue que les Egyptiens considérèrent _Bouto_, ainsi que le

prouve incontestablement le choix seul de l'animal qui devint son

symbole vivant. La _Mygale_, ou _Musaraigne_, fut l'emblême de la

Latone égyptienne, et les corps embaumés de ces animaux sacrés étaient

déposés dans les sépulcres de la ville éponyme de Bouto[325]. On a

cherché, dans les temps anciens, à expliquer cette consécration, en

disant que la Déesse s'était métamorphosée en mygale pour échapper

à la rage de Typhon[326]; mais cette idée-là est purement grecque,

et Plutarque nous a conservé à cet égard la véritable tradition

égyptienne. «_La Mygale_, dit-il, _a reçu des honneurs divins parmi les

Égyptiens, parce que cet animal est aveugle_, et que les TÉNÈBRES _sont

plus anciennes que la_ LUMIÈRE»[327]. La _Mygale_, et par conséquent la

Déesse _Bouto_, furent donc le symbole de l'_antique nuit, des ténèbres

primordiales_ antérieures à la lumière.

Ces divers textes d'anciens auteurs, et presque tous ceux que nous

aurons l'occasion de rapporter dans l'explication des planches

relatives à la Déesse _Bouto_, ont été rapprochés par Jablonski qui les

cite dans son _Panthéon_[328]. Mais ce savant mythographe, sacrifiant

à son système favori qui fut de ne voir, dans la plupart des Déesses

égyptiennes, que les emblèmes des diverses phases de la Lune, a

récusé, sans raison, les témoignages de l'antiquité, et prononçant

arbitrairement que le passage de Plutarque sur la _Mygale_ n'était

point conforme à la doctrine des Egyptiens, a prétendu reconnaître

dans _Bouto_, non _la Nuit_ personnifiée, ce qu'elle était réellement,

mais une simple allégorie de la _Pleine-Lune_[329]. On peut voir

dans l'explication de nos planches 14, 14.2, et 14.3, que _la Lune_,

divinité _mâle_ chez les Égyptiens, ne put avoir que des rapports

très-éloignés avec la série entière des Déesses égyptiennes.

[321] Voyez notre planche 23, lég. nº. 1.

[322] Statue gravée dans le Tome VII du musée Pio-Clémentin. (Pl. A

des Preuves.)

[323] HÉRODOTE, liv. II, §. CLVI.

[324] PHURNUTUS, _de Natura Deorum_, cap. II.--PLUTARQUE, _de festo

Dedal. apud platœenses_.

[325] HÉRODOTE, liv. II. §. LXVII.

[326] ANTONINUS LIBERALIS, fab. 28.

[327] PLUTARQUE, Sympos., lib. IV, quæst. V.

[328] Lib. III, cap. IV.

[329] _Idem._ §. 8. 13.

[Illustration: 23.]

Panthéon égyptien · 第 68 / 96 题