ROCHEFORT[12].

[12] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage.

A notre arrivée à Rochefort, nous trouvâmes tout le pays déjà rempli du

bruit de notre aventure, et tout ému du récit de l’événement

extraordinaire qui l’avait suivie. Cette voix publique, qui se prononce

avec une égale effervescence pour le mal et pour le bien, accusait la

faiblesse de notre commandant, et portait aux nues le dévouement de

l’aspirant qui venait de sauver _l’Indomptable_. Chacun nous arrêtait

dans les rues, nous questionnait avec empressement pour nous demander le

nom du jeune héros. Tout le monde voulait le voir, lui parler, lui

toucher la main, le presser dans ses bras... Ah! pourquoi notre ami ne

se trouvait-il pas là, pour jouir de l’enthousiasme passager qu’avait

fait naître sa belle action? C’eût été son jour de triomphe, à lui qui

ne devait n’en avoir qu’un seul dans sa vie!

Le préfet maritime de ce port, informé le premier des détails de

l’événement qui nous avait conduits devant lui, s’empressa d’ordonner

que notre commandant fût placé dans une des salles particulières de

l’hôpital militaire, et qu’on le gardât à vue pendant le traitement de

sa blessure, sans qu’il lui fût permis de communiquer avec personne.

La rigueur de cet ordre nous consterna. C’était une arrestation; et ce

fut alors seulement que nous pûmes apprécier, plus justement que nous ne

l’avions encore fait, la gravité de la situation dans laquelle notre

ancien chef allait se trouver placé.

On envoya dès le soir même une nombreuse corvée des matelots du port,

pour ramener dans l’arsenal, sous le commandement d’un officier

d’état-major, _l’Indomptable_, qui avait dû flotter à la pleine mer, sur

les vases où nous l’avions vu s’échouer.

Le lendemain, en effet, nous vîmes arriver sur la Charente, notre

malheureux vaisseau. Son état de délabrement, causé par le feu qu’il

avait essuyé, aurait dû inspirer peut-être quelque pitié pour nous, à

cette population qui encombrait les abords de l’arsenal. Mais les

curieux ne laissaient échapper que des mots accusateurs contre le

commandant, ou quelques paroles bienveillantes à la louange de Mathias.

Quant à notre brave ami, bien moins enivré de l’admiration fugitive dont

il était l’objet, que satisfait d’avoir rempli son devoir, il sauta

gaîment à terre en nous apercevant; et, venant à nous avec bonhomie et

simplicité, il nous dit: Chers camarades, je viens d’être démonté du

commandement que m’avait donné le sort des combats. Voilà ce que c’est!

nous ne sommes quelque chose que pendant que le feu dure: une fois que

les boulets ne ronflent plus, notre gloire s’évanouit avec la poudre qui

flamboie, fume et s’éteint.

--Nous apprîmes à Mathias l’arrestation du commandant, et il se tut...

Un des aspirans de la majorité vint l’informer que le préfet maritime

voulait lui parler, et il nous quitta pour aller, nous dit-il, frotter

sa grandeur déchue contre une grandeur encore debout.

En nous promenant dans la ville quelques jours après notre arrivée, nous

remarquâmes, un beau matin, sur les portes de la préfecture maritime,

une affiche nouvellement collée, et devant laquelle tous les passans

s’étaient arrêtés... Nous nous glissons au milieu de la foule pour voir

et pour lire... C’était une dépêche télégraphique, signée de

l’empereur... Les premiers mots qui nous frappèrent nous apprirent assez

le motif de cette dépêche, que nous eûmes à peine la force d’achever:

«Le commandant du vaisseau _l’Indomptable_ sera jugé par un conseil de

guerre, pour avoir abandonné, en face de l’ennemi, le bâtiment qui

avait été confié à son honneur.

»_Signé_: NAPOLÉON.

»Pour copie conforme:

»Le ministre de la marine et des colonies,

»_Signé_: DECRÈS.»

En détournant nos regards de cette fatale affiche, nous les reportâmes

sur les traits de Mathias; sa figure n’exprimait ni étonnement ni pitié;

nous lui parlâmes de la dépêche, et il nous tourna le dos.

Cependant, le conseil qui devait prononcer bientôt sur le sort du

commandant, avait été composé. Un contre-amiral, connu pour la sévérité

de son caractère, le présidait. Les autres membres de ce jury redoutable

paraissaient avoir été choisis parmi les officiels les moins disposés à

pardonner le crime militaire qui allait amener devant eux notre

infortuné supérieur.

Dans une aussi déplorable conjoncture, les officiers de notre bord et

les amis de l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur le témoin

dont la déposition pouvait absoudre ou perdre le prévenu. Mais on

connaissait trop bien le genre d’humeur de Mathias pour essayer de

changer la résolution qu’on lui supposait, au moyen de quelques

cajoleries ou de quelques flatteuses promesses. Pour aller à lui par le

seul sentiment auquel on le croyait accessible, on vint me trouver. «Il

s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et honorable officier dont vous

avez admiré le courage dans une noble circonstance, et dont vous avez dû

excuser la faiblesse dans un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami de

M. Mathias: il écoutera votre voix mieux que la nôtre, et il fera à

votre prière ce qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, parlez-lui

au nom de votre amitié et de l’humanité. Les amis et la famille de votre

ancien commandant n’espèrent plus qu’en vous.»

Quelque délicate que me parût être la négociation qu’on me suppliait

d’entamer avec mon jeune camarade, je me chargeai de tout, par élan de

générosité d’abord, et par un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise

que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans une circonstance aussi

importante, l’influence que je pourrais exercer sur l’esprit de mon

collègue devenu presque un grand personnage, pour quelques jours au

moins.

A l’âge que nous avions tous deux, et dans la profession pour laquelle

nous avions été élevés, on connaît peu l’usage des formes diplomatiques

et l’emploi des circonlocutions parlementaires. Je jugeai à propos

d’aborder franchement la question avec mon intime, et je lui demandai:

--Que prétends-tu dire, Mathias, devant le conseil de guerre?

--Mais, me répondit-il... je dirai, ma foi,... je dirai ce qu’il me

plaira!

--Mais sais-tu ce que diront les hommes de l’équipage, qui étaient avec

toi, quand tu as sauvé le vaisseau?

--Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit!

--Tu le crois?

--J’en mettrais ma main au feu. Tu ne sais donc pas l’empire qu’on peut

exercer sur des hommes que l’on a conduits courageusement au feu? Ah!

c’est chez ces braves gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble et vrai

dévouement. Il n’y en a pas un parmi eux qui ne se fît tuer pour moi et

qui ne se fasse gloire de penser et d’agir comme je penserai et comme

j’agirai. C’est là que l’on trouve de la générosité de cœur et de la

grandeur de sentiment; et tandis qu’aujourd’hui ces chefs orgueilleux

dont j’ai humilié l’esprit de corps, commencent à m’en vouloir au fond

de l’âme, pour une belle action qu’ils sont forcés d’applaudir tout

haut, je ne rencontre de sympathie réelle que parmi ces valeureux

matelots à la tête desquels je me suis élancé dans un trop court moment

de péril et de gloire... Quel dommage que le danger n’ait pas duré plus

long-temps et que mon rôle ait sitôt fini... A présent je ne recueille

que des dégoûts pour prix de mon dévouement, et je ne vois plus qu’un

malheureux à faire punir par des ambitieux qui ont déjà méconnu mes

services, et qui tout en frappant l’infortuné, me sauront mauvais gré de

ma franchise et de ma fermeté.

--Et c’est cependant cet infortuné que tu feras peut-être sacrifier!

--Écoute donc; là-dessus, mon ami, je sais ce que j’ai à faire, et pour

peu que tu tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me parleras plus de

cela. Dans ta position tu agis, je veux bien le croire, comme j’agirais

peut-être à ta place. Mais dans la mienne tu ferais, sans aucun doute,

ce que demain tu me verras faire, car c’est demain que le procès se

jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable entre nous sur ce qui touche à

ce qu’on appelle, je crois, le for intérieur de la conscience. Quand je

dis cependant plus d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction

tout ce qui peut avoir rapport à la platitude et au vil égoïsme des

hommes en place. Oh! pour ceux-là, tu peux en parler tout à l’aise, si

bon te semble, et je me sentirai toujours disposé à faire chorus avec

toi... Mais quant à ce déplorable procès, silence encore!... J’en suis

trop dégoûté, trop fatigué, trop affligé peut-être, pour vouloir en

entendre un mot, une syllabe, une seule lettre encore!

--Changeons donc notre barre en conséquence et gouvernons ensemble sur

une autre aire de vent.

J’étais sans doute encore fort novice dans l’art difficile de lire dans

le cœur des hommes; mais il est des choses qu’à tout âge on devine par

instinct beaucoup plus que par expérience ou par habitude. Ce que venait

de me dire mon jeune ami, dans un moment où il croyait m’avoir caché le

sentiment qui l’affectait le plus vivement, m’avait révélé l’état

d’agitation de son âme et le motif trop légitime du dégoût qu’il

éprouvait avec toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli comme un

héros le premier jour de son arrivée à Rochefort, remarqué avec moins de

bienveillance le lendemain, et un peu plus tard regardé comme ayant

donné par son acte de dévouement, un exemple dangereux pour la

discipline militaire, notre brave camarade avait subi, en quelques

heures seulement, ces cruelles vicissitudes par lesquelles passent trop

souvent les hommes qui ont eu le malheur de se faire trop tôt remarquer

du vulgaire des autres hommes.

Avec plus d’adresse et de persistance que je n’en avais mis à sonder la

disposition d’esprit dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il m’eût été

facile peut-être d’ébranler la résolution dont j’avais essayé de

triompher. Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur ami, d’une

manière qui me laissait en apparence si peu d’espoir de changer sa

détermination, que je crus avoir fait humainement auprès de lui tout ce

que je pouvais me permettre de tenter dans l’intérêt de notre pauvre

commandant; et lorsque, tout démonté du peu de succès de ma démarche, je

revis les personnes qui avaient placé en moi leurs dernières espérances,

je ne sus leur dire que ces seuls mots:

«Tout est perdu. Il s’est montré inflexible et il dira la vérité.»

La vérité, c’était la mort de l’accusé!

Les Aspirans de marine, volume 1 · 第 19 / 33 题