LA divinité à laquelle nous donnons le nom de _Saté_, nom que les
diverses attributions de la déesse confirment déja, paraît avoir
rempli une foule d'emplois dans l'organisation du monde mythique tel
que les idées égyptiennes, exprimées sur les monuments, semblent nous
le présenter. Fille du soleil, le roi du monde physique, Saté paraît
avoir été la protectrice des souverains de l'Égypte: la signification
évidente d'une foule de bas-reliefs décorant les temples, les palais
et les tombeaux, ne laisse aucun doute à cet égard. Il y a plus: Saté
fut celle des divinités pour laquelle les Pharaons de la dix-huitième
dynastie montrèrent le plus de vénération, puisque son image même,
devenue un caractère d'écriture figuratif-symbolique, entre dans
l'expression de la plupart des _prénoms_ ou noms mystiques des princes
de cette antique famille dont le chef délivra sa patrie de la longue
tyrannie des pasteurs: race illustre qui a produit les plus grands
rois de l'Égypte, Mœris, vainqueur des étrangers et protecteur de la
caste agricole; Aménophis II, qui éleva des monuments de sa grandeur
jusques au fond de la Haute-Nubie; Ousiréi, qui orna la ville d'Ammon
d'obélisques et d'immenses constructions; enfin, Ramsès-Méiamoun,
prince guerrier mais ami des arts, bisaïeul de Ramsès-Séthosis si connu
des anciens sous le nom de Sésostris.
Sur les édifices de Thèbes, la plupart des légendes royales des
princes de cette dynastie, sous laquelle l'Égypte atteignit à son plus
haut de sa période de civilisation, de puissance et de gloire, sont
placées sous la protection de _Saté_, ou environnées de ses emblèmes.
Ainsi, dans les bas-reliefs peints de la catacombe royale découverte
par Belzoni, les cartouches contenant le prénom et le nom du Pharaon
_Ousirei_, flanquent une belle image de la Junon égyptienne étendant
ses ailes immenses, et accompagnée de l'inscription hiéroglyphique,
_Saté déesse vivante_, fille du _soleil_, dame du ciel et du monde,
rectrice de la région inférieure, _protectrice de son fils le seigneur
du monde, le roi_, etc., _enfant du soleil_ PHTAH-MEN-OUSIREI[123].
La déesse couvre aussi de ses ailes la légende du même prince[124],
recevant le titre de _son fils chéri_ dans les inscriptions qui
accompagnent ailleurs la déesse _Saté_, décorée elle-même des
qualifications: _vivante, stabilitrice, bienfaitrice de la région
inférieure_, et _dominatrice, comme le soleil, pour toujours_[125]. Il
s'agit de savoir ce qu'il faut entendre par cette _région inférieure_.
Horapollon affirme que la Junon égyptienne occupait l'_hémisphère
inférieur du ciel_ τὸ κάτω (τοῦ οὐρανοῦ) ἡμισφαίριον[126]. Mais le
caractère qui, sur le bas-relief précité, exprime l'idée _région
inférieure_, caractère identique, quoique d'une forme plus simple,
avec celui qui occupe la partie inférieure de notre planche 7.2,
ne me paraît point désigner d'une manière spéciale l'_hémisphère
inférieur du ciel_: j'ai acquis la certitude que c'est là le véritable
signe symbolique de la _partie inférieure de la terre d'Égypte_, la
région que nous connaissons sous le nom de _Basse-Égypte_, et qui,
dans les livres coptes, est appelée, tantôt _Sampésèt-an-Kèmé_,
c'est-à-dire la _partie inférieure de Kèmé_, tantôt _Tsahèt_ ou la
_partie septentrionale_. J'ai été conduit à reconnaître la valeur de ce
caractère, qui a passé des _anaglyphes_, ou bas-reliefs allégoriques,
dans l'écriture hiéroglyphique, en analysant le texte en hiéroglyphes
de l'inscription de Rosette, dans lequel les mots du grec τοῖς
ἱερεῦσι τῶν κατὰ τὴν χώραν ἱερῶν πάντων[127], _aux prêtres de tous
les temples du pays_, sont rendus par neuf caractères signifiant à la
lettre, aux _prêtres appartenant aux régions supérieures_ (les nomes
de la Haute-Égypte) _et aux régions inférieures_ (les nomes de la
Basse-Égypte)[128]. Les _régions inférieures_ se trouvent exprimées
par le redoublement de ce bouquet de tiges plus ou moins nombreuses de
lotus, mais dont deux, les deux extrêmes, sont constamment brisées.
Ainsi, la planche 7.2. de notre panthéon, qui reproduit fidèlement
la plus grande partie de l'un des bas-reliefs peints dont est
décorée l'entrée du tombeau destiné à recevoir le corps du Pharaon
_Méiamoun-Ramsès_, dans la vallée de Biban-Elmolouk à Thèbes[129], nous
offre la déesse _Saté_ tenant le signe de la _vie divine_, étendant
ses ailes comme pour protéger la légende du roi[130], et assise, à
la manière égyptienne, sur le signe symbolique de la _domination_
surmontant le symbole de la _région inférieure_: ce bas-relief, comme
un très-grand nombre de ceux qui décorent les édifices de l'Égypte, est
susceptible d'une véritable _lecture_, et il signifie _Saté, déesse
vivante, dame de la région inférieure_.
[123] _Voyages, Recherches et Découvertes de_ BELZONI _en Egypte et
en Nubie_, atlas, pl. 3.
[124] _Idem_, même planche.
[125] _Idem_, planche 17.
[126] HORAPOLLON, _Hiéroglyph._, lib. I, § II, page 22.
[127] Texte grec, ligne 36.
[128] Texte hiéroglyphique, ligne 5, à la fin.
[129] Ce bas-relief est gravé en entier dans la Description de
l'Égypte, A, tome II.
[130] Supprimée dans notre planche.
[Illustration: 7.2.]