VI De l’île de Crète et de ses habitants.

Himilcon et moi, nous allâmes prendre un peu de repos bien

nécessaire, car nous avions passé toutes les nuits précédentes

debout, pour bien veiller à notre direction. Tout le monde était

accablé de fatigue, et je ne me réveillai que quand le soleil était

déjà monté au-dessus de l’horizon.

Un coup d’œil jeté sur la plage nous montra qu’elle était

parfaitement déserte. Il n’y avait pas trace d’habitation.

Les montagnes, rocheuses et très-escarpées, semblaient sortir de la

mer, tant elles étaient près du rivage, et la petite vallée par

laquelle passait la rivière s’étranglait tout de suite en gorge

profonde, couverte de bois touffus de myrtes et d’yeuses. Je fis

immédiatement descendre à terre une compagnie d’archers et de

soldats, en cas de besoin, et des escouades de matelots pour remplir

d’eau nos outres et nos barils. Bicri partit à la découverte avec dix

archers et remonta le cours de la rivière, vers la gorge et les

montagnes. Comme le bois ne nous manquait pas, je fis allumer les

feux sur la plage, pour faire la cuisine à terre, et je fis dresser

deux tentes, sous l’une desquelles on déballa quelques marchandises,

dans le cas où Bicri trouverait des naturels. Le grand Jonas se

montra très-utile, enlevant à lui seul un baril d’eau et portant sur

son dos la charge de bois de trois hommes.

« Je voudrais, disait-il en portant ses barils, qu’ils continssent

aussi bien du vin que de l’eau, et je porterais une charge encore

deux fois plus lourde, si on me la laissait boire. »

Vers le milieu de la journée, Bicri revint avec ses hommes,

très-fatigué ; mais il avait réussi. Il avait vu dans les montagnes

plusieurs naturels qui s’étaient sauvés à son approche, et il les

avait poursuivis, étant lui-même un montagnard adroit à sauter d’un

rocher à l’autre. Il avait fini par en attraper un qu’il m’amenait.

Les autres leur avaient jeté des pierres, en les suivant de loin,

mais sans leur faire de mal et sans oser les attaquer à fond. Sur mes

ordres, Bicri était d’ailleurs resté sur la stricte défensive et ne

leur avait pas répondu à coups de flèches. Le sauvage que m’amenait

Bicri était un grand gaillard bien découplé ; sa figure était aussi

brune que celle d’un Madianite ; il avait la face large, les

pommettes saillantes, les yeux noirs et obliques et le menton pointu.

Ses cheveux étaient lisses, épais et très-noirs. Il était vêtu d’une

peau de bouc sauvage, retenue par une corde autour des épaules et

autour des reins, et sur sa poitrine et ses bras nus il portait des

colliers et des bracelets de coquillages. Bicri lui avait pris une

hache, faite d’une pierre verdâtre, très-bien polie et emmanchée d’un

manche de bois très-dur, avec laquelle il avait essayé de se

défendre.

Illustration : Le sauvage que m’amenait Bicri.

Quand on me l’amena, il se mit à gesticuler et à parler beaucoup,

mais dans une langue que je ne comprenais pas. Je lui fis rendre sa

hache et je lui fis présent d’un morceau d’étoffe rouge ; puis,

l’ayant conduit sous une tente, je lui montrai différentes

marchandises, après quoi on le laissa libre. Il courut aussitôt vers

ses montagnes et disparut dans les bois.

Deux heures après, il revint, accompagné de plusieurs autres

sauvages, vêtus comme lui et portant de courtes lances, des arcs et

des flèches mal faits. Ils s’arrêtèrent à cent pas de notre campement

et agitèrent des branches de myrte. Je leur fis faire le même signe,

et je m’avançai vers eux, accompagné de Hannon, qui leur montrait des

pièces d’étoffes et des rangées de perles de verre. Peu à peu ils se

rassurèrent et vinrent jusqu’à notre campement. L’un d’eux, qui

paraissait être leur chef, essayait de se faire comprendre. Il nous

montrait le ciel et disait : Britomartis ; puis il nous montrait

toujours la même direction vers les montagnes, répétant : Phalasarna,

Phalasarna. Il semblait aussi avoir déjà vu des Phéniciens, car il

disait, en désignant les navires : Sidon, Sidon, et il nous montrait

nos habits, qu’il appelait très-bien kiton.

Nous donnâmes au chef un vieux kitonet et aux autres des perles de

verre, moyennant quoi ils nous apportèrent deux bouquetins et des

perdrix, qu’ils appellent, dans leur langue, hamalla.

Vers le soir, il en vint un vieux, vêtu d’un kitonet par-dessus

lequel il portait sa peau de bouquetin et chaussé de vieilles

sandales. Il savait un peu de phénicien et nous expliqua que sa

nation était celle des Kydoniens*, qui possédait autrefois toute

l’île ; mais qu’il était venu des Phrygiens de l’est et des Lélèges

du nord qui leur avaient fait la guerre, et que maintenant ils

s’étaient réfugiés dans ces montagnes que je voyais à l’ouest et qui

étaient inaccessibles, et que dans les montagnes inaccessibles de

l’est il y avait aussi d’autres Kydoniens. Tous les plateaux du

centre et toute la côte, et toutes les vallées fertiles du nord et du

sud, étaient occupés par ces Phrygiens et Lélèges, et par d’autres

peuples qui étaient venus plus tard, gens de la nation des Doriens,

et ils exterminaient la race des Kydoniens. Je m’expliquai alors

pourquoi, n’ayant jamais abordé en Crète que par la côte nord, en

venant de Carie et de Rhodes, je n’avais vu que des Doriens, et

pourquoi d’autres capitaines de Tyr et de Sidon, ayant abordé à

l’extrémité orientale de l’île, et ayant fondé des comptoirs où l’on

achetait un peu de minerai, ou autour desquels on exploitait quelques

mines fort peu riches, avaient été en relation avec des sauvages

kydoniens.

Le vieux nous dit aussi que Britomartis, qui signifie dans leur

langue « la douce Vierge », était leur déesse, et que Phalasarna

était leur ville, sur un haut plateau des montagnes blanches. Je lui

fis boire du vin pour le remercier, et il fut enchanté. On lui donna

en présent deux pointes de lances et un collier de perles de terre

émaillée, et il nous promit que le lendemain il nous procurerait des

vivres frais tant que nous voudrions.

Là-dessus, la nuit étant venue, les sauvages grimpèrent à leurs

montagnes, et Hannibal fit doubler les sentinelles par mesure de

précaution.

Nos Kydoniens arrivèrent, le matin, nous amenant quelques chèvres.

Comme ils ne cultivent pas la terre, ils ne pouvaient nous apporter

ni grains, ni légumes ; mais ils avaient des fruits sauvages, assez

aigres, et du miel doux et parfumé. Comme je leur demandais des bœufs

et que j’essayais de me faire comprendre en leur montrant une figure

de cet animal, ils me dirent qu’ils n’avaient pas de bêtes pareilles

dans leurs montagnes et qu’elles étaient même inconnues dans l’île

avant l’arrivée des Phrygiens. Leur déesse Britomartis est dans les

bois, et c’est la déesse de la chasse. La nuit, ils me firent voir le

croissant de la lune et me dirent que c’était Britomartis. Chryséis

connaissait aussi cette déesse, mais elle l’appelait Artemis. Je

crois que ce sont les Kydoniens qui ont appris à la révérer aux

Doriens, lesquels l’auront appris aux Ioniens. Ils lui sacrifient des

biches et des cerfs et aussi, autant que j’ai pu comprendre, des

jeunes garçons ; mais je n’en suis pas bien sûr. Bien que cette

déesse soit la lune, ce n’est pas Astarté, parce qu’Astarté leur

aurait certainement enseigné la navigation, et que Britomartis

Artemis leur a enseigné la chasse : cela est certain.

Ils connaissent aussi le dieu des Phrygiens, de ceux qu’on appelle

Kurètes et Korybantes, qui ont une ville appelée Knosse, avec un

temple. Ce dieu est un taureau blanc, et on le voit aussi sous la

figure d’un homme. Les Doriens disent que c’est le dieu de cette île,

mais les Kydoniens croient que les Kurètes l’ont apporté avec eux.

Toujours est-il que je ne connais pas ce dieu, et que ce n’est pas

non plus l’Apis des Égyptiens, ni notre Moloch, quoiqu’il soit un

bœuf. Chryséis le connaissait et disait qu’il avait traversé le

détroit entre la mer Noire et la mer des Ioniens, avec une femme sur

son dos, et elle l’appelait Dzeus. Les Phrygiens de la Crète

l’honorent par des danses, des hurlements et le son des tambourins,

et ses prêtres sont de la tribu des Korybantes, enfants de Korybas.

C’est un très-grand dieu. Chryséis disait aussi qu’un taureau avait

eu un enfant demi-homme, demi-bœuf, d’une reine de cette île, nommée

Pasiphaï, mais que cet enfant avait été vaincu par un roi ou dieu de

la nation des Doriens ou des Ioniens, je n’ai pas pu bien comprendre.

Mais je pense qu’ils veulent rappeler par là quelque victoire des

Doriens ou Ioniens sur les Phrygiens, Kurètes et Daktyles, lorsque

les Doriens les chassèrent des plaines et des vallées en venant

s’établir dans l’île, et j’infère aussi que ce taureau n’était pas

Dzeus, ou que ce dieu n’est pas le Moloch ; car autrement, comment le

Moloch n’aurait-il pas donné la victoire à ses enfants contre des

étrangers ? Le Moloch n’est-il pas plus puissant que les dieux des

Doriens et des Ioniens ? Maintenant, il se peut que leurs dieux aient

été plus forts que ceux des Phrygiens, ou que les Phrygiens n’ayant

pas bien honoré leur dieu, le Dzeus taureau, que leurs danses, cris,

hurlements et tambourins ne lui ayant pas été agréables, celui-ci ait

passé du côté des Doriens et les ait protégés contre leurs ennemis,

rejetant les Phrygiens du nombre de ses peuples. Cela est possible.

« Qu’est-ce que ces dieux ? s’écria Chamaï. Il n’y a qu’un Dieu, le

Dieu vivant, qui s’appelle El, et qui a encore un autre nom qu’on ne

doit pas prononcer. Et tous ces dieux, le Moloch et Artemis, Dzeus et

Melkarth, sont moins forts que lui. Est-ce que Kémos, le dieu de

Moab, a protégé Moab contre nous ? Est-ce que Dagon a défendu les

Philistins de Gaza et d’Askelon ? Est-ce que Nitsroc a pu faire

triompher les Syriens de Tsoba, et Adramélec ceux de Damas ? Et tous

leurs Baal ont-ils pu faire résister les enfants de Hamalek, et les

Iduméens et tant d’autres ? Non ; mais c’est El, le Dieu des armées

et des guerriers, qui a fait le ciel, la terre et les mers, qui nous

a délivrés de la puissance des Égyptiens et nous a donné la victoire

sur tous les peuples depuis le torrent d’Égypte jusqu’au Liban et à

l’Euphrate, et leurs dieux ne sont que des mauvais dieux. Ainsi, El

est le seul, l’unique ; c’est un Dieu fort, un Dieu jaloux, le Dieu

de nos vengeances et de nos guerres.

— Je penserais volontiers, dit Hannibal, que El est un dieu de

montagnes et aussi de vallées, car dans les pays montagneux il a

toujours montré sa puissance. Mais on ne peut pas dire qu’Astarté

n’ait pas manifesté sa grandeur sur mer en faveur des Sidoniens et de

ceux d’Arvad. Et ainsi, on doit honorer Astarté sur mer, et El dans

les montagnes ; et pour ce qui est des plaines, j’y ai vu El comme

étant aussi un dieu très-puissant. Mais pour le Moloch et pour

Melkarth, je ne les révère pas. Seulement, Achmoun, dieu d’Arvad, et

Baal Péor, dieu de Béryte, ont grandement protégé les Phéniciens en

Libye et en Tarsis, et il est bon de les honorer dans ces pays-là.

— Et les Cabires ! s’écria Himilcon. Qui donc conduirait les proues

de nos navires, si les Cabires ne luisaient pas pour nous ? Les

Cabires sont les dieux favorables aux pilotes sidoniens.

— Ah ! dit Chamaï, pour des dieux de pilote, moi, cela ne me regarde

pas. Je me contente d’adorer El sur terre et sur mer ; mais les

pilotes doivent connaître leur affaire mieux que moi. »

Là-dessus, nous allâmes nous coucher, après avoir chacun prié son

dieu. J’étais décidé à partir le lendemain, ayant complété mon

chargement en vivres frais et n’ayant pas grand’chose à retirer des

sauvages kydoniens. De bon matin, on fit donc les préparatifs du

départ, après avoir acheté encore quelques provisions aux naturels.

Mon intention était de contourner la pointe occidentale de la grande

île, de tourner vers le nord, de reconnaître la petite et la grande

Cythère, de longer la côte de terre ferme jusqu’à l’embouchure de

l’Acheloüs, où je comptais faire de l’eau et communiquer avec les

naturels, puis de là passer entre Zacynthe et Céphallénie, et me

diriger à l’ouest, pour passer entre la grande terre et l’île des

Sicules. Une fois là, je n’avais plus qu’à longer la côte nord de

l’île pour arriver au promontoire de Lilybée, d’où il est facile de

passer au promontoire de Carthada, car il n’y a pas plus de trois

cent quatre-vingts stades. Les dieux en décidèrent autrement.

Quelqu’un d’eux fut-il irrité de ce qu’avaient dit Hannibal et

Chamaï, ou voulaient-ils éprouver notre constance et la bonté de nos

navires ? Toujours est-il qu’au moment où nous partions le temps

était lourd et menaçant.

Himilcon me fit remarquer la formation de petits nuages livides dans

la région du sud-ouest.

« Raison de plus pour partir, lui dis-je. Le coup de vent qui

s’annonce de ce côté va nous pousser à la côte, dont les atterrages

sont fort dangereux, comme tu vois. Ici nous ne sommes pas abrités.

Je sais qu’il n’y a guère, sur la côte du sud, de bon mouillage, et

j’en connais sur la côte du nord. Hâtons-nous donc de passer à

l’ouest de l’île avant que l’ouragan n’arrive, et précédons-le vers

le nord, au lieu de nous laisser précéder par lui. »

Le temps était d’un calme inquiétant. Je mis tout le monde aux rames,

et les trois navires coururent rapidement vers l’ouest. Il me fallut

environ douze heures pour dépasser l’île dans ce sens, d’où j’infère

que la distance est d’environ quatre cent cinquante stades. Le ciel

était maintenant complétement couvert de nuages très-bas ; l’ouragan

ne pouvait tarder. Je continuai de courir à l’ouest, m’éloignant de

terre vers la pleine mer, pour être plus en mesure de lutter.

J’allais avoir besoin de toutes nos forces, car à la nuit la

bourrasque nous arriva brusquement et la tempête éclata avec fureur.

J’avais calculé que nous avions dépassé l’île d’environ cent

cinquante stades ; la tempête venait du sud-ouest ; en nous

abandonnant, nous devions donc être poussés au nord de l’île, en

passant entre la Crète, assez au large, et la petite Cythère. Je fis

donc hisser les voiles pour courir devant le vent.

Cette nuit, il nous fut impossible de savoir où nous étions. La pluie

tombait à torrents, les coups de mer se suivaient rapidement, nous

jetant des masses d’eau et d’écume par-dessus bord, et nos timoniers

avaient fort à faire pour empêcher la lame de nous prendre par le

travers. Le tonnerre éclatait incessamment, et à la lueur des éclairs

nous voyions la mer, blanche d’écume, se déchirer et se creuser en

gouffres noirs et profonds.

Nous embarquions beaucoup d’eau, mais les navires ne fatiguaient

pas : ils se comportèrent admirablement. Je mis les soldats et les

rameurs au travail des écopes, sous la direction du maître rameur et

d’Hannibal, qui n’épargnèrent ni les encouragements ni les coups de

bâton pour les faire bravement travailler.

« Eh bien ! criai-je à Chamaï, car le vent, la pluie, le tonnerre, la

mer, faisaient un tel fracas qu’on avait bien de la peine à

s’entendre, eh bien ! voici le moment de crier à ton Dieu.

— Sommes-nous vraiment en danger ? demanda Bicri.

— La lame, dans l’Océan, est autrement grosse que cela, répondis-je.

Ici elle est courte, mais rageuse. Les navires tiennent bon, et j’en

ai vu d’autres dans les Syrtes et passé le détroit de Gadès. »

Abigaïl et Chryséis se tenaient étroitement embrassées, dans leur

cabine. Chamaï et Bicri, quoique non habitués à la mer et fortement

secoués, se conduisirent en hommes vaillants, aidant à raffermir les

cordes et à maintenir l’arrimage tant qu’ils pouvaient ; mais l’épais

Jonas s’était laissé tomber dans l’entre-pont, où il roulait au gré

du tangage et du roulis, comme un énorme ballot.

« Il faut m’arrimer cela, dit Hannibal en lui détachant un grand coup

de pied dans les côtes. Il va défoncer quelque chose.

— Hélas, hélas ! gémissait Jonas, que je regrette d’être venu !

Hélas, qu’on mangeait de bon pain et de bonne viande dans mon

village ! Oh, oh, oh ! les poissons vont nous manger, à présent !

Ahi ! on ne peut pas se tenir debout, et nous sommes sous l’eau.

Aidez-moi mes bons frères. Ho, ho !

— Te tairas-tu, bœuf, chameau, chien crevé ? lui cria Hannibal en

colère. Attachez-le au pied du mât, vous autres. Il roule ici à

droite et à gauche, et il a déjà manqué de me faire tomber. » On

attacha Jonas, qui se laissa ballotter comme une masse inerte. Je

remontai sur le pont, où Himilcon, à côté des timoniers, faisait de

son mieux.

« Je ne vois plus le Dagon, » me cria-t-il.

En ce moment, le Cabire faillit être jeté contre nous, par une vague

qui le prenait trop en travers. A la lueur d’un éclair, je vis

Amilcar et Gisgon encourageant leurs hommes du geste.

« Elle va bien, nous cria Gisgon en passant, c’est le commencement du

voyage !

— Et ce ne sera pas la fin, lui répondis-je. C’est nous qui serons

les plus forts. »

Hannon, cramponné à une corde, cherchait à percer l’obscurité.

« Bon courage, Hannon ! lui dis-je.

— Sois sans crainte, s’écria le vaillant scribe. J’en ai pour

Chryséis et pour moi, mais je n’ai jamais vu de temps pareil.

— Attention ! cria Himilcon, attention à la voile ! »

Nous fûmes près d’être chavirés. Une vague nous avait jetés de côté

et le vent plaquait la voile contre le mât. Nos matelots s’élancèrent

sur la vergue.

Tout à coup, dans un éclair plus éblouissant que les autres, je vis

un grand navire rond droit devant nous. Himilcon ne put retenir un

cri :

« Le Melkarth ! »

« Bodmilcar ! » s’écria Hannon à son tour.

Un second éclair me fit voir le navire : c’était bien le Melkarth !

Je ne pouvais pas ne pas le reconnaître, et sur la poupe, la tête

levée et bravant la tempête, Bodmilcar semblait commander à la mer.

Illustration : C’était bien le Melkarth.

Un troisième éclair, accompagné d’un violent coup de tonnerre, ne

nous montra plus rien : le Melkarth avait disparu dans les ténèbres.

« Khousor Phtah[1] travaille ferme là-haut, avec son marteau, cria

Himilcon. Va, Khousor Phtah, frappe, éclaire, gronde, tu ne me fais

pas peur. Les Cabires sont pour nous. »

Il me semblait que la tempête infléchissait notre course vers le

nord, mais je n’avais aucun repère pour me guider. Je passai près

d’une heure dans l’angoisse. Les coups de mer menaçaient à chaque

instant de nous défoncer ; le Cabire se tenait dans nos eaux et nous

l’entrevoyions de temps en temps, tantôt au-dessus de nos têtes,

tantôt au-dessous. Un paquet de mer, plus fort que les autres, vint

subitement balayer le pont ; j’étais à ce moment à l’arrière, sur le

toit de la cabine, avec Himilcon et les deux timoniers ; je me retins

au bordage ; quand je me redressai, tout étourdi et aveuglé par la

masse d’eau qui avait passé sur moi, Himilcon et l’un des timoniers

avaient disparu.

Je me jetai aussitôt sur le timon, qui n’avait pas été emporté, et je

donnai un fort coup d’aviron pour tenir le navire arrière à la lame.

En même temps, un maître matelot sauta sur la poupe ; je lui passai

le timon, et me penchant vers le pont, je criai d’une voix forte :

« Himilcon, Himilcon ! »

Je ne vis que Chamaï, car le jour commençait à se lever, et on

distinguait assez clairement. Au coup de mer qui avait manqué

d’effondrer la cabine, il s’était jeté devant la porte, la couvrant

de son corps et montrant les deux poings à la vague.

« Adonaï ! Notre Seigneur, Dieu des enfants d’Israël qui as fait le

ciel et la terre, cria le brave capitaine, envoie la colère de tes

eaux contre nous autres hommes, mais sauve les deux femmes qui sont

ici ! »

Hannon accourut à moi, entendant mon appel.

« Le bon pilote a-t-il donc été entraîné par la mer ? s’écria-t-il.

— Je le crains, » lui dis-je.

Mais au même instant une voix joyeuse, partant de dessous, nous

répondit :

« Il n’y a pas de mal : je suis tombé sur la tête ! » Et Himilcon

émergea de l’entrepont, tenant une outre entre ses bras.

« Voilà ! dit-il ; la lame m’a jeté tout juste sur l’ouverture du

panneau, par où je suis descendu dans la cale la tête en bas. Cette

outre, mal arrimée, a paré le choc et, chose merveilleuse, n’a point

souffert. Il y a des Cabires en cette affaire. Et où est le timonier

Kadmos ? »

Je haussai les épaules et lui montrai la mer furieuse. Là-dessus,

Himilcon s’assit sur le pont et se mit à teter consciencieusement son

outre.

Tout à coup Bicri vint à moi.

« Amiral, me dit-il, puis-je parler ?

— Qu’as-tu à dire ? lui demandai-je.

— Je te demande pardon, seigneur, de mon audace de parler ici des

choses de la mer ; mais j’ai les yeux excellents, et il me semble

voir des sommets de montagne, là, derrière la poupe, un peu à

droite. »

Himilcon, sans lâcher son outre, sauta sur ses pieds, et de son œil

unique regarda attentivement dans la direction indiquée.

« L’archer a raison, dit-il, et mon œil ne m’a pas habitué à me

tromper. Nous sommes sous le vent de la terre. »

La bourrasque faiblissait un peu, et malgré la pluie constante il me

semblait aussi voir des montagnes derrière nous, à notre droite.

Je me fis ce raisonnement : le vent paraît tourner en cercle, du

sud-ouest au sud franc, nous poussant vers le nord. La terre que je

crois voir ne peut être qu’un promontoire de la côte nord de Crète.

J’aurais donc ainsi la direction de l’est à ma droite. Faisons un

effort pour sortir du tourbillon et nous diriger de ce côté.

Je fis aussitôt le signal au Cabire. Je doublai le nombre des

rameurs, à l’aide des soldats, mettant deux hommes à chaque rame. Je

m’assurai par moi-même de l’arrimage, qui avait presque partout tenu

bon, et je fis pousser vigoureusement du côté supposé de l’est.

Je ne m’étais pas trompé. Bientôt nous sortîmes de l’action du vent.

Au bout d’une heure, il diminuait sensiblement ; au bout de deux

heures, il tombait tout à fait ; au bout d’une autre heure, la pluie

cessait, et un rayon de soleil, dardant à travers les nuages, nous

montrait en même temps la franche lumière et notre route.

« Vive le roi ! cria Chamaï. Adonaï nous a sauvés, mais j’ai eu une

belle peur.

— Permission de teter un peu l’outre avec l’archer Bicri, qui a vu le

bon chemin le premier ? demanda Himilcon en secouant son kitonet

trempé.

— Va, lui dis-je, vous l’avez bien gagné. »

Hannon et Chamaï firent sortir de la cabine les deux femmes, qui

tremblaient bien encore un peu, mais qui souriaient déjà.

« Les voilà comme le temps, dit le scribe gaiement : moitié

effarouché, et moitié riant.

— C’est égal, c’est égal, dit Chamaï ; j’aimerais encore mieux avoir

affaire à une douzaine de guerriers qu’à la mer en fureur.

— Tu t’y feras, capitaine Chamaï, lui dis-je, et pour une première

épreuve, tu t’en es fort bien tiré : mais il ne faut plus médire des

dieux. »

Hannibal sortant de l’entre-pont, son casque d’une main et sa

cuirasse de l’autre, s’écria d’une voix retentissante :

« J’ai craint, pendant toute cette nuit et affreuse tempête, que mon

armure ne fût perdue ou bosselée tout au moins. Mais j’avais tant à

faire pour maintenir une stricte discipline et bâtonner les esclaves

rameurs afin de leur donner de l’ardeur et du courage, que je n’ai pu

visiter mes armes que ce matin. Les voici saines et sauves, grâce

Adonaï El, à Astarté, à Achmoun, aux Cabires amis d’Himilcon, et à

tous les autres dieux qui auront bien voulu s’en mêler. Maintenant,

j’ai très-faim. Salut, belles jeunes filles ! j’espère que vous avez

très-faim aussi ? »

Illustration : Hannibal, son casque d’une main.

Disant cela, Hannibal aperçut l’outre d’Himilcon et de Bicri et se

dirigea sur-le-champ de leur côté.

A mesure que nous avancions, le beau temps venait à notre rencontre.

Dans l’après-midi, les nuages se dissipèrent tout à fait, et un

soleil radieux éclaira la mer bleue et des côtes verdoyantes à moins

de trente stades de nous. J’envoyai le Cabire en avant, à la

recherche d’un mouillage, car nous avions bien du dégât à réparer.

Bientôt, comme nous étions assis au soleil et que nous nous séchions,

en prenant notre repas, qui se composait de quelques figues sèches et

de pain sans levain, avec de nos oignons tout crus, je vis, à ma

grande joie, le Dagon derrière nous. Il avait été entraîné par la

bourrasque et avait vigoureusement lutté, ayant eu sa vergue et sa

voile emportées. Heureusement que nous avions des voiles de rechange.

A la hauteur d’un cap assez élevé, nous trouvâmes le Cabire qui nous

annonça qu’au sud de ce cap se trouvait une belle baie, dans laquelle

une rivière descendait d’une vallée large et verdoyante. Nous

longeâmes de conserve la côte du nord au sud, et au soir nous

arrivâmes au fond de la baie, où la côte se dirige vers l’est. Le

mouillage était excellent, le temps superbe. On jeta l’ancre

sur-le-champ et le Cabire fut tiré à la côte. Nous nous couchâmes

rompus de fatigue, à la nuit tombée. On voyait dans les terres les

feux de plusieurs villages, ce qui nous réjouit grandement, et cette

nuit-là tout le monde dormit de bon cœur.

1. Dieu du feu souterrain et du marteau. Comparez Phtah à

\ l’Hephaistos des Grecs.

VII Comment la belle Chryséis préféra le scribe Hannon à cinquante

vaches.

Dès le matin on se mit à l’œuvre pour réparer nos avaries. La

cargaison, parfaitement arrimée et emballée, n’avait pas souffert ;

je fis transporter dans une prairie verdoyante et émaillée de fleurs

les marchandises qu’on étala sous un bouquet d’arbres, et je fis

descendre Jonas et sa trompette.

Quand le sonneur se vit à terre, il manifesta sa joie par des sauts

et des cris formidables.

« Où sont-ils ? s’écria-t-il. Maintenant je ne suis plus sous l’eau,

dans la gueule du Léviathan. Où sont les bêtes curieuses qui doivent

lutter avec moi ? Maintenant je n’ai plus peur. Sur la terre solide,

il n’est pas de bête que je craigne, si curieuse qu’elle soit. »

J’ordonnai à Jonas de sonner de sa grande trompette, aussi fort qu’il

pourrait, et le fracas qu’il fit ne tarda pas à nous amener les

habitants d’un village qu’on voyait de loin et de nombreux bergers

dispersés dans la campagne. Tous ces gens accouraient vers nous sans

défiance, voyant nos préparatifs pacifiques, et de loin ils

s’appelaient les uns les autres, criant « Pheaki ! Pheaki ! » pour se

dire qu’il y avait là des marchands phéniciens. C’étaient des hommes

Doriens, hommes grands et bien faits, blancs de visage, ayant le nez

très-droit, le front élevé, les cheveux noirs et bouclés ; la plupart

étaient sans armes. Les uns étaient vêtus d’un vieux kitonet, de

provenance évidemment phénicienne ; d’autres avaient essayé de s’en

faire un avec la toile grossière qu’ils tissent : mais leurs

imitations étaient informes et mal cousues. Le plus grand nombre

avait la tête nue ; quelques-uns étaient coiffés d’une espèce de

parasol fait avec de la paille tressée. Il y avait aussi des femmes

avec eux, belles de corps et de visage. Elles étaient vêtues de

longues robes sans manches, faites de deux morceaux de toile cousus

ensemble, à peu près comme un sac, dans le fond duquel on aurait fait

trois trous pour passer la tête et les bras, et par-dessus ces robes

elles avaient une robe plus courte, fendue sur les côtés, qui leur

descendait un peu au-dessous de la ceinture. Ils n’avaient d’ailleurs

ni bijoux ni ornements.

Illustration : Jonas sonna de la trompette.

Je fis aussitôt, à l’aide de piquets, tendre une corde autour de nos

marchandises, et je dis à Hannon d’expliquer aux naturels qu’ils ne

devaient pas franchir la corde, ce qu’ils comprirent très-bien. Ils

me parurent, en toutes choses, très-réservés et très-intelligents.

L’un d’eux, qui avait autour de la tête un bandeau d’étoffe et

portait à la main un long bâton terminé par une pomme de cuivre, pour

faire reconnaître qu’il était leur chef, se mit à parler pour tous

les autres. Les siens l’écoutaient dans le plus profond silence. Ce

chef se tint devant nous, les yeux baissés et les mains croisées, et

nous fit un long discours, car les Doriens sont grands parleurs et

amis des harangues. Je le comprenais assez bien, et d’ailleurs

j’avais Hannon pour m’aider. Il nous souhaitait la bienvenue et nous

faisait beaucoup de compliments, nous appelant des demi-dieux, et

célébrant tout ensemble les dieux nos parents et nos navires, ce qui

fait toujours plaisir à des marins. Finalement, il nous demanda de

faire voir, à lui et à son peuple, les belles choses que nous avions

apportées de la ville divine de Sidon.

Je connaissais depuis longtemps l’idée qu’ont les Doriens, les

Ioniens, et en général tous les peuples qui s’appellent entre eux du

nom commun d’Hellènes. Ils croient que les Phéniciens ne sont pas des

hommes comme les autres et pensent volontiers que nous sommes

d’origine ou de parenté divine. Le lointain mystérieux de nos villes,

nos navires, nos voyages, les marchandises que nous leur apportons,

toutes choses extraordinaires pour eux, leur ont donné cette idée, et

on comprend bien que ce n’est pas nous qui les détrompons : au

contraire. Ce qui finira par les détromper, c’est la vue de nos

colonies, les coups de main de nos capitaines et matelots et les

collisions qui s’ensuivent quelquefois. Toujours est-il qu’ils nous

regardent comme une espèce d’hommes bien supérieure et qu’ils

avalent, avec la plus parfaite candeur, toutes les bourdes que nous

leur racontons.

Je fis répondre à ce chef, par Hannon, que nous rapportions toutes

sortes de choses extraordinaires du Caucase, où habitent des géants,

de la Cilicie où sont des montagnes enflammées et les bouches du

monde souterrain, de Sidon, ville divine, d’Arabie où sont des

hommes, qui vivent trois cents ans, d’Égypte où vivent les dieux et

les crocodiles, serpents de deux stades de long.

« En attendant, ajoutai-je, si vous avez des cuirs de bœuf, du cuivre

de Chalcis, de la laine filée, des cornes de bouquetin,

apportez-les-moi. Je vous donnerai en échange des habits, des perles

de verre, des parfums, du nectar, ou toute autre chose que votre cœur

pourra désirer.

— Qu’est-ce que tu leur racontes là, me disait Chamaï, stupéfait, à

mesure que je parlais ? Les Madianites sont les plus justes des

hommes, et les enfants d’Ismaël vivent trois cents ans, et on

rencontre des dieux qui se promènent en Égypte ? »

La stupéfaction de Chamaï m’amusait beaucoup.

« Tais-toi donc, lui dit Himilcon, tu en entendras bien d’autres.

— Mais ce sont des mensonges gros comme des montagnes !

— Du moment qu’ils font plaisir à ces sauvages et qu’ils leur font

acheter nos marchandises, ce ne sont plus des mensonges. »

Le chef envoya aussitôt des hommes vers le village pour chercher ce

qui pourrait être à ma convenance. Il me proposa aussi des pilegech

ou jeunes filles esclaves, qu’ils appellent pellex, car ils ne savent

pas bien prononcer notre langue ; ils écorchent les mots, disant

pellex pour pilegech, kiton pour kitonet, kephos pour koph,

kassiteros pour kastira, ou bien ils allongent les mots et en

défigurent le sens. Par exemple, quand on leur parle de la grande mer

qui est passé Gadès et qui fait le tour du monde, au lieu de

l’appeler mer de Og, ils la prennent pour une rivière nommée Ogeanos

ou Okeanos, et ils croient aussi que c’est un dieu. C’est ce qui

arrive toujours avec des gens demi-sauvages, qui ne comprennent pas

bien ce qu’on leur explique. Enfin, le chef me proposa donc des

pilegech, me disant qu’ils avaient fait des prisonnières dans une

expédition de guerre récente sur la terre ferme et qu’on leur en

donnait aussi en tribut. Mais je les refusai, n’ayant pas à

m’embarrasser d’esclaves femelles qui ne sont pas de défaite dans nos

colonies de Libye, ni en Tarsis.

On m’apporta bientôt une assez grande quantité de bon cuivre, des

peaux de bœuf et de grandes cornes propres à faire des arcs et des

manches de couteaux. J’eus tout cela à bon compte, ainsi que de bonne

laine filée qui venait de terre ferme. Pour ne pas être

continuellement encombré sur la plage, j’envoyai des marchandises

dans l’intérieur du pays, sous l’escorte de Bicri, qui ne demandait

qu’à courir, et en compagnie de Jonas dont la trompette retentissante

devait annoncer nos produits et attirer les chalands. Cette trompette

fit l’admiration des Doriens, qui ne pouvaient se lasser d’écouter

ses fanfares. Je mis toute l’expédition sous la direction du maître

matelot Hadlaï, que je chargeai de la vente, car il s’y entendait

fort bien, avec recommandation d’être de retour dans les

quarante-huit heures : c’était le temps qu’il me fallait pour réparer

nos avaries.

Dans la journée, j’envoyai huit hommes m’abattre un chêne dans une

forêt, sur les flancs de la vallée, pour refaire une vergue au Dagon.

Les Doriens me laissaient couper tout le bois que je voulais, sans

rétribution. Ils se croyaient assez récompensés quand on les laissait

regarder nos travaux de charpentage, qu’ils suivaient avec une vive

curiosité, et quand ceux de nos matelots, qui savaient un peu leur

langue, leur contaient des histoires de voyages, mêlées de contes

faits à plaisir. Ils nous aidaient à transporter notre bois de

cuisine et de construction, notre eau, tout ce que nous voulions. Ce

sont de fort bonnes gens pour les marins phéniciens : j’ignore ce

qu’ils peuvent être avec les autres.

Chryséis, heureuse d’entendre parler sa langue, ne pouvait suffire à

satisfaire la curiosité de ces Doriens. Ils voulaient savoir comment

était fait le pays des Phéaciens, leur ville, leur roi, et se

pâmaient de surprise quand elle leur disait les splendeurs des palais

et les magnificences des temples. Ils n’ont d’ailleurs aucune idée

juste de la Phénicie, qu’ils prennent pour une île, la confondant

avec notre colonie de Kittim, et même avec nos établissements de

Chalcis, qui sont pourtant bien près de chez eux. Ils voient

d’ailleurs des Phéniciens partout. Ainsi, ils appellent la côte de

Carie, le pays des Lélèges Cariens, où nous avons des comptoirs,

« Phénicie. » Ce sont ces Lélèges Cariens et les Phrygiens qui les

ont précédés dans l’île, commençant à refouler les Kydoniens dans les

hautes vallées ; ils disent même que sur la terre ferme les Lélèges

et les Pélasges vivaient avant eux, et qu’il en reste beaucoup. Je

crois volontiers que les Cariens, Éoliens et autres, que nous avons

chassés des côtes, ont pu venir en Crète, d’autant plus que les

Cariens connaissent un peu la navigation, et que dans cet archipel,

semé d’îles, le voyage de la côte d’Asie en Crète n’est pas bien

difficile, même pour les barques de ces gens-là. Toujours est-il que

la plus grande montagne de leur île de Crète porte un nom

pélasge-éolien, le même que celui de la montagne qui est en Éolie, au

fond du golfe en face de l’île de Mytilène : elle s’appelle le mont

Ida. Ainsi, les Pélasges et les Lélèges, de la nation des Cariens,

Éoliens, Lyciens, Dardaniens, et autres, auraient occupé autrefois,

non-seulement tout le pays et la côte depuis le détroit des Traces et

l’île de Mytilène jusqu’en face de l’île de Rhodes, mais aussi les

îles et la terre ferme depuis le pays des Traces jusqu’au cap Malée.

Encore y aurait-il eu d’autres habitants avant eux, dont les

Kydoniens sont un reste. Les Doriens, Ioniens et autres ne seraient

venus qu’après eux, et maintenant ils viennent aussi, en sens

inverse, s’établir de terre ferme dans les îles et à la côte d’Asie.

La chose me paraît vraisemblable, car tout le monde sait que nos

ancêtres connaissaient les Pélasges bien avant de connaître les

Doriens et les Ioniens, et qu’il y a encore des villes pélasges, mal

bâties et fortifiées, mais grandes, populeuses et anciennes, comme

Plakia et Skylaké en Propontide, au nord de la Dardanie et de la

petite île de Ténédos.

Je n’expliquerais point toutes ces choses si je ne croyais utile,

pour un bon marin phénicien, de connaître non-seulement la

configuration des terres et des mers, la marche des astres, le

commerce et la navigation, mais aussi la parenté des peuples, leur

langue, leurs dieux et leurs coutumes. Mon expérience m’a toujours

appris que c’étaient là des choses très-utiles sur terre et sur mer

et que les capitaines de navires devaient s’en informer et

l’apprendre aux gens de leur ville, en le cachant, comme de juste,

aux peuples étrangers.

Les Doriens se reconnaissent frères des Ioniens ; ils font partie

d’une seule et même famille de peuples qui se désignent entre eux par

le nom d’Hellènes, et aussi de Ræki ou Græki. Les Hellènes ou Græki

comprennent douze peuples ou tribus, comme les enfants d’Israël. Ce

sont les Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les

Perrhébiens, les Magnètes, les Lokriens, les Étéens, les Achéens, les

Phokiens, les Dolopes et les Maliens. Il en est encore parmi eux qui,

au lieu d’Hellènes, se servent du nom plus ancien de Helli et de Graï

ou Græki. Toujours est-il qu’ils sont d’accord pour dire que leurs

douze tribus, en arrivant au sud du pays des Traces, habitèrent

d’abord le pays d’Hellopia, qu’ils possèdent encore maintenant, d’où

ils se sont répandus dans la presqu’île et dans les îles. C’est le

pays qui entoure le fleuve d’Acheloüs ; bien connu des marins, ce

fleuve qui débouche sur la côte ouest, au nord du golfe, dans le

canal qui sépare l’île de Céphallénie de la terre ferme. Leur plus

ancienne ville est dans le pays d’Hellopia : c’est Dodone, et, après

celle-ci, ils ont aussi Delphi. Ce sont leurs deux villes sacrées, où

sont leurs dieux les plus puissants. C’est de là que nous les

appelons tantôt Ioniens, enfants de Ion où Iavan, parce que nous

connaissons plutôt les Ioniens des îles et de la côte d’Asie, et

tantôt Dodanim, gens de Dodone, à cause de leur ville de Dodone en

Hellopia ; mais entre eux ils se désignent par les noms de Helli ou

Hellènes, et de Graï ou Græki.

Tous les Helli reconnaissent entre eux les quatre fraternités

suivantes :

Fraternité de sang et de race ;

Fraternité de langage ;

Fraternité par l’habitation de leurs dieux et les sacrifices qu’ils

demandent, parce que les douze tribus ont les mêmes dieux ;

Fraternité de coutumes et de caractères.

Tous les Helli envoient à Dodone, et peut-être à Delphi, leurs plus

sages Anciens et Chefs, qui jugent leurs différends communs. C’est là

qu’ils prêtent un serment et jurent de ne détruire aucune ville de

celles qui sont entrées dans le serment et la fraternité, de

n’empêcher aucune de ces villes de communiquer avec l’eau courante ;

de punir par la main et le pied ceux qui feront chose pareille. C’est

ainsi qu’ils jurent.

Leur plus grand dieu est Dzeus, qui habite à Dodone. Ils croient que

c’est le même que le Dzeus des Lélèges et des Pélasges, que les

Kurètes de la Crète honorent par des danses, chants et hurlements.

C’est un dieu comme Baal Chamaïm, dieu des cieux et des éléments de

l’air, fils du temps, du ciel et de la terre. C’est lui aussi qui,

sous la forme d’un taureau, porta la déesse des Phrygiens, Europê,

dans cette île de Crète ; les Doriens ont sur le versant sud des

montagnes, dans la vallée du petit fleuve Léthé, une ville qu’ils

appellent Hellotis ou ville des Helli, que je n’ai point vue. Ils

disent que dans cette ville, à côté d’une source, est un platane sous

lequel se reposèrent Dzeus et Europê. Dans l’île est encore une autre

ville, Knosse, que je crois fondée par les Phrygiens, et où Dzeus

habite aussi.

Le plus grand dieu des Helli, avec Dzeus, est Apollo, devin et

lanceur de flèches. C’est le dieu particulier des Doriens, qu’il a

conduits sur mer sous la forme d’un dauphin, et il habite à Delphi.

C’est là qu’il prédit l’avenir et révèle toutes choses ; c’est

pourquoi il s’appelle le Pythien ou devin. Peut-être est-il le même

que le Baal Chillekh, dieu lanceur de flèches, que nous connaissons

en Phénicie et est-ce nous qui avons appris à l’honorer aux Helli.

Ainsi penseraient-ils qu’il est un dauphin, leur ayant enseigné la

navigation.

Ils révèrent aussi Hermès, dieu mystérieux des forces cachées de la

nature, et à moins qu’ils ne l’aient connu des Égyptiens, je pense

que ce dieu les a protégés et s’est fait connaître à eux de toute

antiquité.

Les Kydoniens leur ont appris le culte d’Artémis, et nous leur

faisons tous les jours connaître Astarté, qu’ils apprennent ainsi à

vénérer par-dessus les autres.

Pour ce qui est de Baal Zébub, de Baal Péor, de El Adonaï, de Kémos,

ils ne les connaissent point, ni les Cabires non plus. Ils ne savent

pas même reconnaître les Cabires au ciel et ne naviguent point les

yeux fixés sur le septième Cabire, qui est le pôle autour duquel

tournent les autres étoiles. Aussi ce sont des marins timides qui

n’osent pas perdre la terre de vue et rampent péniblement le long des

côtes, sur leurs grandes barques non pontées, mal construites, mal

lestées, mal gréées, et manœuvrant aussi pitoyablement à la voile

qu’à la rame. Le moindre gros temps, le plus faible courant, sont des

obstacles pour eux. Ils ignorent les distances et la figure des

terres. Pour la navigation, ils sont tout à fait sauvages.

Leurs villes sont fortifiées grossièrement, par des amas de pierres

non liées avec du ciment, et placées dans des lieux d’accès

difficile, dont l’escarpement les défend. Leurs maisons sont faites

de pierres sèches ou de briques cuites au soleil : ce sont des

cabanes, à vrai dire. Ils n’ont point d’industrie et savent, tout au

plus, travailler un peu le cuivre, dont ils font, tant bien que mal,

des pointes de lance, des haches, des casques informes, mais couverts

d’ornements, et des plaques de cuirasse. La lance est leur vraie arme

de combat : leurs chefs la jettent du haut de leurs chariots, ou à

pied. Ils ont très-peu d’archers et point de cavaliers, et ne se

battent point avec l’épée. Corps à corps, ils se servent d’une espèce

de poignard, qui est, chez les Doriens, recourbé en forme d’hameçon

et tranchant par la face concave. Hannibal et Chamaï, qui se

divertissaient à montrer à Hannon le maniement de l’épée, étaient

toujours entourés d’un cercle d’admirateurs doriens, en extase devant

les parades, les voltes, les coups de pointe subtilement lancés, et

autres adresses d’escrime en usage parmi les gens d’Assur et de

Chaldée, les Phéniciens, les Philistins et les enfants d’Israël.

Les boucliers des Doriens sont ronds et faits de peaux de bœufs. Ceux

des chefs sont revêtus de lames de cuivre et portent des ornements et

des peintures. Pour un bouclier de bronze travaillé et repoussé au

marteau, le roi des Doriens de Hellotis, qui vint nous voir avant

notre départ, nous proposa vingt-cinq bœufs. Je le lui cédai pour une

bonne provision de pierres d’agate, propres à être employées en

bijouterie, et pour deux énormes défenses de sanglier qu’il avait

rapportées de la terre ferme, pièce curieuse qu’on peut voir dans le

temple d’Astarté, à Sidon, à côté du troisième pilier à main droite.

Le troisième jour après notre arrivée dans l’île, un de nos matelots,

blessé d’un coup de flèche pendant le combat que nous avions livré

aux Égyptiens, mourut des suites de sa blessure. Je fis, suivant

l’usage, tendre les navires d’étoffes noires, et je m’informai,

auprès des Doriens, s’il se trouvait quelque caverne dans le

voisinage. Ils m’en indiquèrent une, sur une montagne, à une

vingtaine de stades de notre mouillage. Nous y portâmes le défunt, au

milieu d’un grand concours de Doriens, parmi lesquels les femmes

s’affligeaient et se lamentaient. Ce peuple a beaucoup de respect

pour les morts et les inhume avec soin : ils ont même une peur

effroyable qu’on ne fasse pas les cérémonies religieuses autour de

leur corps, et c’est une des choses qui les font tellement craindre

de périr en mer, d’être engloutis dans les eaux loin de leurs proches

et de la terre et d’être privés des rites funéraires. La caverne

était petite, mais profonde. Nous y déposâmes notre mort, après

l’avoir bien lavé, et avec le corps on laissa les deux avirons et la

planche sur lesquels on l’avait porté. On boucha ensuite l’entrée de

la caverne avec de grosses pierres, et Hannon invoqua, à haute voix,

Menath, Hokk et Rhadamath, qui jugent les morts dans le Chéol.

Illustration : Nous y portâmes le défunt.

Les Doriens connaissent ces trois dieux, mais ils prononcent mal

leurs noms, disant : Minos, Éaque et Rhadamante. Ils croient aussi

qu’avant de juger dans le monde souterrain, Minos était roi de toute

leur île, très-expert dans la navigation, et que ses vaisseaux

allaient en terre ferme, chez les Ioniens, qui lui payaient un tribut

de jeunes filles et de jeunes garçons. Pour Rhadamanthe, ils croient

que des Phéniciens demi-dieux l’ont emmené sur leurs navires dans

l’île de Chalcis. Ayant appris à les connaître par des capitaines

sidoniens, ils ont tout brouillé ensemble, et ont confondu les dieux

et les marins qui les leur avaient apportés. C’est ainsi que je pense

aussi que la peine Pasiphaï, qu’Europê, la déesse apportée par le

taureau Dzeus, et même Ariadnê, espèce de déesse qu’un de leurs rois

ou demi-dieux connut en Crète, et qui connut ensuite Dionysos, dieu

de la vigne et du vin, ne sont que des noms différents d’Astarté et

des souvenirs de ce que leur avaient dit les Phéniciens qui leur

apportent du vin. De même encore leur avons-nous enseigné Khousor

Phtah, dieu du feu et du marteau qu’ils nomment Phtos ou Phaistos.

Enfin, tout ce que savent ces peuples, ils l’ont appris des

Sidoniens. Les Sidoniens leur ont enseigné l’usage des métaux, du

vin, et leur enseignent l’usage des lettres. Nos anciens ne

disent-ils pas que nous-mêmes, il y a longtemps, bien longtemps, nous

apprîmes la connaissance des dieux et de la navigation de Uso, le

chasseur sauvage, et de Tannat, déesse et reine égyptienne, et

qu’ainsi nos connaissances nous viennent des Égyptiens ? Et celles

des Égyptiens eux-mêmes viendraient des Atlantes, plus anciens

encore, des Atlantes de l’ouest qui passèrent du couchant et des

terres disparues, en Libye, puis en Égypte, et jusqu’en Éthiopie,

quand la Grande Mer était encore au sud de la Libye ? Tout cela

prouve que les nations se succèdent et que les dieux sont éternels.

Après avoir inhumé notre matelot, dont les Doriens nous promirent de

respecter le sépulcre, nous retournâmes à nos vaisseaux, que je

laissai tendus de noir jusqu’à la nuit. Vers le soir, Hadlaï revint

avec son monde, ayant fait quelques bonnes acquisitions. Jonas,

bouffi d’orgueil, était entouré d’une suite d’admirateurs qui

l’escortaient depuis la montagne ; il portait un veau sur son dos.

« Que prétends-tu faire de ce veau ? lui dis-je.

— Je prétends le manger. Je l’ai bien gagné.

— Et comment as-tu gagné un veau ? Est-ce en sonnant de la

trompette ?

— Non. Leurs hommes forts ont voulu s’essayer avec moi, et je les ai

terrassés l’un après l’autre. Alors ils m’ont donné un veau. S’ils

veulent m’en donner toujours ainsi, je les terrasserai tant qu’ils

voudront. Tant qu’ils auront des veaux, je ne me las- serai pas de

les terrasser ; c’est un fameux pays ! »

Là-dessus, voyant le roi des Doriens accompagné d’un troupeau de

bœufs, Jonas lui cria :

« Si tu veux me donner un bœuf, je te renverserai et je te battrai

dos et ventre ; et pour deux bœufs, je te casserai bras et jambes. »

Le roi, qui ne comprenait pas le phénicien, demandait ce que disait

Jonas. J’eus beaucoup de peine à faire taire l’obtus sonneur de

trompette et à lui faire comprendre sa sottise.

« Puisque c’est leur plaisir d’être jetés par terre, disait-il, et

qu’ils vous donnent de bonnes choses à manger quand on les bat ! Quel

beau pays que ce Dodanim ! si je m’avisais de battre quelqu’un de la

tribu de Dan, ou de Juda, il me frapperait avec son couteau. Chez

nous, on donne des coups de couteau, et ici on donne des veaux. Je

suis bien content d’être venu : c’est un fameux pays ! »

Cette nuit-là, le vent se mit à souffler des régions du nord et du

nord-ouest, mais non point assez fort pour nous inquiéter sur notre

départ. Au matin, les Doriens étaient bien étonnés quand ils nous

virent nous préparer à prendre la mer ; avec leurs canots, ils

n’auraient jamais osé le faire.

« Allez-vous donc partir maintenant, contre la volonté du vent et des

flots ? nous dit celui de leurs chefs qui savait un peu le phénicien.

— Sans doute, lui dis-je.

— J’aurais dû penser, fit-il, que vous êtes arrivés par cette tempête

épouvantable et qu’il fallait être des demi-dieux comme vous pour

conduire sûrement vos noirs navires sur cette mer déchaînée. La nuit

où la tempête était dans son fort, vous étiez sur les flots furieux.

— Nous y étions assurément, homme Dorien, lui dis-je, et nous tenions

tête aux coups de mer, comme doivent le faire des enfants d’Astarté

et des Cabires.

— A telles enseignes, ajouta Himilcon, qu’au milieu de la tempête,

l’eau salée m’ayant fort altéré, les Cabires m’envoyèrent une outre

du meilleur vin.

— Les dieux marins protégent les Phéniciens, qui sont leurs enfants,

s’écria le chef ; je le sais, je le sais. Je les ai vus, dans cette

terrifiante tempête, voler au sommet des flots, à la lueur des

éclairs. Oui, j’ai vu leur char qui courait sur la crête des vagues,

pour aller à votre secours, et je me le rappellerai toute ma vie.

— Et comment est-il fait, le char des dieux ? exclama Himilon,

surpris à son tour.

— Tu le sais bien, dit le chef d’une voix émue. Il est fort élevé, et

rond, en formé de coquillage multicolore, et des monstres marins le

traînent sur les lames, blanches d’écume.

— Il a vu le gaoul de Bodmilcar, dis-je à voix basse à Himilcon. A la

lueur des éclairs, il lui aura paru de toutes les couleurs.

— Si je pouvais tordre le cou à ce dieu marin là, me dit Himilcon de

même, je consentirais bien volontiers à boire de l’eau pendant un

mois. »

En ce moment, je vis qu’Amilcar, Gisgon et quelques autres

examinaient attentivement des épaves que la mer jetait sur la plage.

J’allai les voir avec eux, et nous reconnûmes des débris du

couronnement de poupe et de l’avant d’un navire.

« Ce n’est pas un phénicien, pour sûr, dit Amilcar en me montrant les

débris de chevillage que conservait une planche.

— Non, lui répondis-je, et je me tromperais fort si ce n’était pas un

égyptien. Voilà bien leur manière d’assembler les planches, avec des

chevilles sans taquet, et leur épaisseur de bois.

— Et tiens, dit Asdrubal, tiens, le cou d’oie, là-bas : c’était un

égyptien.

— Vraisemblablement, Bodmilcar en a emmené en sa compagnie, dis-je

aux autres. La partie de plaisir a mal commencé pour eux et paraît

s’être terminée dans ces parages.

— C’est bien fait, dit Gisgon. Mais je mentirais si je disais que

j’en souhaite autant au tyrien. Il a les trois quarts des

marchandises dans ses flancs, et si nous le rejoignons, je tiens à le

rejoindre non endommagé. La destinée de ces coquins étant de périr,

je suis d’avis qu’une bonne corde est préférable pour eux à

vingt-quatre heures de séjour au fin fond de la mer. Voilà ce que je

pense.

— Et tu penses bien, lui dis-je. Présentement, embarquons. Nous

allons dans l’île des Sicules, voir si tu n’y retrouverais pas par

hasard tes oreilles, et jusqu’à ce que le vent change, il va falloir

courir des bordées et louvoyer comme des hommes. »

Au moment où l’on terminait les préparatifs du départ, le roi dorien,

qui se trouvait là en compagnie de tous ses gens, vint à moi

brusquement, et comme quelqu’un qui a des choses importantes à dire :

« Tu es un Phénicien, un roi des navires et de la mer, me dit-il. Moi

je suis un Dorien, un roi des peuples. Nous pouvons nous entendre. Tu

vois ces bœufs, ces chevaux, ce char, tout cela est à moi. Je

commande à trente villages et douze mille guerriers. Je suis puissant

et favorisé des dieux.

— Il a quelque chose à me demander, celui-là, » pensai-je.

Regardant autour de moi, je vis nos vaisseaux tout prêts, quarante

hommes d’Hannibal à terre, outre Hannon, Chamaï, Bicri et Jonas ;

Abigaïl et Chryséis ne comptant pas ; et autour du roi, une trentaine

d’hommes à lance.

« Bon, pensai-je encore. En tout cas, il ne me le prendra pas de vive

force.

— Roi des Phéniciens, reprit mon Dorien, veux-tu me vendre la

Pilegech qui est ici, Chryséis l’Ionienne ? Je t’en donnerai ce ce

que tu voudras. »

Hannon fit vivement deux pas en avant. Je le retins.

« Roi des Doriens, répondis-je, Chryséis n’est pas à vendre.

Toutefois parle-lui : si elle veut venir avec toi, je passerai

marché. En considération de la bienveillance de ton peuple, je

consens à te la céder, à la condition expresse qu’elle y consente

elle-même. »

Hannon regarda Chryséis d’un air effaré, puis me regarda moi-même. Le

Dorien s’avança vers elle, et élevant le bras, il lui dit :

« Fille hellène, sœur par le sang, veux-tu être la reine des Doriens

d’Hellotis ? »

Chryséis, les yeux fixés à terre, ne répondit pas.

« Que Dzeus et Apollo le devin t’inspirent ta réponse, s’écria le

roi. Vois, les filles des Doriens m’admirent quand je passe.

Heureuse, disent-elles, la femme que Dzeus lui fera choisir ! Tu

auras douze jeunes filles esclaves qui te serviront, et fileront la

laine autour de toi. Tu choisiras ta nourriture parmi mes trois cents

chèvres, et cinquante vaches te donneront du lait. Ma maison est

bâtie en pierres, comme les maisons des Égyptiens, et j’ai dans un

coffre des colliers et des épingles de tête en or que m’ont vendus

des Phéniciens pareils à ceux-ci. Chryséis, tu seras honorée entre

toutes les femmes des Doriens de la Crète ! »

Chryséis leva les yeux, et regarda le Dorien d’un air assuré. Puis,

mettant la main sur l’épaule d’Hannon, elle dit fermement :

« Dzeus m’a donnée à celui-ci ; c’est avec lui que je veux rester. »

Le Dorien frappa du pied avec dépit.

« Ce n’est qu’un petit parmi les Phéniciens, et je suis un grand roi

parmi les Hellènes ! s’écria-t-il.

— Le scribe d’un navire sidonien, répondit fièrement Hannon, est

l’égal des rois de la terre. Je ne reconnais au-dessus de moi que les

dieux et mon capitaine.

— Quand il serait le dernier des matelots, dit Chryséis, mon cœur est

à lui. Dzeus le veut ainsi, et sa déesse Astarté m’a déjà sauvée du

péril.

— Tu veux donc encore, s’écria le Dorien, t’exposer à la fureur des

mers et courir au-devant de la colère des dieux qui envoient des

monstres ? Regarde là-bas, la mer sombre et menaçante, et ici, les

fraîches montagnes, les riantes prairies, les forêts ombreuses.

— Roi des Doriens, dit Chryséis en souriant, la mer contient des

merveilles que tu ne connais pas, et la déesse Astarté, qu’Hannon

m’apprit à révérer, la déesse qui m’unit à lui, me montre dans les

vagues des pays aussi riants que les prairies et les montagnes.

— Vive Astarté ! s’écria Hannon en attirant Chryséis sur sa poitrine.

Un marin de Sidon, n’eût-il que son écritoire, lui plaît davantage

qu’un roi entouré de guerriers. Chryséis, Chryséis, regarde nos

navires qui se balancent là-bas ; vois comme ils sont beaux et

gracieux ! N’entends-tu pas la déesse t’appeler du fond des eaux ? Fi

de la terre !

— Et toi, roi des Phéaciens, me dit le Dorien, t’en tiens-tu là ?

C’est ton dernier mot ?

— La fille a parlé, répondis-je. La volonté des dieux s’est révélée

par sa bouche. J’en rends grâce à mon Astarté et ton Dzeus ! »

Le roi monta sur son char avec colère, et s’éloigna rapidement, sans

détourner la tête.

« Aujourd’hui, dit Hannon à Chryséis en revenant à bord, je t’ai

vraiment conquise. Maintenant, que pouvons-nous craindre ? La dame

des cieux t’a faite sa prêtresse, et tu protéges nos navires.

— Haute la voile ! criai-je de mon banc, et vous, rameurs, nagez

ferme ! »

Nos vaisseaux s’éloignèrent vers le nord-ouest, courant largement des

bordées pour prendre le dessus du vent. Cinq heures après, nous

avions connaissance de l’extrémité occidentale de l’île, et dans la

nuit nous rangions par le nord les rochers de la petite Cythère.

Deux jours d’une navigation fatigante, mais sûre, nous conduisirent à

l’embouchure du grand fleuve Achéloüs, que nos marins appellent la

rivière Blanche, à cause de la couleur de ses eaux. Nous passions

entre les côtes agréablement découpées et verdoyantes de la terre

ferme et les îles de grande Cythère, Zacynthe et Céphallénie. Nous

rencontrâmes aussi un assez grand nombre de barques hellènes, grandes

et petites, car dans ces parages d’une navigation facile, où l’on ne

perd jamais la côte de vue, les gens du pays font un cabotage

très-actif, alimenté par les productions naturelles de leur sol et

par nos produits manufacturés.

J’arrivai à l’embouchure de l’Achéloüs par une mer tranquille et une

jolie brise du nord-est, qui me servait à souhait pour me rendre au

détroit de Sicile. Je ne comptais pas longer la côte jusque vers

l’île de Corcyre, comme on fait quelquefois pour avoir moins de

pleine mer à traverser, et les circonstances favorables me décidèrent

à profiter du vent. Je renonçai donc à visiter la métropole des

Helli, et comme j’avais de l’eau et des vivres en abondance, je

m’abandonnai au vent grand largue et je fis voile pour la pointe

méridionale de l’Italie. En passant dans le canal entre l’île de

Céphallénie et la petite île d’Ithaque, je rencontrai deux grands

gaouls sidoniens et une galère, avec lesquels je communiquai. Leur

capitaine, qui s’appelait Bodachmoun, me proposa de m’arrêter à la

pointe d’Ithaque, pour prendre nos commissions, car il retournait à

Sidon. J’y consentis bien volontiers, et je me rendis à bord d’un de

ses gaouls. Il revenait du fond de la mer de Iapygie, des bouches de

l’Éridan, où il s’était procuré une bonne quantité d’or, tant en

poudre qu’en pépites. Il avait aussi du cristal de roche, que les

riverains de l’Eridan se procurent chez les habitants des hautes

montagnes d’où ce grand fleuve descend. Comme le capitaine Bodachmoun

n’était pas très-encombré, je lui offris un échange, après lui avoir

raconté la trahison de Bodmilcar et la perte de mon gaoul.

Mon récit indigna Bodachmoun.

« Pareille trahison, s’écria-t-il, n’est jamais arrivée entre

Sidoniens et Tyriens. Je la dénoncerai par toute la Phénicie, et je

la raconterai au roi Hiram, de façon que si Bodmilcar revenait

pendant ton voyage, soit en Phénicie, soit dans une colonie voisine,

à Kittim, à Rhodes, à Melos, à Thera ou à Thasos, il reçoive le

châtiment qu’il mérite. Quant à l’échange que tu m’offres, je suis

tout disposé à le traiter avec toi.

— J’ai, lui dis-je, du cuivre de Crète, des peaux de bœuf, de la

laine filée et des cornes de bouquetins sauvages d’une grandeur peu

commune. Je pense que tu te déferas avantageusement de ces objets en

Égypte et en Phénicie. En outre, et comme renseignement, ils ont en

Crète des jeunes filles esclaves à vendre, que tu auras à bon compte.

— Je ferai mon profit du renseignement, répondit Bodachmoun, et pour

ce qui est du marché, il me convient. Nous allons le régler ensemble

au plus juste prix. Maintenant, si tu as un peu de vin, je serai bien

content d’en boire, car le mien est épuisé depuis six mois, et ce

n’est pas chez les Iapyges, les Ombres et les Hénètes que j’en ai pu

trouver. »

J’invitai aussitôt Bodachmoun, ses deux capitaines et ses pilotes à

venir manger de la viande fraîche, des oignons, des figues sèches,

des fromages, et à boire du vin à mon bord, car nous étions

surabondamment ravitaillés de vivres et de boisson. Avant le repas,

nos compatriotes visitèrent nos navires, dont ils louèrent grandement

la construction, le gréement et l’aménagement. Bodachmoun visita

aussi les marchandises que je voulais lui céder et m’en donna un prix

fort avantageux en pépites d’or et en cristal de roche.

Au moment où nous allions nous asseoir pour manger, Bodachmoun

s’écria :

« Par Astarté ! Il faut, puisque tu nous régales de vin, que je te

régale d’un spectacle curieux. J’ai ici, à mon bord, un vieil

Héllène, à moitié aveugle, que j’ai embarqué à Corcyre pour le

débarquer en Crète, où il veut aller. Ce vieux est tout à fait

vénérable, et il connaît toutes les histoires du monde aussi bien que

Sanchoniaton le Tyrien et Elhana l’homme d’Israël. Il chante, en

s’accompagnant d’une cithare, les histoires des dieux et des

guerriers de son pays, et me paye son passage en chansons. Il nous

chantera des choses extraordinaires. »

On alla chercher le vieillard, qui s’appelait Homêros*. Il avait une

grande barbe blanche et l’air tout à fait majestueux, et il portait

dans sa main sa cithare, qui était faite d’une écaille de tortue :

« Phéaciens, nous dit-il, rois de la mer, vous qui voyez les

merveilles du monde, que les dieux conduisent vos vaisseaux noirs.

Pour moi, mes yeux sont fatigués. Je ne puis plus voir les campagnes,

les troupeaux, les guerriers et leurs belles armures. A peine puis-je

apercevoir la lumière du soleil. Mais les déesses Mousae, qui

habitent le fleuve Pénée et ses fraîches montagnes, m’ont appris les

chants et l’harmonie, et je vais partout, célébrant les exploits des

guerriers et des rois conducteurs de peuples. »

Illustration : Homéros chante les exploits des guerriers et des rois.

Je fis boire du meilleur nectar au vieil Homêros et il eut le cœur

tout réjoui. Je comprenais peu de chose de ce qu’il nous chantait,

mais Hannon, qui comprenait tout, était transporté d’admiration.

« Je n’ai jamais entendu rien de pareil, s’écria le scribe, et ce

vieillard est vraiment divin. Les peuples qui ont de pareils hommes

ne sont point si sauvages, encore qu’ils ne sachent point naviguer,

fabriquer ou trafiquer comme nous. »

Dans la joie qu’il avait de connaître ces beaux chants, Hannon fit

présent au vieillard de son propre manteau, qui était de la laine la

plus fine d’Helbon et brodé à grands ramages.

« J’ai, dit Hannibal, vu dans la ville de Our en Naharan un homme

extraordinaire. C’était un Égyptien qui voyageait, comme celui-ci,

mais il n’était point si vieux. Il avait un singe, il jouait de la

flûte et il chantait, et toutes les actions qu’il chantait, le singe

les faisait. Ainsi tout le monde comprenait ses chants. Quand

Chryséis chante les exploits des guerriers, je ne comprends point ses

paroles, mais à son ton, à je ne sais quoi, je me sens transporté

d’ardeur. Mais ce vieux, je n’entends pas un mot de ce qu’il dit. Il

devrait avoir un singe comme l’Égyptien.

Illustration : Homêros.

— La sagesse d’Hannibal, dit Hannon, m’a toujours rempli

d’étonnement : j’ai la conviction qu’il serait tout à fait propre à

servir de singe à ce chanteur.

— Nous sommes tous comme cela à Arvad, répondit modestement Hannibal.

Si je comprenais le langage du vieillard, je pourrais parfaitement

faire tous les gestes, aussi bien et même mieux que n’importe quel

singe. »

Les aventures du capitaine Magon ou une exploration phénicienne mille ans avant l'ère chrétienne · 第 13 / 51 题