CHAPITRE I

_DISCOURS PRÉLIMINAIRE_

J’ai pensé qu’il serait à propos de présenter à la tête de ce récit,

l’énumération de tous les voyages exécutés autour du monde, et des

différentes découvertes faites jusqu’à ce jour dans la mer du Sud ou

Pacifique.

Ce fut en 1519 que Ferdinand Magellan, Portugais, commandant cinq

vaisseaux espagnols, partit de Séville, trouva le détroit qui porte son

nom, par lequel il entra dans la mer Pacifique, où il découvrit deux

petites îles désertes dans le sud de la ligne, ensuite les îles

Larrones, et enfin les Philippines. Son vaisseau, nommé La Victoire

revenu en Espagne, seul des cinq, par le cap de Bonne-Espérance, fut

hissé à terre à Séville, comme un monument de cette expédition, la plus

hardie peut-être que les hommes eussent encore faite. Ainsi fut

démontrée physiquement, pour la première fois, la sphéricité et

l’étendue de la circonférence de la terre.

Drake, Anglais, partit de Plymouth avec cinq vaisseaux, le 15 septembre

1577, y rentra avec un seul, le 3 novembre 1580. Il fit, le second, le

tour du globe. La reine Elisabeth vint manger à son bord, et son

vaisseau, nommé Le Pélican, fut soigneusement conservé à Deptfort dans

un bassin avec une inscription honorable sur le grand mât. Les

découvertes attribuées à Drake sont fort incertaines. On marque sur les

cartes, dans la mer du Sud, une côte sous le cercle polaire, plus

quelques îles au nord de la ligne, plus aussi au nord la Nouvelle

Albion.

Le chevalier Thomas Cavendish, Anglais, partit de Plymouth le 21 juillet

1586, avec trois vaisseaux, y rentra avec deux, le 9 septembre 1588. Ce

voyage, le troisième fait autour du monde, ne produisit aucune

découverte.

Olivier de Noort, Hollandais, sortit de Rotterdam le 2 juillet 1598,

avec quatre vaisseaux, passa le détroit de Magellan, cingla le long des

côtes occidentales de l’Amérique, d’où il se rendit aux Larrones, aux

Philippines, aux Moluques, au cap de Bonne-Espérance, et rentra à

Rotterdam avec un seul vaisseau, le 26 août 1601. Il n’a fait aucune

découverte dans la mer du Sud.

Georges Spilberg, Allemand au service de la Hollande, fit voile de

Zélande le 8 août 1614, avec six navires, perdit deux vaisseaux avant

que d’être rendu au détroit de Magellan, le traversa, fit des courses

sur les côtes du Pérou et du Mexique, d’où, sans rien découvrir dans sa

route, il passa aux Larrones et aux Moluques. Deux de ses vaisseaux

rentrèrent dans les ports de Hollande le 1er juillet 1617.

Presque dans le même temps, Jacques Lemaire et Schouten immortalisaient

leur nom. Ils sortent du Texel le 14 juin 1615, avec les vaisseaux La

Concorde et le Horn, découvrent le détroit qui porte le nom de Lemaire,

entrent les premiers dans la mer du Sud en doublant le cap de Horn; y

découvrent par quinze degrés quinze minutes de latitude sud, et environ

cent quarante-deux degrés de longitude occidentale de Paris, l’île des

Chiens; par quinze degrés de latitude sud à cent lieues dans l’ouest,

l’île sans Fond; par quatorze degrés quarante-six minutes sud, et quinze

lieues plus à l’ouest, l’île Water; à vingt lieues de celle-là dans

l’ouest, l’île des Mouches; par les seize degrés dix minutes sud, et de

cent soixante-treize à cent soixante-quinze degrés de longitude

occidentale de Paris, deux îles, celle des Cocos, et celle des Traîtres;

cinquante lieues plus ouest, celle d’Espérance, puis l’île de Horn, par

quatorze degrés cinquante-six minutes de latitude sud, environ cent

soixante-dix neuf degrés de longitude orientale de Paris. Ensuite ils

cinglent le long des côtes de la Nouvelle-Guinée, passent entre son

extrémité occidentale et Gilolo, et arrivent à Batavia en octobre 1616.

Georges Spilberg les y arrête, et on les envoie en Europe sur des

vaisseaux de la Compagnie: Lemaire meurt de maladie à Maurice, Schouten

revoit sa patrie. La Concorde et le Horn rentrèrent après deux ans et

dix jours.

Jacques L’Hermite, Hollandais, et Jean Hugues Schapenham, commandant une

flotte de onze vaisseaux, partirent en 1623 avec le projet de faire la

conquête du Pérou; ils entrèrent dans la mer du Sud par le cap de Horn,

et guerroyèrent sur les côtes espagnoles, d’où ils se rendirent aux

Larrones, sans faire aucune découverte dans la mer du Sud, puis à

Batavia. L’Hermite mourut en sortant du détroit de la Sonde, et son

vaisseau, presque seul de sa flotte, ternit au Texel le 9 juillet 1626.

En 1683, Cowley, Anglais, partit de la Virginie; il doubla le cap de

Horn, fit diverses courses sur les côtes espagnoles, se rendit aux

Larrones, et revint par le cap de Bonne-Espérance en Angleterre, où il

arriva le 12 octobre 1686. Ce navigateur n’a fait aucune découverte dans

la mer du Sud; il prétend avoir découvert dans celle du Nord, par

quarante-sept degrés de latitude australe et quatre-vingts lieues de la

côte des Patagons, l’île Pepis. Je l’ai cherchée trois fois, et les

Anglais deux, sans la trouver.

Wood Roger, Anglais, sortit de Bristol le 2 août 1708, passa le cap de

Horn, fit la guerre sur les côtes espagnoles jusqu’en Californie, d’où,

par une route frayée déjà plusieurs fois, il passa aux Larrones, aux

Moluques, à Batavia et, doublant le cap de Bonne Espérance, il ternit

aux Dunes le 1er octobre 1711.

Dix ans après, Roggewin, Mecklembourgeois, au service de la Hollande,

sortit du Texel avec trois vaisseaux, il entra dans la mer du Sud par le

cap de Horn, y chercha la Terre de Davis sans la trouver; découvrit dans

le sud du tropique austral l’île de Pâques, dont la latitude est

incertaine; puis, entre le quinzième et le seizième parallèle austral,

les îles Pernicieuses, où il perdit un de ses vaisseaux; puis à peu près

dans la même latitude, les îles Aurore, Vespres, le Labyrinthe composé

de six îles, et l’île de la Récréation, où il relâcha. Il découvrit

ensuite, sous le douzième parallèle sud, trois îles, qu’il nomma îles de

Bauman, et enfin, sous le onzième parallèle austral, les îles de

Thienhoven et Groningue; naviguant ensuite le long de la Nouvelle-Guinée

et des Terres des Papous, il vint aborder à Batavia, où ses vaisseaux

furent confisqués.

L’amiral Roggewin repassa en Hollande de sa personne sur les vaisseaux

de la Compagnie, et arriva au Texel le 11 juillet 1723, six cent

quatre-vingts jours après son départ du même lieu.

Le goût des grandes navigations paraissait entièrement éteint, lorsque

en 1741 l’amiral Anson fit autour du globe le voyage dont l’excellente

relation est entre les mains de tout le monde, et qui n’a rien ajouté à

la géographie.

Depuis ce voyage de l’amiral Anson, il ne s’en est point fait de grand

pendant plus de vingt années.

L’esprit de découverte a semblé récemment se ranimer.

Le commodore Byron part des Dunes le 20 juin 1764, traverse le détroit

de Magellan, découvre quelques îles dans la mer du Sud, faisant sa route

presque au nord-ouest, arrive à Batavia le 28 novembre 1765, au Cap le

24 février 1766 et le 9 mai aux Dunes, six cent quatre-vingt-huit jours

après son départ.

Deux mois après le retour du commodore Byron, le capitaine Wallis part

d’Angleterre avec les vaisseaux le _Deflin_ et le _Swallow_, il traverse

le détroit de Magellan, est séparé du _Swallow_, que commandait le

capitaine Carteret, au débouquement dans la mer du Sud; il y découvre

une île environ par le dix-huitième parallèle à peu près en août 1767;

il remonte vers la ligne, passe entre les Terres des Papous, arrive à

Batavia en janvier 1768, relâche au cap de Bonne-Espérance, et enfin

rentre en Angleterre au mois de mai de la même année.

Son compagnon Carteret, après avoir essuyé beaucoup de misères dans la

mer du Sud, arrive à Macassar au mois de mars 1768, avec perte de

presque tout son équipage, à Batavia le 15 septembre, au cap de Bonne

Espérance à la fin de décembre. On verra que je l’ai rencontré à la mer

le 18 février 1769, environ par les onze degrés de latitude

septentrionale. Il n’est arrivé en Angleterre qu’au mois de juin.

On voit que de ces treize voyages autour du monde aucun n’appartient à

la nation française, et que six seulement ont été faits avec l’esprit de

découverte; savoir, ceux de Magellan, de Drake, de Lemaire, de Roggewin,

de Byron et de Wallas; les autres navigateurs, qui n’avaient pour objet

que de s’enrichir par les courses sur les Espagnols, ont suivi des

routes connues sans étendre la connaissance du globe.

En 1714, un Français, nommé La Barbinais le Gentil, était parti sur un

vaisseau particulier, pour aller faire le commerce sur les côtes du

Chili et du Pérou. De là, il se rendit en Chine où, après avoir séjourné

près d’un an dans divers comptoirs, il s’embarqua sur un autre bâtiment

que celui qui l’y avait amené, et revint en Europe, ayant à la vérité

fait de sa personne le tour du monde, mais sans qu’on puisse dire que ce

soit un voyage autour du monde fait par la nation française.

Parlons maintenant de ceux qui, partant soit d’Europe, soit des côtes

occidentales de l’Amérique méridionale, soit des Indes orientales, ont

fait des découvertes dans la mer du Sud, sans avoir fait le tour du

monde.

Il paraît que c’est un Français, Paulmier de Gonneville, qui a fait les

premières en 1503 et 1504; on ignore où sont situées les terres

auxquelles il a abordé, et dont il a ramené un habitant, que le

gouvernement n’a point renvoyé dans sa patrie, mais auquel Gonneville,

se croyant alors personnellement engagé envers lui, a fait épouser son

héritière.

Alfonse de Salazar, Espagnol, découvrit en 1525 l’île Saint-Barthélemy,

à quatorze degrés de latitude nord, et environ cent cinquante-huit

degrés de longitude à l’est de Paris.

Alvar de Saavedra, parti d’un port du Mexique en 1526, découvrit, entre

le neuvième et le onzième parallèle nord, un amas d’îles qu’il nomma les

îles des Rois, à peu près par la même longitude que l’île

Saint-Barthélemy; il se rendit ensuite aux Philippines et aux Moluques;

et, en revenant au Mexique, il eut le premier connaissance des îles ou

terres nommées Nouvelle-Guinée et Terres des Papous. Il découvrit encore

par douze degrés nord, environ à quatre-vingts lieues dans l’est des

îles des Rois, une suite d’îles basses, nommées les îles des Barbus.

Diego Hurtado et Fernand de Grijalva, partis du Mexique en 1433, pour

reconnaître la mer du Sud, ne découvrirent qu’une île située par vingt

degrés de longitude ouest de Paris. Ils la nommèrent île Saint-Thomas.

Jean Gaëtan, appareillé du Mexique en 1542, fit aussi sa route au nord

de la ligne. Il y découvrit entre le vingtième et le neuvième parallèle,

à des longitudes différentes, plusieurs îles; à savoir, Rocca, Partida,

les îles du Corail, celles du Jardin, la Matelote, l’île d’Arézise, et

enfin il aborda à la Nouvelle-Guinée ou plutôt, suivant son rapport, à

la Nouvelle-Bretagne; mais Dampierre n’avait pas encore découvert le

passage qui porte son nom.

Le voyage suivant est plus fameux que tous les précédents.

Alvar de Mendoce et Mindana, partis du Pérou en 1567, découvrirent les

îles célèbres que leur richesse fit nommer îles de Salomon; mais, en

supposant que les détails rapportés sur la richesse de ces îles ne

soient pas fabuleux, on ignore où elles sont situées, et c’est vainement

qu’on les a recherchées depuis. Il paraît seulement qu’elles sont dans

la partie australe de la ligne, entre le huitième et le douzième

parallèle. L’île Isabella et la Terre de Guadalcanal, dont les mêmes

voyageurs font mention, ne sont pas mieux connues.

En 1579, Pedro Sarmiento, parti du Callao del Lima, avec deux vaisseaux,

entra le premier par la mer du Sud dans le détroit de Magellan. Il y fit

des observations importantes, et montra dans cette expédition autant de

courage que d’intelligence. La relation de ce voyage a été imprimée à

Madrid en 1768. Elle renferme des détails intéressants pour tous les

navigateurs qui seront dans le cas de franchir le détroit de Magellan.

En 1595, Alvar de Mindana, qui avait été du voyage fait par Mendoce dans

l’année 1567, repartit du Pérou avec quatre navires pour la recherche

des îles de Salomon. Il avait avec lui Fernand de Quiros, devenu depuis

célèbre par ses propres découvertes. Mindana découvrit entre le neuvième

et le onzième parallèle méridional, environ par cent huit degrés à

l’ouest de Paris, les îles Saint-Pierre, Magdelaine, la Dominique et

Christine, qu’il nomma les Marquises de Mendoce, du nom de dona Isabella

de Mendoce, qui était du voyage; environ vingt-quatre degrés plus à

l’ouest, il découvrit les îles Saint-Bernard; presque à deux cents

lieues dans l’ouest de celle-ci; l’île Solitaire, et enfin l’île

Sainte-Croix, située à peu près par cent quarante degrés de longitude

orientale de Paris. La flotte navigua de là aux Larrones, et enfin aux

Philippines, où n’arriva pas le général Mindana: on n’a pas su ce

qu’était devenu son navire.

Fernand de Quiros, compagnon de l’infortuné Mindana, avait ramené au

Pérou dona Isabella. Il en repartit avec deux vaisseaux, le 21 décembre

1605, et prit sa route à peu près dans l’ouest-sud-ouest. Il découvrit

d’abord une petite île vers le vingt-cinquième degré de latitude sud,

environ par cent vingt-quatre degrés de longitude occidentale de Paris;

puis, entre dix-huit et dix-neuf degrés sud, sept ou huit autres îles

basses et presque noyées, qui portent son nom; et par le treizième degré

de latitude sud, environ cent cinquante sept degrés à l’ouest de Paris,

l’île qu’il nomma de la Belle Nation. En recherchant ensuite l’île

Sainte-Croix qu’il avait vue dans son premier voyage, recherche qui fut

vaine, il découvrit par treize degrés de latitude sud, et à peu près

cent soixante-seize degrés de longitude orientale de Paris, l’île de

Taumaco, puis à environ cent lieues à l’ouest de cette île, par quinze

degrés de latitude sud, une grande terre qu’il nomma la Terre australe

du Saint-Esprit, terre que les divers géographes ont diversement placée.

Là il finit de courir à l’ouest, et reprit à la fin de l’année 1606,

après avoir encore infructueusement cherché l’île Sainte-Croix.

Abel Tasman, sorti de Batavia le 14 août 1642, découvrit par

quarante-deux degrés de latitude australe, et environ cent

cinquante-cinq degrés à l’est de Paris, une terre qu’il nomma Vandiemen;

il la quitta faisant route à l’ouest, et environ à cent soixante degrés

de notre longitude orientale, il découvrit la Nouvelle Zélande par

quarante-deux degrés dix minutes sud. Il en suivit la côte environ

jusqu’au trente-quatrième degré de latitude sud, d’où il cingla au

nord-est, et découvrit par vingt-deux degrés trente-cinq minutes,

environ cent soixante-quatorze degrés à l’est de Paris, les îles

Pylstaart, Amsterdam et Rotterdam. Il ne poussa pas ses recherches plus

loin et revint à Batavia en passant entre la Nouvelle-Guinée et Gilolo.

On a donné le nom général de Nouvelle-Hollande à une vaste suite, soit

de terres, soit d’îles, qui s’étend depuis le sixième jusqu’au

trente-quatrième degré de latitude australe, entre le cent cinquième et

le cent quarantième degré de longitude orientale du méridien de Paris.

Il était juste de la nommer ainsi, puisque ce sont presque tous des

navigateurs hollandais qui ont reconnu les différentes parties de cette

contrée. La première terre découverte en ces parages fut la terre de

Concorde, autrement appelée d’Endracht, du nom du vaisseau que montait

celui qui l’a trouvée en 1616, par le vingt-quatre et le vingt-cinquième

degré de latitude sud. En 1618, une autre partie de cette terre, située

à peu près sous le quinzième parallèle, fut découverte par Zéachen, qui

lui donna le nom d’Amhem et de Diemen; et ce pays n’est pas le même que

celui nommé depuis Diemen par Tasman. En 1619, Jean d’Edels donna son

nom à une portion méridionale de la Nouvelle-Hollande. Une autre

portion, située entre le trentième et le trente-troisième parallèle,

reçut celui de Lieuwin. Pierre de Nuitz, en 1627, imposa le sien à une

côte qui paraît faire la suite de celle de Leuwin dans l’ouest.

Guillaume de Witt appela de son nom une partie de la côte occidentale,

voisine du tropique du Capricorne, quoiqu’elle dû porter celui du

capitaine Viane, Hollandais, qui, en 1628, avait payé l’honneur de cette

découverte par la perte de son navire et de toutes ses richesses.

Dans la même année 1628, entre le dixième et le vingtième parallèle, le

grand golfe de la Carpentarie fut découvert par Pierre Carpenter,

Hollandais, et cette nation a souvent depuis fait reconnaître toute

cette côte.

Dampierre, Anglais, partant de la grande Timor, avait fait en 1687 un

premier voyage sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et était abordé

entre la terre d’Amhem et celle de Diemen; cette course, fort courte,

n’avait produit aucune découverte. En 1699, il partit d’Angleterre avec

l’intention expresse de reconnaître toute cette région sur laquelle les

Hollandais ne publiaient point les lumières qu’ils possédaient. Il en

parcourut la côte occidentale depuis le vingt-huitième jusqu’au

quinzième parallèle. Il eut la vue de la terre de Concorde, de celle de

Witt et conjectura qu’il pouvait exister un passage au sud de la

Carpentarie. Il retourna ensuite à Timor, d’où il revint visiter les

îles des Papous, longea la Nouvelle-Guinée, découvrit le passage qui

porte son nom, appela Nouvelle-Bretagne la grande île qui forme ce

détroit à l’est, et reprit sa course pour Timor le long de la

Nouvelle-Guinée. C’est ce même Dampierre qui, depuis 1683, jusqu’en

1691, tantôt flibustier, tantôt commerçant, avait fait le tour du monde

en changeant de navires.

Tel est l’exposé succinct des divers voyages autour du globe, et des

découvertes différentes faites dans le vaste océan Pacifique, jusqu’au

temps de notre départ.

Depuis notre retour en France et la première édition de cet ouvrage, des

navigateurs anglais sont revenus d’un nouveau voyage autour du monde, et

ce voyage me paraît être celui des modernes de cette espèce où on a fait

le plus de découvertes en tous genres. Le nom du navire est l’Endeavour;

il était commandé par le capitaine Cook, et portait MM. Bancks et

Solander, deux savants illustres. La relation de la partie maritime du

voyage a déjà paru; et celle de MM. Bancks et Solander, avec tous les

détails concernant l’histoire naturelle, est annoncée pour l’hiver

prochain. En attendant, j’ai cru à propos de placer ici un abrégé de

l’extrait de ce fameux voyage que M. Bancks lui-même a envoyé à

l’Académie des sciences de Paris.

Partis de Plymouth le 25 août 1768, ils arrivent à la Terre de Feu, le

16 janvier 1669 après deux relâches, l’une à Madère, l’autre à Rio de

Janeiro. Ils s’arrêtent cinq jours à la baie de Bon-Succès, et, ayant

doublé le cap de Horn, ils dirigent leur route sur Tahiti. Du 13 avril

au 13 juillet ils séjournent dans cette île, où ils observent en juin le

passage de Vénus sur le disque du soleil. En sortant de Tahiti, un des

Tahitiens embarqués avec eux les détermine à s’arrêter à quelques-unes

des îles voisines; ils en visitent six où ils trouvent les mêmes mœurs

et le même langage qu’à Tahiti.

De là ils dirigent leur route pour attaquer la Nouvelle-Zélande par

quarante degrés de latitude australe.

Ils y atterrent le 3 octobre sur la côte orientale, et reconnaissent

parfaitement, en six mois de circumnavigation, que la Nouvelle-Zélande,

au lieu d’être partie du continent austral, comme on le supposait assez

généralement, est composée de deux îles sans aucune terre ferme dans le

voisinage. Ils observent aussi qu’on y parle différents dialectes de la

langue de Tahiti, tous passablement entendus par le Tahitien embarqué

dans l’Endeavour.

Leurs découvertes ne se bornent pas à celles-là; après avoir quitté le

31 mars 1770 les côtes de la Nouvelle-Zélande, ils viennent atterrer par

les trente-huit degrés de latitude australe sur la partie orientale de

la Nouvelle-Hollande, ils la côtoient en remontant vers le nord, ils y

font plusieurs mouillages et des reconnaissances, jusqu’au 10 juin où

ils échouent sur un rocher par les quinze degrés de latitude dans les

parages où l’on verra que je me suis trouvé fort embarrassé; ils restent

échoués vingt-trois heures et passent deux mois à se radouber dans un

petit port voisin de ce rocher qui avait failli leur être fatal. Après

avoir été plusieurs autres fois en risque dans ces parages funestes, ils

trouvent enfin par dix degrés de latitude australe un détroit entre la

Nouvelle-Hollande et les terres de la Nouvelle-Guinée par lequel ils

débouchent dans la mer des Indes.

Insatiables de recherches, ils visitent encore les côtes méridionales et

occidentales de la Nouvelle-Guinée, viennent ensuite ranger la côte

méridionale de l’île Java, passent le détroit de la Sonde, et arrivent

le 9 octobre à Batavia. Ils y séjournent deux mois, relâchent ensuite au

cap de Bonne-Espérance, à l’île Sainte-Hélène, et mouillent enfin aux

Dunes le 13 juillet 1771, ayant enrichi le monde de grandes

connaissances en géographie et de découvertes intéressantes dans les

trois règnes de la nature.

Cette esquisse fera désirer impatiemment aux lecteurs la relation

détaillée de cette instructive expédition, et doit me rendre encore plus

timide à publier le récit de la mienne. Avant que de le commencer, qu’il

me soit permis de prévenir qu’on ne doit pas en regarder la relation

comme un ouvrage d’amusement: c’est surtout pour les marins qu’elle est

faite. D’ailleurs cette longue navigation autour du globe n’offre pas la

ressource des voyages de mer faits en temps de guerre, lesquels

fournissent des scènes intéressantes pour les gens du monde. Encore si

l’habitude d’écrire avait pu m’apprendre à sauver par la forme une

partie de la sécheresse du fond! Mais, quoique initié aux sciences dès

ma plus tendre jeunesse, ou les leçons que daigna me donner M.

d’Alembert me mirent dans le cas de présenter à l’indulgence du public

un ouvrage sur la géométrie, je suis maintenant bien loin du sanctuaire

des sciences et des lettres; mes idées et mon style n’ont que trop pris

l’empreinte de la vie errante et sauvage que je mène depuis douze ans.

Ce n’est ni dans les forêts du Canada, ni sur le sein des mers, que l’on

se forme à l’art d’écrire, et j’ai perdu un frère dont la plume aimée du

public eût aidé à la mienne. Au reste, je ne cite ni ne contredis

personne; je prétends encore moins établir ou combattre aucune

hypothèse. Quand même les différences très sensibles, que j’ai

remarquées dans les diverses contrées où j’ai abordé, ne m’auraient pas

empêché de me livrer à cet esprit de système, si commun aujourd’hui, et

cependant si peu compatible avec la vraie philosophie, comment aurais-je

pu espérer que ma chimère, quelque vraisemblance que je susse lui

donner, pût jamais faire fortune? Je suis voyageur et marin,

c’est-à-dire un menteur et un imbécile aux yeux de cette classe

d’écrivains paresseux et superbes qui, dans l’ombre de leur cabinet,

philosophent à perte de vue sur le monde et ses habitants, et soumettent

impérieusement la nature à leurs imaginations. Procédé bien singulier,

bien inconcevable de la part des gens qui, n’ayant rien observé par

eux-mêmes, n’écrivent, ne dogmatisent que d’après des observations

empruntées de ces mêmes voyageurs auxquels ils refusent la faculté de

voir et de penser. Je finirai ce discours en rendant justice au courage,

au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux

vaisseaux. Il n’a pas été nécessaire de les animer par un traitement

extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux

équipages de M. Byron. Leur constance a été à l’épreuve des positions

les plus critiques, et leur bonne volonté ne s’est pas un instant

ralentie. C’est que la nation française est capable de vaincre les plus

grandes difficultés, et que rien n’est impossible à ses efforts, toutes

les fois qu’elle voudra se croire elle-même l’égale au moins de telle

nation que ce soit au monde.

Voyage autour du monde par la frégate du roi La Boudeuse et la flûte L'Étoile, en 1766, 1767, 1768 & 1769. · 第 14 / 30 题