UN VAISSEAU DE LIGNE.

D’autres, bien avant moi, vous ont dit, mieux que je ne pourrais le

faire, ce que c’est qu’un vaisseau de ligne, cette vaste machine de

guerre, à la fois si mobile et si lourde, si élégante et si formidable;

cette forteresse ailée qui vole avec la rapidité d’une flèche, sur

l’élément le plus indomptable, pour aller promener ses foudres d’un bout

du monde à l’autre; qui porte et nourrit pendant une année, dans ses

flancs hérissés de canons, la multitude de matelots qui lui donnent la

vie, et qui lui empruntent sa puissance pour régner sur les mers et

soumettre les flots rebelles, à la volonté et aux caprices de l’homme.

Un vaisseau considéré dans son ensemble et son but matériel, est

peut-être le signe le plus frappant auquel on puisse reconnaître le

perfectionnement de la civilisation. Rien de plus beau, de plus noble,

et de plus complet, n’est sorti, au bout de plusieurs siècles d’études

et d’efforts, de la main des arts. C’est le chef-d’œuvre du génie, de

l’audace et du temps.

Mais en admirant l’extérieur et les détails même de cette miraculeuse

conception, on se ferait difficilement une idée des longs efforts qu’il

a fallu pour régler intérieurement la discipline et l’ordre qui donnent,

pour ainsi dire, le mouvement et l’existence à un appareil aussi vaste

et aussi compliqué. C’est au moral surtout, s’il est possible de

s’exprimer ainsi, qu’un vaisseau de guerre mérite d’être étudié. Quelle

constance dans les habitudes en quelque sorte contre naturelles, sous le

joug desquelles on a fait plier le caractère rebelle de tous ces marins!

Quelle sévère hiérarchie dans ce service si bien réglé, tendu si

constamment, comme un ressort inusable, vers le même but! Et quel but

encore!

Des hommes que l’on renfermerait pour quelques années seulement dans une

prison pareille à un vaisseau de ligne, et sous l’empire d’une

discipline semblable à la discipline maritime, se révolteraient, à coup

sûr, contre une aussi insupportable réclusion, et un joug encore plus

intolérable que cette réclusion même. Comment se fait-il donc que tant

d’individus réunis dans un aussi petit espace, sous la verge de fer du

service, non seulement se laissent conduire avec docilité, mais qu’ils

volent encore avec zèle partout où la voix de leurs chefs les appelle,

en exigeant quelquefois d’eux le sacrifice de leur existence? Quelle

magie emploie-t-on pour étouffer leurs plaintes et pour enflammer leurs

cœurs? Une magie toute simple, un moyen irrésistible dont le secret est

contenu dans un seul mot. On a dit à cette multitude d’hommes: La patrie

a besoin de vous; l’honneur est là; marchons ensemble où est l’honneur!

Et cette multitude d’hommes s’est résignée à devenir esclave du devoir

le plus pénible et le plus difficile, ilote du sentiment le plus

puissant sur le cœur des hommes assemblés en société: L’HONNEUR!

Le personnel d’un vaisseau de guerre se compose de différentes parties

fort distinctes entre elles, et qui, toutes, concourent au service

nécessaire à la manœuvre et à la conservation du navire.

Ces différentes parties sont:

_L’état-major_, c’est-à-dire la réunion des officiers, depuis le

commandant jusqu’au dernier aspirant.

_La maistrance._ C’est la réunion de tous les maîtres du bord,

maître-d’équipage, maître-canonnier, capitaine d’armes, chef de

timonerie, maître-voilier, maître-charpentier, maître-calfat, et enfin

le maître-coq, le chef de la cuisine du bord.

Chacun de ces maîtres a, sous ses ordres, un second-maître au moins, et

plusieurs contre-maîtres chargés de surveiller les détails de la

spécialité qui leur est confiée.

Ce que l’on nomme l’_équipage_ du navire, par opposition à

l’_état-major_, se divise en diverses classes affectées aux différentes

branches du service général.

La classe des _gabiers_ se présente d’abord comme la plus remarquable

dans la démocratie navale.

Les _gabiers_ sont la fleur des matelots. C’est à eux que sont attribués

la visite et l’entretien du gréement. Leur poste le plus ordinaire est

dans les hunes, sur les barres de perroquet ou de cacatois: leur

spécialité enfin est en l’air, au haut de la mâture, sur le bout des

vergues, le long de la ralingue des voiles. Lorsque, dans les momens du

plus grand danger, soit au sein d’une tourmente, ou dans le feu d’un

combat, il faut qu’un homme se dévoue pour exécuter un ordre périlleux

duquel peut dépendre le salut d’un mât, ou même la simple conservation

d’un hunier ou d’une basse-voile, soyez sûr que cet homme intrépide sera

un _gabier_, ou autrement dit un des _voltigeurs_ du bord, car c’est là

le nom que les autres matelots donnent à ces gens d’élite de leur

classe. C’est de cette pépinière si précieuse et si lente à croître et à

se former, que sont tirés les quartiers-maîtres qui, à leur tour,

deviennent contre-maîtres, et ensuite maîtres d’équipage. Tout ce qui, à

bord, possède le grade qui répond à celui de sous-officier dans l’armée

de terre, est désigné sous le nom générique d’_officiers mariniers_.

Après les gabiers, viennent les _canonniers_ ou chefs de pièce. Ce sont

eux qui manœuvrent, chargent, et dirigent les canons de la batterie et

des gaillards pendant le combat. Chaque chef de pièce a, sous son

commandement immédiat, un certain nombre d’hommes attachés au service du

canon qu’il fait charger, qu’il pointe, et dont il envoie le boulet à

l’ennemi.

Les _canonniers_, eu égard à l’importance et à la gravité de leurs

fonctions à bord, forment, au milieu de l’équipage, un corps qui se

distingue presque toujours par l’austérité que les habitudes de la

profession ont dû apporter dans toutes les manières des hommes de choix

qui l’exercent. Si les gabiers sont des _voltigeurs_, dans le langage

figuré des marins, les canonniers pourraient être appelés les

_réfléchisseurs_ ou les penseurs du bord. A son attitude sévère et

méditative seule, on pourrait reconnaître un chef de pièce, de tous les

autres individus du vaisseau, quand bien même aucun signe particulier ne

le distinguerait extérieurement des marins avec lesquels il vit.

Les _timoniers_ forment encore une classe à part. Ils hantent, pour le

besoin du service auquel ils sont affectés, le gaillard d’arrière et la

dunette, parties réservées, comme on le sait, aux officiers, aspirans et

chirurgiens du navire. Aux timoniers, appartient l’honneur de gouverner

le bâtiment, et de lui faire suivre la route indiquée par l’officier de

quart. Ce sont eux qui sont chargés de faire les signaux au moyen de la

série de pavillons dont la surveillance et l’entretien leur sont

particulièrement affectés. La manœuvre du mât de l’arrière leur est

dévolue comme une des prérogatives attachées au domaine sur lequel on

leur permet de s’établir. C’est par l’intermédiaire des timoniers ou des

pilotins, que les officiers communiquent entre eux dans la pratique

ordinaire du service. C’est un timonier qui réveille les officiers et

les aspirans qui, à leur tour, doivent monter au quart. C’est lui qui

leur porte de la lumière quand ils en demandent et qui, lorsque

l’officier de service ne peut quitter son poste, dans les circonstances

fortuites, va informer le commandant ou le capitaine de frégate de ce

qui vient de se passer de nouveau sur le pont pendant l’absence d’un de

ces chefs.

Ces relations fréquentes entre les officiers et les timoniers, cette

cohabitation du gaillard d’arrière, qui rapproche sans cesse les

subalternes de leurs supérieurs, inspirent souvent aux timoniers des

velléités de bon ton, qu’il ne leur est pas toujours donné de manifester

impunément. Pour peu qu’un timonier se hasarde à copier les manières

d’un officier, dans ses rapports assez rares avec les autres hommes de

l’équipage, Dieu sait les plaisanteries qu’attire, sur le matelot

fashionable, son talent d’imitation quelque modeste qu’il soit!

«Gare devant! disent les matelots à leurs camarades. Place à _la

macaque_ du lieutenant qui fait encore de ses farces!» Les timoniers

forment à bord la petite aristocratie de l’équipage, ou la bonne

bourgeoisie qui veut se donner des airs de noblesse; et, sous ce

rapport, l’on peut dire que les classes démocratiques épargnent assez

peu cette autre espèce de petite noblesse.

_Les soldats_ de la garnison, quoique affectés à un tout autre genre de

fonctions que les timoniers, ne partagent que trop souvent avec ceux-ci

les effets de la petite jalousie qu’excite dans la partie populaire de

l’équipage, la prétention de vouloir se distinguer du gros des matelots.

Les soldats ne sont pour les marins, que ce que ceux-ci appellent des

_pousse-cailloux_; et les matelots, pour les _pousse-cailloux_, ne sont

autre chose que des _gouins_, ou quelquefois même, qu’on nous passe le

terme, des _C*** goudronnés_: c’est l’épithète qui répond par opposition

à celle des _C*** blancs_, assez généralement lancée aux militaires par

les goguenards du gaillard d’avant.

Les militaires embarqués sur les vaisseaux de guerre montent la garde à

bord comme dans une citadelle. On les aposte chaque jour à midi, avec

les cérémonies d’usage, et après la parade, dans tous les lieux où la

surveillance d’une sentinelle est jugée nécessaire; à la porte du

commandant, à la porte de la grande chambre, à celle de la sainte-barbe,

à l’entrée de la cuisine, etc.

Pendant le combat, la garnison, rangée sur les passavans, est chargée de

faire la fusillade. Dans les exécutions disciplinaires du bord, elle

sert, par sa présence, à maintenir l’ordre et à donner de la solennité à

l’application des arrêts de la justice martiale.

En parcourant, comme nous venons de le faire, l’échelle hiérarchique des

grades et des classes du personnel des vaisseaux de guerre, nous voici

arrivés à parler d’une classe fort intéressante, et, pour l’ordinaire,

assez peu considérée à bord. Cette classe est celle des _cambusiers_ et

des _coqs_ composant tout l’attirail humain chargé du soin de distribuer

les vivres et de faire la cuisine de cette petite république flottante,

qu’on nomme _un équipage_.

Le _commis aux vivres_, ou autrement dit le maître-commis placé sous les

ordres directs de l’_agent-comptable_, que l’on nomme hyperboliquement

_le commissaire_ du vaisseau, est le chef suprême des _cambusiers_; les

cambusiers, ou, pour nous exprimer proverbialement, les _rogneurs de

portions_, distribuent, sous les yeux d’une commission temporaire, les

rations de pain, de vin et de viande, à l’homme ou au mousse délégué par

chaque _plat_, pour recevoir la pitance dévolue aux sept commensaux qui

forment _ce plat_.

Les cambusiers habitent la cambuse, partie obscure de la cale du

vaisseau, destinée à contenir les victuailles du bord. C’est dans ce

magasin sous-marin que s’exercent, au dire des matelots, tous les actes

iniques au moyen desquels les pauvres cambusiers, quelque probes qu’ils

soient, passent pour augmenter leurs rations aux dépens de celles de

l’équipage.

Les cambusiers comme _les caliers_, ou les distributeurs d’eau, ne

voient qu’accidentellement le jour, et seulement lorsque les besoins du

service les appellent de l’antre où ils sont renfermés, sur le pont où

leur présence est quelquefois remarquée comme celle de gens qui

paraissent usurper un privilége, en venant respirer le grand air.

L’état de réclusion dans lequel vivent les matelots de la cale, semble

donner à leur physionomie et à leurs habitudes, une empreinte

d’étrangeté dont la superstition des anciens marins a souvent, dit-on,

tiré parti. Autrefois, à ce qu’on m’a assuré, les _caliers_ étaient

presque des personnages cabalistiques, tirant les cartes aux matelots

crédules, et prédisant, par don de science divinatoire, le beau ou le

mauvais temps, du fond de leur trou d’où à peine ils pouvaient, par

l’ouverture du grand panneau, entrevoir l’azur du ciel roulant sur leur

tête au balancement du navire.

Mais, dans notre siècle de lumières, la cale n’a pu même servir de

refuge à la barbarie. Les caliers ont cessé d’être les Bohémiens de ce

vieux et antique peuple de matelots, autrefois si dévôt à la

Sainte-Vierge et à Notre-Dame-de-Bon-Secours. Les caliers eux-mêmes ne

croient plus, et ils se contentent tout simplement aujourd’hui de jouer

aux dames ou à la drogue, quand un rayon de jour perce les ténèbres au

milieu desquelles ils vivent, sans trop s’occuper de ce qui se passe

au-dessus d’eux à bord du navire.

Le _maître-coq_[6], ce grand-prêtre des cérémonies culinaires du

vaisseau, est assisté, dans ses importantes fonctions, par plusieurs

aides, matelots-coqs et marmitons. Le temple de ce pontife de la

mauvaise chère, est situé sur l’avant de la batterie haute, entre un

treillage en bois, et l’étroite issue qui de la cuisine conduit à la

poulaine, la partie à coup sûr la moins noble du navire. Les autels de

ce grand sacrificateur alimentaire sont un large fourneau sur lequel on

hisse chaque jour, à la force du palan, l’immense chaudière disposée à

recevoir une barrique et demie d’eau qui, grâce aux trois ou quatre

cents livres de viande qu’on y laisse tomber, compose, en quelques

heures d’ébullition, un vaste potage au milieu duquel pourraient nager

aisément un ou deux hommes.

[6] Le mot français _coq_ n’est qu’une corruption du mot anglais

_cook_ (cuisinier), qui lui-même n’est probablement qu’une déviation

du substantif latin _cocus_.

La propreté n’est pas toujours une chose très-facile à observer dans

l’exercice d’un ministère aussi pénible que celui que remplissent les

coqs à bord d’un vaisseau. Les gens de l’équipage, quoique peu exigeans

en général sur la délicatesse des procédés culinaires employés dans la

préparation des alimens, ne laissent pas quelquefois que d’élever des

plaintes très-sévères sur la négligence des chefs ou des aides de

cuisine.

C’est l’officier de quart qui reçoit ordinairement les réclamations de

ce genre; et la rigueur d’une punition exemplaire suit, presque

toujours, la preuve des fautes imputées _à la coquerie_.

Lorsque l’aide-coq, chargé du service de la journée, juge que la soupe a

suffisamment bouilli et que le potage collectif peut être offert à

l’appétit de ses nombreux convives, il s’adresse au mousse de l’officier

de quart pour obtenir de lui le couvert dont se sert son maître.

Muni de ce couvert, la serviette sur le bras et un bol à la main,

l’aide-coq présente à l’officier de quart l’échantillon du bouillon qui

doit être servi à l’équipage. L’officier savoure le précieux breuvage en

faisant, à celui qui l’a confectionné, les observations que lui suggère

cette dégustation officielle, ou en lui adressant les reproches qu’a

mérités sa maladresse ou sa négligence. Si le potage est jugé

présentable, l’ordre de sonner la cloche pour faire _manger le monde_

est donné au maître d’équipage. Si la soupe préparée ne satisfait que

médiocrement le goût quelquefois fort capricieux du chef de quart,

l’aide-coq se trouve vertement réprimandé, ou souvent même rudement

puni, et alors Dieu sait les grosses plaisanteries ou les impitoyables

récriminations que les matelots font pleuvoir sur lui!

La fatalité qui semble déterminer la vocation de certaines malheureuses

gens, peut seule expliquer la résignation avec laquelle il est des

hommes qui se font _coqs_ à bord des navires. Certes, il ne faut rien

moins qu’une influence irrésistible, pour se vouer à une profession qui

impose à ses initiés l’obligation de vivre dans cette atmosphère de

fumée qui remplit l’espace étroit et sale qu’on nomme la _cuisine_ d’un

vaisseau. Mieux vaudrait cent fois être condamné à ne pas vivre du tout.

Cependant, malgré le mépris qu’inspire presque toujours le service

rebutant des coqs, et malgré les souffrances et les fatigues que ce

triste métier fait souffrir aux malheureux qui l’exercent, on trouve,

presque toujours plus qu’on n’en veut, des humains ambitieux de

parcourir une carrière qui commence par le grade de marmiton de navire,

et qui finit, pour le petit nombre d’élus, par le grade de _maître-coq_.

Après cette nomenclature bigarrée de grades, de postes et de fonctions

diverses dont nous venons de donner une idée, arrive, dans l’ordre

hiérarchique des classes du bord, le peuple si vif, si varié et si

remuant des matelots, novices et mousses. C’est au centre de cette masse

mobile et forte, ardente et soumise, qu’un seul coup d’œil du chef

enflamme, qu’un seul coup de sifflet du maître-d’équipage suffit pour

appeler au combat, qu’il faut étudier les habitudes, les mœurs, les

caprices et les passions de l’homme de mer. Voyez tous ces groupes de

matelots épars dans les batteries, se promenant sur les passavans,

couchés nonchalamment entre les canons, ou se livrant avec une ardeur

d’enfant à tous ces jeux qui amuseraient à peine de jeunes écoliers; un

mot, un seul mot jeté au milieu d’eux, en sera assez pour faire de cette

multitude en désordre, une troupe de guerriers obéissante et calme.

Essayez ce mot magique dans la bouche du commandant. Que ce commandant

crie à son équipage: _Branle-bas général de combat!_ et en un clin d’œil

vous verrez tous ces groupes oisifs et tumultueux se ranger en ordre et

en silence, le long de ces canons devenus mobiles, voltiger sur ces

vergues suspendues, orienter comme par enchantement ces voiles immenses,

et attendre, avec le sang-froid héroïque du courage qui sait obéir, le

signal du combat et le moment d’aller à la mort.

Ce qui m’a toujours le plus frappé dans les prodiges d’ordre et

d’activité que la discipline navale est parvenue à opérer à bord, c’est

la promptitude et la précision de certaines manœuvres dans les

circonstances les plus périlleuses et les plus imprévues.

Souvent j’ai vu, au sein des nuits les plus douces, un vaisseau cheminer

nonchalamment avec la moitié de son équipage sur le pont, et l’autre

moitié de ses hommes endormis dans leurs hamacs et bercés mollement par

le roulis indolent du navire: l’officier de quart se promenait sur le

gaillard, causant de folies avec un des aspirans de service: les

matelots oisifs, livrés de leur côté au charme de leur gais entretiens,

attendaient, sans souci, sans prévoyance, le terme de leur longue

veille; leurs voix, confusément mêlées, interrompaient à peine le calme

qui régnait sur les flots, dans les airs, et qui semblait s’étendre du

point où se trouvait le bâtiment, jusqu’aux bornes de l’immense horizon

au milieu duquel il voguait. Tout à coup un des hommes placés en

surveillance aux deux bossoirs, crie: _Navire devant nous!_ L’officier

s’arrête: il porte, avec la vivacité de l’éclair, son œil inquiet dans

la direction qu’on lui indique. Un ordre subit est donné, et en quelques

secondes le commandant est réveillé, l’état-major est debout. _Le

branle-bas général de combat_ vient d’être ordonné: quatre cents hamacs

portés par les matelots qu’ils contenaient, sont logés, en un clin

d’œil, dans les bastingages: des fanaux éclairent les batteries, une

minute auparavant si obscures et si silencieuses: la soute aux poudres

est ouverte: les pièces sont démarrées et détapées: chacun enfin se

trouve placé à son poste, tout prêt à exécuter le commandement qui va se

faire. Le combat peut alors commencer: les gens de la manœuvre sont à la

manœuvre, les gens de la batterie à la batterie; eux qui à peine

viennent de se réveiller, se trouvent disposés à faire feu sur l’ennemi

ou à sauter à l’abordage; et cette multitude armée a mis moins de temps

à se ranger à son poste, qu’il n’en faut au citadin le plus alerte pour

chausser seulement ses pantoufles. C’est tout un vaisseau de guerre

cependant qui vient de passer du repos le plus parfait, à l’état

d’hostilité le plus redoutable et le plus actif, et ce miracle de

célérité a été fait en trois ou quatre minutes!

Voilà ce qu’on est parvenu à obtenir de la discipline maritime et des

facultés de l’homme de mer. Un pareil résultat ne vous semble-t-il pas

dépasser toutes les possibilités humaines?

En rade, les matelots vivent à bord de leur navire comme dans une petite

cité. Le commerce, le jeu et l’industrie, les arts même quelquefois

reçoivent une sorte de culte dans cette espèce d’association dont les

femmes sont presque toujours exclues. Dans les batteries, les marchands

de fromage, de saucisson et de tabac, élèvent de mobiles échoppes. Des

jeux de dames appellent, entre deux canons de 36, les méditations des

têtes spéculatives. Plus loin, des maîtres d’armes et de bâton, ou de

gracieux professeurs de danse, font retentir, sous les pieds un peu

lourds de leurs élèves, le tillac qui sert de théâtre à ces nobles

exercices, en attendant qu’il devienne l’arène des jeux sanglans de la

guerre. Dans les parties les plus tranquilles du vaisseau, les érudits

du gaillard d’avant donnent gravement des leçons de lecture ou

d’écriture, aux jeunes gens qui aspirent à se mettre la science en tête,

et un peu d’orthographe _au bout des quatre doigts et le pouce_, comme

ils disent. C’est dans cette espèce de _pays latin_ du vaisseau, que

sortent, de la plume banale des écrivains matelots, ces lettres d’amour,

ces tendres déclarations de sentiment, qui, bien qu’elles comptent déjà

plusieurs siècles de date, paraissent avoir conservé, dans le style de

leurs auteurs, leur forme antique et leur grâce primitive.

Un amant qui, comme la _Nérine_ de l’_Irato_, sait aimer et ne sait pas

écrire, achète d’abord au marchand de tabac de la batterie de 18, une

feuille de papier à lettres, timbrée à l’un de ses angles supérieurs

d’une pensée coloriée, ou de deux cœurs enflammés. Il s’arrange,

moyennant l’offre de son quart de vin ou l’abandon de sa prochaine

ration d’eau-de-vie, avec un des écrivains élégiaques du bord, pour que

celui-ci consente à revêtir des charmes de son style, la tendre

déclaration ou l’amoureux aveu qu’il s’agit de faire à la servante d’un

cabaret fameux, ou à la cuisinière d’une maison cossue.

L’amant s’explique, le secrétaire écrit:

«Mademoiselle,

»Je mets la main à la plume pour vous écrire ces trois lignes, et pour

m’informer de l’état de votre santé. Quant à la mienne elle est fort

bonne, et je souhaite que la présente vous trouve de même.

»J’ai celui de vous saluer et d’être, si j’en étais capable, à votre

égard, votre très humble et très obéissant.

_Un tel._

_P. S._ «J’oubliais de vous dire que celle-ci n’est que pour vous

demander pour le moment actuel, à vous réitérer deux paroles en

particulier; en le faisant, vous obligerez celui qui a, comme

ci-dessus, la chose d’être très-parfaitement.

»Signé ledit, comme plus haut.»

_Les mousses._ C’est la classe qui, à bord, a toujours joui du privilége

d’inspirer le plus d’intérêt, et presque toujours même le plus de

commisération aux personnes qui ne sont pas familiarisées avec le genre

de vie que mènent les équipages des vaisseaux de guerre.

Les faiseurs de sensibilité littéraire ont, depuis peu de temps,

tellement outré le tableau des mauvais traitemens que la prétendue

brutalité des marins faisait subir à ces enfans adoptifs du bord,

qu’aujourd’hui il serait sans doute fort difficile de faire revenir la

plupart des lecteurs, étrangers à la marine, d’une erreur que la

légèreté de quelques écrivains n’a que trop bien réussi à graver dans

beaucoup d’esprits, plus disposés à s’apitoyer sur le sort des jeunes

mousses, qu’à examiner la vérité des faits qu’on livrait à leur avidité

d’émotions.

Une réflexion assez simple cependant aurait suffi, ce me semble, pour

prouver l’exagération des contes au moyen desquels on est parvenu à

faire croire que le plus doux délassement que pût se procurer un

capitaine, un officier, ou un matelot, consistait à faire fouetter, sans

nul motif plausible, un pauvre petit mousse bien soumis et bien docile.

Croit-on, par exemple, que si les marins se conduisaient aussi

inhumainement qu’on le dit à l’égard de leurs mousses, on trouvât

beaucoup d’enfans qui voulussent se résigner à subir, pendant trois ou

quatre ans, les tortures que les capitaines passent pour leur infliger,

avant que ces petits martyrs puissent devenir novices ou matelots? Quel

est le bambin de dix à douze ans qui n’aimerait pas mieux, s’il en était

ainsi, se faire enfermer pour vol dans une maison de réclusion, que de

continuer un état dans lequel il n’aurait à recueillir que des tapes et

des coups de martinet? Non, ce qui prouve le mieux, par un seul fait et

par un seul chiffre, l’invraisemblance des contes que l’on a inventés

pour dramatiser la position des mousses à bord des navires, c’est le

nombre considérable d’enfans qui se présentent sans cesse aux bureaux

des classes, pour obtenir la faveur d’être embarqués en qualité de

mousses; c’est surtout le grand nombre de ces jeunes gens qui, après

avoir embrassé la carrière de marin à l’âge de dix ou douze ans, ont

continué à la suivre malgré les épreuves toujours pénibles auxquelles

l’on est assujetti, comme dans tous les états, aux débuts de cette

profession si rude entre toutes les professions.

Les mousses sont, en quelque sorte, les femmes de ménage de la vie

maritime. C’est un mousse qui va chercher à la cambuse ou à la cuisine

la ration du _plat_ auquel il est attaché. C’est lui qui nettoie les

cuillers, le bidon et la gamelle des sept à huit matelots qu’il doit

servir. C’est un mousse qui remplit auprès de chaque officier les

fonctions de domestique; et, quelque rebutant que soit quelquefois le

service qu’on exige de ces jeunes marins, c’est par ce pénible noviciat

qu’il faut passer dans la marine pour devenir novice, matelot, officier,

général, et aussi amiral de France. Les Jean-Bart, les Duquesne, les

Duperré et les Willaumetz, n’ont pas eu d’autres commencemens.

Les mousses, outre l’utilité de leurs fonctions dans les choses

ordinaires de l’existence du bord, jouent, dans les circonstances graves

qui grandissent les hommes avec le péril, un rôle qui les place

momentanément au-dessus de leur position habituelle. C’est un mousse

qui, pendant le combat, va chercher à la Sainte-Barbe la charge du canon

auquel il est attaché. C’est le mousse de chaque pièce qui, en revenant

avec son gargoussier rempli de poudre, crie: _Gargousse de 36! Gargousse

de 18!_ et qui, seul avec les officiers du bord, a le privilége de faire

entendre sa voix dans ces momens solennels où tout le monde se tait à

bord, pour n’écouter que l’ordre et le commandement imposant et bref des

chefs de service. Et lorsqu’après un engagement meurtrier, on compte les

morts qui gisent sur les bordages ensanglantés du pont ou des batteries,

on retrouve, parmi les cadavres, les corps de ces jeunes enfans dont

l’ordre impérieux du service maritime a fait des hommes pour l’heure du

combat! C’est alors que les mousses peuvent dire avec cet orgueil qui

les place quelquefois au-dessus de leur âge et de leurs humbles

fonctions: «Nous aussi nous avons payé de notre sang la dette que le

vaisseau vient d’acquitter envers la patrie!»

Plusieurs mousses, pendant la guerre de l’empire, ont obtenu la croix

d’honneur pour des actions d’éclat dont les plus intrépides marins se

seraient honorés. L’un de ces enfans, une heure après avoir reçu le

fouet à bord d’une frégate, monta le premier à l’abordage à bord d’une

frégate anglaise. Aussi, les matelots français, témoins de cet acte

prodigieux, disaient-ils de l’héroïque mousse, qu’il avait gagné la

croix, les culottes à la main.

Dans l’esquisse rapide que je viens de tracer, j’ai donné, je crois, une

idée assez complète des élémens qui composent le personnel d’un bâtiment

de guerre, pour qu’à présent je puisse parler même aux personnes les

plus étrangères à la marine, d’une circonstance où le vaisseau de ligne

sur lequel je me trouvais embarqué, figura glorieusement.

Les Aspirans de marine, volume 1 · 第 11 / 33 题