[10] Voir la note 7 à la fin de l’ouvrage.
Pour retracer ces pénibles incidens de l’abandon de _l’Indomptable_,
nous avons oublié notre ami Mathias, envoyé comme on sait à bord de
l’amiral pour recevoir l’ordre que le général avait voulu transmettre à
tous les commandans de la division. Maintenant c’est à ce brave aspirant
que nous allons revenir pour effacer, s’il est possible, de notre
pensée, les émotions douloureuses par lesquelles il nous a fallu passer.
C’est lui désormais que nous suivrons pas à pas dans la périlleuse
corvée qu’il s’est chargé de faire, et qui pour un instant l’a éloigné
de _l’Indomptable_ en lui épargnant le malheur de partager notre fuite.
Oh! combien, me disais-je en songeant à lui, combien eût souffert son
âme impétueuse si, réduit comme nous à abandonner notre vaisseau, il
avait eu à dévorer la honte dont nous nous sommes couverts! Le ciel a
voulu sans doute lui épargner tant d’humiliation; et si, comme nous
avons lieu de le redouter, il a péri, en se rendant avec sa frêle
embarcation à bord du général, il aura trouvé du moins, dans
l’accomplissement de son devoir, une mort glorieuse cent fois préférable
à l’existence que nous avons conservée en abandonnant notre poste.
La Providence avait ménagé à notre ami un sort moins rigoureux que celui
que son intrépidité devait lui faire courir. Au lieu de rencontrer le
trépas dans les dangers qu’affrontait son audace, il lui était réservé
de recueillir quelque gloire au sein de ces dangers; et lui seul, dans
cette journée de fautes, de faiblesses et de désastres, devait, enfant
nouvellement jeté dans l’arène des combats, devenir un héros, lorsque
tant de vieux guerriers étaient redevenus de timides enfans.
Une heure environ après avoir réussi à se rendre à bord du vaisseau
amiral, Mathias avait reçu l’ordre cacheté que le général destinait aux
navires de la division. Cet ordre important prescrivait à chaque
commandant, de n’abandonner son vaisseau qu’à la dernière extrémité.
Mathias, porteur du précieux paquet que lui avait remis le chef
d’état-major de l’armée, avait demandé plusieurs fois la permission de
retourner à bord de _l’Indomptable_; mais, pendant son séjour à bord de
l’amiral, le feu entre l’escadre anglaise et nous était devenu si vif,
que l’amiral n’avait pas cru devoir laisser partir les canots de corvée.
Ce ne fut que lorsque la canonnade se fut un peu ralentie qu’il
consentit à voir notre grand canot s’éloigner de son bord.
Le trajet qu’avait à faire pour la seconde fois notre ami Mathias,
n’était pas long; mais on concevra sans peine qu’il devait être aussi
périlleux que difficile, pour peu que l’on se représente fidèlement les
circonstances au milieu desquelles il fallait l’effectuer.
Une grêle de mitraille tombait de toutes parts, et sur la surface des
flots criblés, pour ainsi dire, par une nuée continuelle de boulets et
de biscaïens, s’étendait une traînée immense de fumée qui permettait à
peine d’apercevoir, au-dessus de l’atmosphère de soufre et de salpêtre
que la lueur de chaque coup de canon semblait embraser, l’extrémité de
la mâture des vaisseaux les plus élevés sur l’eau.
Malgré l’audace et la difficulté de sa seconde tentative, notre aspirant
de corvée fait ramer ses gens vers l’endroit où il suppose qu’est
toujours mouillé _l’Indomptable_. Les canotiers, dociles à la voix de
leur jeune et valeureux chef, nagent avec un courage qu’irrite et que
soutient le bon exemple qu’ils reçoivent de lui. Au bout d’une
demi-heure de recherches et d’efforts, Mathias, perché debout sur le
banc de l’arrière, s’écrie: «_Voilà le vaisseau! Avant, mes fils!...
Encore trois coups d’aviron, et nous sommes à bord._» Déjà le patron du
canot aperçoit le large pavillon qui flottait encore sur la poupe de
_l’Indomptable_ que nous venions de quitter... de déserter peut-être!...
Mathias n’a pas trompé ses canotiers: en trois bons coups d’aviron, le
canot qu’il monte élonge le vaisseau; mais, au grand étonnement de
l’aspirant et de tous ses gens, personne ne se présente pour leur
élonger une amarre... Pas une seule voix n’a répondu à leurs cris de
joie.
Surpris, déconcerté de cette immobilité étrange et du silence qu’il
remarque, Mathias grimpe, avec la vivacité de l’éclair, l’escalier de
tribord: son patron et ses dix-neuf hommes le suivent. Ils sont sur le
pont du vaisseau; et ce pont, encore ensanglanté, est désert! Ils
descendent et courent dans les batteries, et rien, personne dans ces
batteries, rien que quelques cadavres qu’on n’a pas eu le temps de jeter
à la mer. Ils visitent avec effroi le faux-pont, la cale y toutes les
chambres... Personne! des morts seulement, et pas une seule voix qui
réponde à leurs voix inquiètes. Plus de doute pour eux, le vaisseau
vient d’être abandonné; et ce qui achève de les confirmer dans cette
pénible certitude, c’est qu’aucune embarcation n’est restée à bord!
--Ils se seront sauvés en double! s’écrie le patron.
--Oui, lui répond avec douleur l’aspirant, ils se sont sauvés; mais
c’est à nous, mes amis, de sauver le vaisseau.
--En ce cas, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre, car voilà,
répond le patron, des péniches anglaises qui arrivent pour nous
travailler sur le casaquin.
Et, en disant ces mots, le patron montre effectivement à Mathias trois
embarcations anglaises qui s’avancent et qui ne sont plus qu’à quelques
brasses de _l’Indomptable_.
Par l’effet d’un mouvement purement instinctif, l’aspirant et ses braves
canotiers sautent tous ensemble sur les caronades du gaillard d’avant...
O bonheur inespéré! ces caronades sont encore chargées; elles sont
prêtes à faire feu... Une mèche allumée, s’écrie Mathias, vite, vite une
mèche allumée!... Le patron accourt avec un bout de mèche à la main: la
première caronade est pointée: elle part; elle gronde et va foudroyer la
péniche anglaise qui s’est avancée en tête des autres péniches... Un
second coup aussi heureux, succède au premier. Toutes les pièces font
feu l’une après l’autre, et au bout de quelques minutes, les péniches
fracassées ou à moitié coulées, s’éloignent en désordre dans le
tourbillon de fumée au milieu duquel elles semblent s’être englouties
sur l’avant même du vaisseau sauvé par ce miracle!
_Vive l’empereur! vive l’empereur!_ s’écrient les vingt-et-un braves
tout surpris, tout émerveillés de leur inconcevable victoire! Ils rient,
ils pleurent de joie comme des fous ou comme des enfans en s’embrassant
avec délire, en courant pêle-mêle sur le pont de _l’Indomptable_, dont
ils se sont rendus maîtres et qu’ils ont reconquis, sans pouvoir
s’expliquer encore l’événement qui de chacun d’eux vient de faire non
pas un fou, non pas un enfant, mais un héros!
L’aspirant Mathias fut le premier à revenir de l’ivresse passagère de ce
triomphe inespéré. La fortune, qui jusque-là l’avait si bien inspiré, ne
devait pas l’abandonner au moment de couronner l’œuvre importante vers
laquelle elle semblait l’avoir conduit, comme par la main. C’est trop
peu, se dit-il en lui-même, d’avoir montré jusqu’ici cette bravoure
qu’il est presque toujours si facile d’avoir dans les occasions où il
faut se dévouer. C’est du sang-froid maintenant que j’attends de moi, et
j’en aurai, ou que le ciel tombe plutôt en grand sur moi! Et affermi par
l’imminence même du péril, dans cette noble résolution, il rassemble
autour de lui ses intrépides compagnons de gloire, et il leur dit avec
ce calme que lui seul pouvait s’être imposé dans cette solennelle
conjoncture:
--Mes enfans, savez-vous maintenant ce qu’il nous faut faire?
--Ma foi non, pas encore, monsieur Mathias, lui répondent ses hommes
tout haletans, mais nous ferons ce que vous voudrez.
--Eh bien! il faut couper nos câbles, hisser un foc et étarquer un
hunier si nous le pouvons, et avec la brise qui porte en côte, aller
échouer le vaisseau sur les vases de la Charente!
--Vous croyez, monsieur Mathias?
--Si je le crois! Mais c’est le seul moyen que nous ayons d’échapper à
l’Anglais et de sauver _l’Indomptable_.
--Oui, c’est votre idée? Eh bien, soit! Coupons nos câbles, enfans, et
hissons le grand foc: tout est payé, puisque c’est notre brave
_commandant du moment_ qui nous le dit[11].
[11] Lorsqu’au départ d’un navire, on hisse le grand foc, les matelots
disent que _toutes les dettes sont payées_. C’est un mot devenu
proverbe dans la marine.
Et aussitôt à grands coups de hache, les deux câbles qui tenaient encore
_l’Indomptable_ amarré sur le fond, sont tranchés sur les bittes. On
saute sur la drisse du grand-foc qui s’élève sur sa _draye_ en livrant
sa surface triangulaire au vent qui enfle et qui secoue violemment ses
mouvantes ralingues. Le lourd vaisseau dérivant avec la lame qui le
pousse par le bossoir de tribord, abat lentement en cédant à l’impulsion
de la brise. Mathias et son patron se placent à la roue du gouvernail.
Les hommes qui ont hissé et bordé le foc, s’élancent ensuite dans les
haubans de misaine pour courir sur la petite vergue de hune et larguer
le petit hunier sur ses cargues... Une frégate anglaise, en remarquant
sans doute cet appareillage exécuté avec une si visible difficulté à
bord de _l’Indomptable_, s’approche du vaisseau qui fuit et elle lui
envoie une volée en poupe. Les boulets sifflent aux oreilles de
l’intrépide aspirant et de son patron; ils percent à jour la voile que
les matelots perchés sur la vergue de hune ont réussi à déferler; mais
qu’importe, _l’Indomptable_ poussé vent arrière échappe, en fuyant sur
la lame, à la chasse tardive de l’escadre anglaise, et long-temps avant
que son faible et vaillant équipage soit parvenu à établir son petit
hunier, il s’échoue, hors désormais de toute dangereuse atteinte, sur
les bords de la Charente, en s’enfonçant jusqu’aux préceintes dans la
vase molle de ce rivage hospitalier...
On se figurerait difficilement, en lisant ces détails aujourd’hui si
froids sur le papier, le bouleversement d’idées dans lequel nous jeta
l’arrivée si inattendue de notre vaisseau, nous qui depuis plus de deux
heures, errans sur la côte, avions eu sans cesse nos yeux fixés sur le
navire qu’un moment de faiblesse et de confusion nous avait conduits à
abandonner!
Aucun des principaux incidens du drame qui venait de se passer sur la
rade de l’île d’Aix n’avait échappé à notre attention, depuis notre
fatal débarquement à terre. Nous avions vu _l’Indomptable_ repousser à
coups de caronades les embarcations anglaises qui étaient venues pour
l’amariner. Nous avions vu encore, lorsque par intervalle le vent
chassait au loin la fumée dont les flots étaient couverts, le grand foc
de notre vaisseau s’élever sur sa drisse, et nous avions entendu les
battemens redoublés de ce foc retentir à nos oreilles... Mais personne
parmi nous ne pouvait encore deviner quels étaient les hommes qui
avaient osé s’emparer, après notre fuite, du bâtiment que nous avions en
quelque sorte livré à l’ennemi. Tout le monde était bien loin de
supposer alors que Mathias, à qui l’on ne pensait déjà plus, eût tenté,
avec l’équipage de son grand canot seulement, une manœuvre aussi hardie;
et nous nous perdions en conjectures sur la nature surprenante de cet
événement extraordinaire, lorsque _l’Indomptable_ vint s’envaser vers
l’endroit même de la côte où nous nous trouvions encore réunis.
Notre malheureux commandant, assis sur le sable dans l’état déplorable
où l’avaient jeté les souffrances que lui faisait éprouver sa blessure
se cacha le visage de ses deux mains à la vue de son vaisseau revenant,
sans lui, s’échouer à l’entrée du port...
Nous ne tardâmes pas à acquérir la connaissance des faits dont nous
n’avions pu encore pénétrer le mystère.
Un des canots de _l’Indomptable_, celui dans lequel j’étais venu à
terre, se trouvait amarré sur le rivage. Quelques matelots et deux ou
trois de nos confrères s’y précipitèrent, et je partis avec pour aller à
bord de notre vaisseau, à bord de ce cher navire qui venait de nous être
si miraculeusement rendu... Le premier je m’élance, en abordant, sur
l’escalier de tribord, entraîné je crois par un vague instinct d’amitié
qui me pousse à devancer mes autres collègues... Qui aperçois-je en
montant sur le pont? Mathias, mon brave, mon glorieux camarade
Mathias!... A cet aspect inattendu je ne pus retenir un cri d’étonnement
et d’admiration... Quoi! lui dis-je, encore toi?
--Eh mon Dieu! oui, encore moi et toujours moi, me répondit-il en me
serrant étroitement dans ses bras. Ne faut-il pas que les amis se
retrouvent, et que quelqu’un se charge de sauver les vaisseaux de l’état
que vous abandonnez vous autres comme une vieille paire de souliers!
La conversation entre notre camarade et nous roula pendant une
demi-heure sur le ton d’enjouement qu’il semblait avoir voulu lui donner
en nous parlant comme il venait de le faire. Il nous raconta tout
naïvement son aventure, et nous lui apprîmes comme nous le pûmes les
détails de notre fuite, de cette fuite humiliante qu’il venait de
réparer si courageusement.
Il fallut lui dire aussi un mot de notre commandant, mais, au nom de
notre chef, la figure de Mathias prenant une expression de mauvaise
humeur qui nous révélait assez le sentiment qu’il éprouvait, me fit trop
bien deviner sa pensée pour que je continuasse à m’entretenir de lui.
--Il s’est sauvé! s’écria-t-il plusieurs fois avec agitation, il s’est
sauvé!
--Oui, mon ami, c’est vrai, mais il était blessé.
--Il était blessé, à la bonne heure; mais il était encore vivant!
--C’est toi maintenant qui vas disposer de son sort et de sa vie...
--Et lui ne tenait-il pas dans ses mains le sort d’un vaisseau de ligne?
Édouard, tu me connais et tu sais assez que je suis incapable d’un acte
cruel ou vil; mais je te promets ici que, pour peu qu’il existe des lois
justes et que je puisse faire punir la faiblesse qui vient d’imprimer
une tache si fatale à notre pavillon, je serai sans pitié pour ceux qui
ont été sans énergie... Mais assez causé là-dessus pour le moment...
Dites donc, vous autres, voulez-vous prendre un fin verre de schnick à
bord du vaisseau de ligne dont j’ai l’honneur d’être encore le
commandant?
L’exaltation des idées que s’était formées notre jeune camarade sur le
point d’honneur militaire venait d’éclater dans ce peu de mots; je
sentis qu’il eût été inutile d’essayer, en cet instant, de le faire
revenir sur la sévérité d’une opinion que ne justifiait encore que trop
le déplorable spectacle des événemens que nous avions encore sous les
yeux.
Nous engageâmes vers le soir notre collègue à venir à terre avec nous
pour nous rendre ensuite à Rochefort; mais il s’y refusa nettement en
nous disant qu’il ne quitterait le bord que lorsque des ordres
supérieurs le forceraient à céder à un autre le commandement du
vaisseau, et que jusque-là il défendrait à qui que ce fût de l’ancien
équipage de _l’Indomptable_, de mettre le pied sur le pont du bâtiment
que lui seul avait su arracher à l’ennemi. Il daigna toutefois nous
assurer avec bonté, que nous nous trouvions exceptés de cette consigne
rigoureuse, et que nous lui ferions toujours plaisir quand il nous
plairait de lui rendre visite. Satisfaits de cette marque d’amitié nous
prîmes congé du nouveau commandant de _l’Indomptable_, pour rejoindre
nos compagnons d’infortune et leur raconter ce que nous venions
d’apprendre de la bouche même de notre ami Mathias.