LE PREMIER HERMÈS, HERMÈS TRISMÉGISTE.

LE personnage mythique _à tête d'épervier_, figuré sur cette planche,

remplit, dans les scènes religieuses sculptées sur les grands monuments

de l'Égypte, des fonctions analogues à celles du dieu qu'à sa _tête

d'Ibis_ on n'a pu méconnaître pour l'_Hermès égyptien_, appelé _Thoyth_

ou _Taut_ par les écrivains grecs et latins. Le dieu _Hiéracocéphale_

et le dieu _Ibiocéphale_ sont représentés dans les bas-reliefs des

appartements de granit au palais de Karnac, _instruisant_ un roi

d'Égypte placé au milieu d'eux[208]. Ce roi est _Philippe_, dit

_Aridée_, le successeur d'Alexandre-le-Grand; sa légende royale,

placée au-dessus de sa tête, porte en effet: _Le Roi, chéri d'Amon-ra,

approuvé par le Soleil, fils du Soleil_, PHILIPPE[209]. Dans le même

bas-relief ce prince est d'abord _purifié_ par le dieu _Hiéracocéphale_

et le _dieu Ibiocéphale_[210], qui versent au-dessus de sa tête l'eau

sainte s'échappant de deux vases. La même scène existe au palais de

Medinet Abou[211]; mais le roi purifié est ici un des anciens Pharaons

dont on n'a point copié la légende royale; cette scène est également

reproduite dans les bas-reliefs qui décorent le portique du grand

temple de Philæ[212]. L'eau sortant des vases, qu'épanchent les deux

divinités, est entremêlée des signes symboliques de la _vie divine_

et de la _bienfaisance_. A Esné enfin, les personnages Hiéracocéphale

et Ibiocéphale semblent instruire ou honorer une femme coiffée de la

partie supérieure du _Pschent_[213].

Il est évident, par l'examen des monuments qu'on vient de citer,

que le dieu _à tête d'épervier_ partage toutes les attributions

de l'Hermès égyptien à _tête d'Ibis_; et si l'on considère aussi

que les personnages instruits ou purifiés font toujours face à

l'Hiéracocéphale, il devient certain que cette divinité est supérieure

à l'Hermès _Ibiocéphale_; et cette suprématie, comme cette analogie de

fonctions, s'expliquent bien naturellement par le fait seul que les

Égyptiens reconnaissaient _deux_ Hermès parmi leurs divinités.

Cette distinction importante était positivement exprimée dans l'ouvrage

de Manéthon, écrit par ordre de Ptolémée Philadelphe[214]. Ce

grand-prêtre égyptien y parlait de THOTH LE PREMIER HERMÈS (Θὼθ ὁ πρῶτος

Ἑρμῆς), qui, avant le Cataclysme, avait inscrit sur des stèles, en

hiéroglyphes et en langue sacrée, les principes des connaissances, et

composé ainsi les premiers livres sacrés, qui furent traduits, après

le Cataclysme, en écriture _hiérographique_ (hiératique) et en langue

commune, par le _fils d'Agathodæmon_ (ὁ δεύτερος Ἑρμῆς) LE SECOND

HERMÈS père de Tat. Ce passage de Manéthon confirme donc ce que j'avais

déja déduit des monuments seuls, l'existence de deux Hermès. Cette même

distinction est expressément établie dans les livres _hermétiques_,

qui, malgré les jugements hasardés qu'en ont portés certains critiques

modernes, n'en renferment pas moins une masse de traditions purement

égyptiennes et constamment d'accord avec les monuments.

[Illustration: 15.]

Dans le dialogue sacré d'_Isis et d'Horus_[215], qui contient

l'exposition de tout le système cosmogonique et psychologique des

Égyptiens, le premier Hermès est qualifié de _trois fois grand_ ou

_trois fois très-grand_ (Τρισμέγιστος), de _père et de directeur de

toutes choses_ (Πατὴρ πάντων καὶ καθηγητὴς) et d'_historiographe des

dieux_ (θεῶν ὑπομνηματογράφος). Ces titres donnés au premier Hermès

sont, quelque magnifiques qu'ils puissent paraître, justifiés par

les actions et le rôle que les mythes sacrés lui attribuaient. Ce dieu,

dès l'origine des temps et avant l'organisation du monde physique,

fut le seul des immortels _qui comprit l'essence du Démiurge ou dieu

suprême, et celle des choses célestes_; il déposa ces connaissances

dans des livres qu'il voulut laisser inconnus jusqu'à la création des

ames. C'est ce même dieu qui prépara la matière dont furent formés _les

corps_ de la race humaine; il promit alors de rendre ces nouveaux êtres

fort doux, et de leur inspirer la prudence, la tempérance, l'obéissance

et l'amour de la vérité. Ce furent Osiris et Isis, pendant leur

incarnation terrestre, qui firent connaître aux hommes la partie des

livres d'Hermès Trismégiste, qui devait régler leur vie intellectuelle

et physique. Il résulte enfin de la lecture attentive de ce curieux

dialogue d'Isis et d'Horus, qu'Hermès n'est autre que l'_intelligence

divine_ personnifiée; aussi ce dieu est-il appelé par le dieu suprême

ou le Démiurge: _Ame de mon ame_ (Ὦ ψυχῆς ἐμῆς ψυχή), _Intelligence

sacrée de mon intelligence_ (Νοῦς ἱερὸς ἐμοῦ νοῦ), et porte-t-il le

titre de Πάντα νοῶν, _Intelligens omnia_[216].

Il résulte aussi de la comparaison des monuments et des divers écrits

des anciens, que l'Hermès _Hiéracocéphale_ et l'Hermès _Ibiocéphale_,

ou, en d'autres termes, que le _premier_ et le _second_ Hermès,

n'étaient qu'un seul et même personnage considéré sous deux points de

vue différents: l'un, celui à _tête d'épervier_ (_voyez_ notre planche

15), auquel appartint plus spécialement le titre de _Trismégiste_,

fut l'Hermès Céleste, l'_instituteur des dieux_, l'_intelligence

divine_ personnifiée; l'autre, l'Hermès à _tête d'Ibis_, l'_Hermès

terrestre_, l'_instituteur des hommes_, la raison ou l'intelligence

humaine personnifiée. Ce dernier, comme l'Hermès Psychopompe des Grecs,

exerçait aussi son pouvoir sur les ames humaines descendues dans

l'_Amenti_ ou enfer égyptien.

La légende habituelle du _premier Hermès_ est celle qui accompagne son

image (planche 15, nº 1); son nom propre est formé des deux premiers

caractères qui, dans les textes hiéroglyphiques, représentent tous deux

les articulations grecques Θ ou Τ, et paraissent être l'orthographe

égyptienne du nom Θὼθ, qui, selon Manéthon, fut celui du premier

Hermès. Ce nom phonétique est ordinairement suivi du _segment de

sphère_ et du disque _croisé_, signes déterminatifs de tous les noms

propres des contrées célestes et terrestres. Les six caractères qui

suivent, expriment les titres _dieu grand_, seigneur de la _région

supérieure_. Ailleurs, le nom de ce dieu est écrit _symboliquement_

par _un épervier_, avec ou sans le fléau[217]. Le temple de Dakké, en

Nubie, est dédié, comme le prouvent une foule d'inscriptions grecques,

à Hermès, surnommé Παυτνουφις, mot qui répond au copte PAHITNOUFI,

_Celui dont le cœur est bon_.

M. Gau a dessiné dans cet édifice, dédié aux deux Hermès qui n'étaient

au fond qu'une même divinité, une inscription hiéroglyphique, dans

laquelle est mentionné _le premier Hermès_, dont le nom est exprimé

par le triple épervier, suivi des qualifications _dieu_ TROIS FOIS

GRAND[218], _président du temple de la demeure de_ PSELK (_voyez_ notre

planche 15, légende nº 3). Pselk était une déesse qui avait donné son

nom à la ville de Dakké, appelée en effet _Pselk-is_ ou _Pselc-is_ par

les Grecs et les Romains, et _demeure de Pselk_ par les Égyptiens.

La représentation du _premier Hermès_ ou _Thoth-Trismégiste_, gravée

sur notre planche 15, a été calquée sur une momie appartenant à M.

Thédenat-Duvent.

Cette grande divinité est emblématiquement figurée sur les monuments

égyptiens de tous les âges et de tous les genres, sous la forme d'un

disque peint en _rouge_, décoré d'uræus, ainsi que de deux grandes

ailes déployées, et toujours accompagné de la même légende que le dieu,

comme on peut le voir sur notre planche 15.2, dont l'explication sera

donnée avec celle de la planche 15.3, qui contiendra les formes variées

de cet emblème du premier Hermès.

[208] Descript. de l'Égypte. A. vol. III, pl. 34, Nº 1.

[209] Cette légende est très-incorrecte dans la Description de

l'Égypte. Un dessin très-soigné en a été fait sur les lieux par M.

Huyot, qui a bien voulu me le communiquer. _Voyez_, pour le règne

illusoire de ce prince sur l'Égypte, l'ouvrage de mon frère, _Annales

des Lagides_, tome I, page 241 à 306.

[210] Descript. de l'Égypt. A. vol. III, pl. 34, Nº 1. On a, par

erreur, donné sur cette planche une _tête d'épervier_, au lieu d'une

_tête d'Ibis_, au personnage de gauche, comme le prouve la légende

placée au-dessus de sa tête, et qui est celle d'Hermès _Ibiocéphale_.

[211] _Idem_, A. vol. II, pl. 13, Nº 1.

[212] _Idem_, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[213] Descript. de l'Égypt. Esné, pl. 80, Nº 2.

[214] _Manetho apud Syncell. Chronograph._, page 40.

[215] _Apud J. Stobœum, Eclogarum Physicarum_ lib. I, cap. 52, pag.

927 et suiv.

[216] _Dialogue d'Isis et d'Horus_, apud Stobœum, loc. cit.

[217] _Voyez_ notre planche, légende Nº 2, et Description de

l'Égypte, A. vol. I, pl. 10, Nº 2.

[218] C'est-à-dire, _Trismégiste_. Le second Hermès à tête d'Ibis ne

porte habituellement dans les inscriptions que le titre de _deux fois

Grand_. (_Voyez_ les légendes inscrites au-dessus de son image dans

les papyrus funéraires.) C'est ce titre du second Hermès que le texte

grec de l'inscription de Rosette exprime (lig. 19), par les mots

μέγας καὶ μέγας, _grand et grand_ (deux fois grand).

[Illustration: 15.2.]

Panthéon égyptien · 第 56 / 96 题