L'IMAGE du _Dieu-Lune_, dans la planche précédente, reçoit, sur la
stèle du musée de Turin dont on l'a extraite, les offrandes de deux
personnages représentés dans le second compartiment de la stèle,
agenouillés et élevant les mains en signe d'adoration. Les inscriptions
hiéroglyphiques tracées à côté de ces deux individus, nous apprennent
que la stèle entière n'est qu'une sorte de Προσκύνημα, ou d'_Acte
d'Adoration du Dieu_ OOH-EN-SOU _par le hiérogrammate d'Ammon Neb-rè_,
et _par son fils qui l'aime, Aménémophi_. Deux autres stèles, toujours
d'un petit volume, offrent également des hommages à la même divinité;
mais la forme sous laquelle on l'adore, et le nom sacré inscrit à côté
de l'image et dans le texte de la prière qu'on lui adresse, diffèrent
essentiellement de tout ce que nous avons vu jusqu'ici.
A la place du dieu, on a sculpté la représentation de la _Lune_ même,
sous l'apparence d'un grand _disque_ peint en _jaune_ et combiné
avec le _croissant_; c'est la reproduction en grand de l'insigne
caractéristique qu'on place sur la tête du dieu _Pooh_, de la même
manière que le disque du Soleil repose sur la tête du dieu _Phré_,
lorsque ces deux divinités sont figurées sous une forme humaine.
Dans ces deux stèles, le globe lunaire est porté sur une barque,
symbole du mouvement de l'astre. Mais dans la première, les deux
extrémités de la barque sont couronnées par une fleur de _Lotus_,
tandis que la proue de la seconde est recourbée et se termine en
pointe aiguë, particularité que je n'ai observée jusqu'ici que dans
les _Bari_, ou vaisseaux mystiques consacrés à la Lune. Les deux
barques reposent, non sur une image quelconque de l'_eau_, mais sur
le caractère hiéroglyphique déja connu pour le signe figuratif du
_ciel_[189]; c'était une manière très-simple d'exprimer le cours ou la
navigation de la Lune dans l'immensité des cieux.
L'une de ces deux barques symboliques nous montre le globe de la Lune
flanqué de deux _yeux_ configurés d'une manière particulière; cet
emblême, que l'on a pris tantôt pour une tête de coq, tantôt pour
celle d'un cheval, n'est qu'une manière conventionnelle de représenter
des _yeux de taureau_, ainsi que nous le montrerons dans un article
spécialement relatif à ce symbole, commun au dieu _Pooh_ et au dieu
_Phré_, comme à _Osiris_.
Un nouveau nom hiéroglyphique du _Dieu-Lune_ se présente sur ces
deux stèles; c'est le véritable nom propre de cette divinité, écrit
phonétiquement et suivi d'un signe déterminatif qui ne laisse aucune
espèce de doute sur sa valeur. La _feuille_, le _bras étendu_, et la
_chaîne_, ou _nœud_, forment les éléments phonétiques de ce nom; les
deux premiers sont des voyelles qui expriment, suivant l'occasion,
les sons A, I, ou O, dans tous les textes hiéroglyphiques; le dernier
(la _chaîne_) répond au ϩ (_hori_) des Coptes; nous avons donc ici
incontestablement l'orthographe hiéroglyphique des mots coptes
ⲟⲟϩ (_ooh_), ⲱϩ (_ôh_), et ⲓⲟϩ (_ioh_), qui expriment d'une manière
spéciale l'idée _Lune_ dans le dialecte thébain et le dialecte
memphitique.
Ce mot phonétique est suivi, dans les deux stèles où il est reproduit
cinq fois, d'un caractère déterminatif: le _Croissant de la Lune_
renversé, ou le _disque_ combiné avec le _Croissant_ dont les cornes
sont également _tournées en bas_; ce qui ramène encore à l'idée du mois
ou _période lunaire_. Enfin le nom hiéroglyphique du dieu _Thoth_ (le
deuxième Hermès) est lié, sur les deux stèles, au nom du _Dieu-Lune_,
comme pour rappeler la liaison intime qui existait, dans les mythes
égyptiens, entre ces deux divinités, que les monuments d'ancien style
identifient par une telle communauté d'attributs et de fonctions,
qu'on est tenté de les considérer comme ne formant qu'un seul et même
personnage mythique.
La légende hiéroglyphique, inscrite au-dessus de la première barque
symbolique, signifie textuellement OOH ou IOH-THÔOUTI, _Dieu grand_,
_Seigneur suprême_, _Roi des Dieux_; celle de la seconde stèle porte
seulement les mots IOH-THÔOUTI, _Dieu grand_. Le titre de _Roi des
Dieux_ ne peut avoir été donné ainsi au dieu _Pooh_ ou _Ioh_, que tout
autant qu'on le considérait comme une des formes d'_Amon-ra_, le grand
Démiurge.
[189] Précis du système hiéroglyphique, tableau général des signes,
numéros 234 et 234 _a_.
[Illustration: 14.5.]