Dans sa maison de la Trente-neuvième rue, Newland Archer était
assis devant la table à écrire de sa bibliothèque.
Il revenait d'une réception officielle pour l'inauguration des
nouvelles galeries du Musée Métropolitain. La vue des vastes salles
remplies de la dépouille des siècles, où la foule élégante
circulait parmi des trésors scientifiquement catalogués, avait
éveillé de vieux souvenirs dans la mémoire d'Archer.
--«Il me semble que cette salle était consacrée autrefois à la
collection Cesnola,» avait-il entendu dire; et aussitôt tout ce qu'il
voyait autour de lui s'était évanoui. Il se revoyait seul dans une
salle déserte, assis sur un divan de cuir, pendant qu'une svelte
silhouette en manteau de loutre s'éloignait dans la perspective des
galeries encore si pauvres du vieux musée.
Cette vision en avait appelé une légion d'autres. Cette bibliothèque
avait été, pendant plus de trente ans, le centre de sa vie de famille.
Il y avait vingt-neuf ans que là, May rougissante et avec des
circonlocutions qui feraient sourire les jeunes femmes de la nouvelle
génération, lui avait annoncé qu'il allait être père. Là, leur
fils aîné, Dallas, trop frêle pour être porté à l'église au cœur
de l'hiver, avait été baptisé par leur vieil ami, l'évêque de
New-York. Là, leur fille, Mary, qui ressemblait tant à sa mère, avait
annoncé ses fiançailles avec le plus nul et le plus sage des nombreux
fils Chivers; et là, Archer l'avait embrassée à travers son voile de
mariée avant d'entrer dans l'auto qui les menait à Grace Church. Car
dans un monde où tout chancelait, la tradition de la cérémonie
nuptiale à Grace Church restait immuable.
C'était dans la bibliothèque qu'il causait toujours avec May de
l'avenir de leurs enfants: des études de Dallas et de son jeune frère
Bill; de l'indifférence invincible de Mary pour les arts d'agrément,
de sa passion pour le sport et la bienfaisance; et des goûts
artistiques bien modernes, qui avaient conduit l'inquiet et curieux
Dallas dans le bureau d'un architecte de New-York. Car, maintenant les
jeunes gens désertaient le barreau et les affaires pour s'adonner à
l'archéologie ou à l'architecture.
Et c'était dans cette bibliothèque que le grand Théodore Roosevelt,
alors Gouverneur de l'État de New-York, venu d'Albany pour dîner et
passer la nuit, s'était retourné vers son hôte et lui avait dit, avec
sa violence accoutumée: «Au diable les politiciens! Ce sont des hommes
comme vous qu'il faut au pays, Archer. Si jamais l'écurie d'Augias peut
être nettoyée, il faut que vous y mettiez les mains.»
«Des hommes comme vous!» Archer avait été soulevé d'enthousiasme.
Toutefois, il n'était pas bien sûr que les hommes comme lui fussent
vraiment ceux dont le pays avait besoin. En effet, après avoir siégé
pendant un an à l'Assemblée départementale de New-York, il n'avait
pas été réélu, et c'est avec soulagement qu'il s'était retranché
dans les modestes, mais utiles travaux de la vie municipale. Il
écrivait aussi des articles dans des revues qui essayaient de secouer
l'apathie du pays. Tout cela était assez peu de chose; il n'était pas
fait pour la vie publique; il serait toujours par nature un contemplatif
et un dilettante. Du moins s'était-il passionné pour de belles causes,
et l'amitié d'un grand homme avait été sa force et son orgueil.
Il avait été, somme toute, ce qu'on commençait à appeler à New-York
«un bon citoyen.» Depuis bien des années, tout nouveau mouvement,
philanthropique, municipal ou artistique, avait compté avec son
opinion, avait demandé son appui. Qu'il fût question de fonder une
école d'infirmières, de réorganiser le Musée, de fonder un cercle de
bibliophiles, d'inaugurer une nouvelle bibliothèque, ou de former une
société de musique de chambre, on disait toujours: «Il faut demander
l'avis d'Archer.» Ses jours étaient remplis, et remplis avec honneur.
N'était-ce pas tout ce qu'un homme de bien pouvait demander?
Il savait pourtant ce qui lui avait manqué: la fleur de la vie. Mais il
y pensait maintenant comme à une chose hors d'atteinte. Lorsqu'il se
souvenait de Mme Olenska, c'était d'une façon irréelle, avec
sérénité, comme on penserait à une bien-aimée imaginaire
découverte dans un livre ou un tableau. Elle était devenue l'image de
tout ce dont il avait été privé. Mais si légère et ténue qu'eût
été la vision, elle l'avait empêché de penser à d'autres femmes. Il
avait été ce qu'on appelle un mari fidèle, et quand May était morte,
emportée par une pneumonie infectieuse prise au chevet de son plus
jeune fils, il l'avait sincèrement pleurée. Les longues années qu'ils
avaient passées ensemble lui avaient enseigné que le mariage le plus
ennuyeux n'est pas une faillite, tant qu'il garde la dignité d'un
devoir. Archer honorait ce passé dont il portait le deuil: après tout,
il y avait du bon dans les anciennes traditions.
Il embrassa du regard sa bibliothèque transformée par Dallas, qui y
avait mis des gravures anglaises, des cabinets Chippendale, des
porcelaines de Chine, et sur les lampes électriques avait substitué
aux globes de verre gravé la douceur lunaire des abat-jour. Puis ses
yeux revinrent au vieux bureau de noyer qu'il n'avait jamais voulu
bannir, et à la première photographie de May qu'il avait gardée
toujours à la même place.
Elle était là, devant lui, grande, cambrée, la poitrine ronde
soulevant sa robe d'organdi, le visage ombragé sous les bords
onduleux d'une paille d'Italie, telle qu'il l'avait vue sous
les orangers de Saint-Augustin. Elle était restée jusqu'à la fin
la May de ce jour-là: généreuse, fidèle, constante, mais si dénuée
d'imagination, si peu ouverte aux idées, que le monde de sa jeunesse
avait pu tomber en miettes et se reconstruire sous ses yeux, sans
qu'elle eût pris conscience du changement. Cette incapacité de
s'adapter au mouvement du temps avait amené ses enfants à lui cacher
leurs pensées, comme Archer lui avait toujours caché les siennes.
Père et enfants s'étaient inconsciemment entendus pour maintenir
autour d'elle l'illusion de l'uniformité. Et May avait quitté ce
monde, convaincue qu'il était plein de ménages aimants et harmonieux
comme le sien, résignée à partir parce qu'elle était certaine que
Newland continuerait à inculquer à Dallas les mêmes principes et les
mêmes préjugés qui avaient façonné la vie de ses parents, et que
Dallas à son tour, quand Newland la suivrait, transmettrait le dépôt
sacré au petit Bill. De Mary, elle était sûre comme d'elle-même.
Aussi, après avoir arraché le petit Bill à la mort et payé cet
effort de sa vie, elle était partie avec sérénité prendre sa place
dans le caveau des Archer à Saint-Marc, où sa belle-mère reposait
déjà.
En face du portrait de May se trouvait celui de sa fille. Mary Chivers
aussi était grande et blonde, mais elle avait la taille large, la
poitrine à peine indiquée, et cette nonchalance d'attitude que
permettait la nouvelle mode. Mary Chivers n'aurait pas pu accomplir ses
hauts faits d'athlétisme avec les cinquante centimètres de tour de
taille que mesurait la ceinture bleu de ciel de May Archer. La
différence était symbolique: l'âme de la mère avait été
pareillement enfermée dans une armature aussi rigide que sa fine
taille. Il y avait du bon aussi dans le nouvel ordre des choses.
L'appel du téléphone se fit entendre. Comme on était loin du temps
où toute communication rapide à New-York se faisait par les jambes des
petits _messenger boys_ à livrée bleue! «Chicago vous demande.» Ah!
ce devait être un message de Dallas. Il avait été envoyé à Chicago
pour étudier le plan d'un palais que sa maison construisait pour un
jeune millionnaire à idées. Les missions de ce genre étaient toujours
confiées à Dallas.
--Allô! père. Voulez-vous vous embarquer avec moi mercredi sur le
_Mauretania?_ Notre client veut que je visite quelques jardins italiens
avant de rien décider; et vous savez, je dois être rentré le 1er
juin.
Il éclata d'un rire joyeux. «Quoi qu'il arrive, semblait dire ce rire,
je dois être de retour le premier, puisque Fanny Beaufort et moi devons
nous marier le cinq.»
La voix reprit:
--Réfléchir? Pas une minute! Dites tout de suite!... Avez-vous une
raison de refuser? Non. J'en étais sûr. Alors, ça va? Dites, père,
ce sera la dernière fois que nous voyagerons tous les deux, comme
autrefois. Allons! bien! J'étais sûr que vous viendriez.
Chicago coupa. Archer se leva et arpenta la chambre.
La dernière fois qu'ils seraient ensemble tous les deux comme
autrefois!... L'enfant avait raison. Sans doute, ils seraient ensemble
bien souvent après le mariage de Dallas. Ils avaient toujours été
camarades, et Fanny Beaufort, quoi qu'on pût dire d'elle, ne paraissait
pas disposée à gêner leur intimité. Cependant,--il fallait se
l'avouer,--et, malgré sa sympathie pour sa future belle-fille, c'était
tentant pour Archer de saisir cette dernière occasion de se trouver
seul avec son fils. Rien ne le retenait. Seulement il avait perdu
l'habitude de voyager. May ne s'était jamais déplacée que pour des
raisons sérieuses: mener les enfants dans la montagne ou au bord de la
mer. Depuis deux ans que May était morte, Archer n'avait aucune raison
de continuer sa vie sédentaire; mais il s'était trouvé retenu par
l'habitude, les souvenirs, et par une certaine appréhension de ce qui
était nouveau.
Maintenant, revoyant son passé, il sentait qu'il s'était, lui
aussi, enlisé, alors que tout changeait autour de lui.
Que restait-il du petit monde où il avait grandi, des principes qui
l'avaient dominé et enchaîné? Il se rappelait une railleuse
prophétie du pauvre Lawrence Lafferts, émise dans cette même pièce
tant d'années auparavant: «Si les choses vont de ce train, nos enfants
épouseront les bâtards de Beaufort:» C'était justement ce que le
fils aîné d'Archer, l'orgueil de sa vie, allait faire, sans que
personne l'en blâmât ou s'étonnât seulement. Tante Janey, restée si
exactement la même qu'aux jours de sa jeunesse fanée, avait retiré de
leur coton rose les émeraudes serties de perles de sa mère, et les
avait portées elle-même, de ses mains tremblantes, à la fiancée. Et
Fanny Beaufort, loin de paraître déçue de ne pas recevoir une parure
d'un joaillier de Paris, avait admiré le style ancien de ces bijoux, et
déclaré qu'en les portant elle se sentirait digne d'être peinte par
Isabey.
Fanny Beaufort, qui avait fait son apparition à New-York à l'âge de
dix-huit ans, après la mort de ses parents, avait conquis les cœurs un
peu comme Mme Olenska trente ans auparavant. Seulement, au lieu de la
regarder avec une sorte de méfiance, la société l'avait joyeusement
acceptée. Elle était jolie, amusante et douée: que pouvait-on
demander de plus? Personne n'avait l'esprit assez étroit pour lui faire
un grief du passé de son père, ni de son origine à elle. Les
personnes âgées, seules, se souvenaient d'un incident perdu dans le
mouvement des affaires à New-York: le krach Beaufort. Du reste, après
la mort de sa femme, Beaufort, ayant épousé sans bruit la trop
célèbre Fanny Ring, avait quitté le pays avec sa nouvelle femme et
une petite fille qui héritait de la beauté de sa mère. On avait
ensuite appris qu'il était à Constantinople, puis en Russie, et, une
douzaine d'années plus tard, des voyageurs américains furent
brillamment reçus chez lui à Buenos-Ayres, où il représentait une
grande Compagnie d'assurances. Il était mort là, ainsi que sa femme;
et, un jour, leur fille, riche et orpheline, était arrivée à
New-York, sous la conduite de la belle-sœur de May, Mrs Jack Welland,
dont le mari était le tuteur de l'enfant. Elle se trouvait ainsi dans
des relations presque de cousinage avec les enfants de Newland Archer,
et personne ne s'était étonné quand Dallas avait annoncé ses
fiançailles.
Rien ne pouvait donner plus exactement la mesure du chemin que le monde
avait parcouru. On était trop absorbé par les réformes et les
mouvements sociaux, par les engouements et les modes du jour, pour
s'inquiéter beaucoup du passé de ses voisins. Qu'importait le passé
dans le grand kaléidoscope où tous les atomes sociaux roulaient sur le
même plan?
Le lendemain de leur arrivée à Paris, Archer, de la fenêtre de son
hôtel, contemplait le beau décor de la place Vendôme. Une des choses
qu'il avait stipulées, presque la seule, quand il avait accepté
d'accompagner Dallas, était qu'il ne serait pas obligé de descendre à
Paris dans un des nouveaux palaces à la mode.
--Entendu, avait acquiescé Dallas bon prince. Je vous mènerai
dans un bon vieil hôtel: le Bristol.
Combien de fois Archer n'avait-il pas pensé à Paris comme au cadre où
vivait Mme Olenska! Seul, tard le soir, dans sa bibliothèque, quand
toute la maison reposait, il avait évoqué le retour radieux du
printemps le long des avenues de marronniers, les fleurs et les statues
des jardins publics, les bouffées des lilas entassés dans les
charrettes, le cours majestueux du fleuve sous les arches des ponts, et
la vie d'art, d'étude et de plaisir qui roulait impétueusement dans
les artères de la grande ville. Maintenant, le spectacle était devant
lui et, en le considérant, Archer se sentait timide et suranné: un
pauvre être insignifiant comparé à l'homme d'énergie qu'il avait
rêvé d'être...
La main de Dallas se posa gaiement sur son épaule.
--Eh bien! père! ça vaut la peine, hein?
Ils restèrent un moment, regardant devant eux; puis le jeune
homme continua:
--Au fait, j'ai une commission pour vous: la comtesse Olenska
nous attend à cinq heures et demie.
Il disait cela avec insouciance comme s'il s'agissait de l'heure du
départ pour Florence le lendemain soir. Archer le regarda, et crut voir
dans les yeux gais de son fils un éclair de la malice de son
arrière-grand'mère Mingott.
--Est-ce que je ne vous l'avais pas dit? poursuivit Dallas. J'ai juré
à Fanny de faire trois choses pendant mon séjour à Paris: lui acheter
le recueil des dernières mélodies de Debussy; aller au Grand Guignol;
et voir Mme Olenska. Vous savez que celle-ci a été la bonté même
pour Fanny, quand Mr Beaufort l'a envoyée de Buenos-Ayres au couvent de
l'Assomption. Fanny ne connaissait personne à Paris: Mme Olenska s'est
occupée d'elle, l'a promenée les jours de congé. Je crois que Mme
Olenska a été très liée avec la première Mrs Beaufort,--et puis
elle est notre cousine. Aussi, je l'ai appelée au téléphone ce matin
avant de sortir, et lui ai dit que nous étions ici pour deux jours, et
désirions la voir.
--Tu lui as dit que j'étais ici? balbutia Archer.
--Bien sûr: pourquoi pas?
Dallas eut un sourire innocent. Puis, ne recevant pas de réponse,
il glissa son bras sous celui de son père.
--Dites, père, comment était-elle?
Archer se sentit rougir sous le clair regard de son fils.
--Allons, avouez, vous avez été très emballé pour elle, est-ce
vrai? N'était-elle pas ravissante?
--Ravissante? Je ne sais pas. Elle était différente des autres.
--Ah! nous y voilà! Toute la question est là, n'est-ce pas? Quand on
la trouve, la femme qu'on attend, elle est toujours différente,--et on
ne sait pas pourquoi. C'est exactement ce que j'éprouve avec Fanny.
Son père recula d'un pas, dégageant son bras:
--Avec Fanny? Mais, mon ami, je l'espère bien; seulement, je
ne vois pas...
--Voyons, père, ne soyez pas cachottier! N'a-t-elle pas été,
autrefois, votre Fanny?
Dallas appartenait de tout son être à la nouvelle génération. À ce
premier né de Newland et de May Archer, il avait été impossible
d'inculquer les plus élémentaires notions de réserve. «Pourquoi
faire des mystères? Les gens flairent toujours ce qu'on veut leur
cacher,» objectait-il quand on lui recommandait la discrétion. Mais
Archer, rencontrant les yeux de son fils, sentit la lueur filiale sous
la malice.
--Ma «Fanny»...?
--Eh bien! la femme pour laquelle vous auriez tout envoyé promener.
Seulement, vous ne l'avez pas fait.
--Non, je ne l'ai pas fait, répéta Archer avec une sorte de
solennité.
--Vous datez, voyez-vous, mon pauvre papa! Ma mère m'a dit...
--Ta mère?
--Oui, la veille de sa mort. Quand elle a voulu me voir seul. Vous vous
rappelez? Elle m'a dit qu'elle était tranquille en nous quittant parce
qu'une fois, quand elle vous en avait fait la demande, vous lui aviez
sacrifié la chose à laquelle vous teniez le plus.
Archer reçut en silence cette singulière communication. Son regard
perdu embrassa la place ensoleillée où s'écoulaient les passants.
Enfin, il dit à voix basse:
--Elle ne me l'a jamais demandé.
--Non, naturellement. Vous ne vous êtes jamais rien demandé l'un à
l'autre, n'est-ce pas? Et vous ne vous êtes jamais rien dit. Vous êtes
restés l'un devant l'autre, à observer, à deviner ce qui se passait
en dedans,--un duo de sourds-muets, pas vrai? Avec cela, je parie que
chacun de vous en savait plus long sur ce que pensait l'autre que nous
ne savons, nous, sur ce que nous pensons nous-mêmes. Nous n'avons pas
le temps... Dites... père, fit Dallas, vous n'êtes pas fâché,
j'espère? Si vous l'êtes, nous allons faire la paix et déjeuner chez
Henri... Après, il faut que je coure à Versailles.
Archer n'accompagna pas son fils à Versailles. Il préféra vaguer seul
à travers la lumineuse solitude de Paris. Les regrets accumulés, les
souvenirs étouffés d'une vie muette, pesaient lourdement sur son
âme...
À la réflexion, il ne regretta pas l'indiscrétion de Dallas. Il
sentit son cœur allégé d'un lourd fardeau. Quelqu'un avait donc
deviné, avait eu pitié; et que ce quelqu'un eût été May, il en
ressentait une émotion indicible. Dallas, avec toute sa perspicacité
affectueuse, n'aurait pas compris cela. Pour l'enfant, sans doute,
l'épisode n'était que l'exemple pathétique d'une vie gâchée.
N'était-ce vraiment que cela? Longtemps, Archer, assis sur un banc aux
Champs-Élysées, resta perdu dans ses pensées. Autour de lui, la
vie... la vie des autres... passait comme un fleuve.
Là, tout près, cette même fin d'après-midi, Ellen Olenska
l'attendait. Elle n'était jamais retournée chez son mari, et depuis la
mort d'Olenski, elle n'avait rien changé à sa manière de vivre. Il
n'y avait plus rien pour la séparer d'Archer: tout à l'heure, il
allait la voir.
Il se leva et traversa le jardin des Tuileries. Mme Olenska lui avait
dit une fois qu'elle allait souvent au Louvre, et il eut la fantaisie de
passer les heures de l'attente dans un endroit où peut-être elle avait
été récemment. Pendant plus d'une heure, il erra de salle en salle
dans l'éblouissement d'une journée de printemps. L'un après l'autre,
des tableaux se révélaient à lui dans leur splendeur à moitié
oubliée, et il se laissait peu à peu envahir par les émotions
qu'inspire la beauté. La beauté, il en avait eu faim toute sa vie...
Soudain, devant un triomphal Titien, il se prit à dire: «Mais je n'ai
que cinquante-sept ans!» Puis, il se détourna. Pour les rêves du
chaud été, c'était trop tard; mais non pour un tranquille automne
auprès d'Ellen, dans la paix bénie de sa présence.
Il revint à l'hôtel où il devait retrouver Dallas. Tous deux
traversèrent la place de la Concorde et la Seine, s'engagèrent sur
l'Esplanade des Invalides. Le dôme de Mansart rayonnant, sur la masse
grise du monument, absorbait et renvoyait les ors du soleil couchant.
Dans l'éther lumineux il semblait le symbole visible de la gloire d'une
race.
Archer savait que Mme Olenska demeurait près d'une des avenues qui
aboutissent aux Invalides: pourquoi s'était-il figuré un quartier
paisible et modeste, oubliant la brillante coupole qui règne sur lui.
Par un singulier enchaînement d'idées, cette lumière dorée devint
pour lui la lumière même où Ellen vivait. Pendant près de trente
ans, la vie de Mme Olenska,--cette vie dont il était si étrangement
ignorant,--s'était déroulée dans cette riche atmosphère. Il pensa à
tous les beaux spectacles auxquels elle avait dû assister, aux tableaux
qu'elle avait dû regarder, aux sobres et magnifiques demeures où elle
avait dû entrer. Il pensa aux gens avec qui elle avait dû causer, aux
idées, aux curiosités, aux images et aux comparaisons que remue sans
trêve une race d'une intense sociabilité, dans le charme d'une
politesse traditionnelle.
Tout à coup, Archer se rappela le jeune Français qui lui avait dit une
fois: «Une conversation intéressante, il n'y a rien de tel, n'est-ce
pas?» Il n'avait jamais revu M. Rivière, ni entendu parler de lui
depuis trente ans. Tout ce qui avait rapport à Mme Olenska était pour
lui si lointain! Il était resté séparé d'elle pendant la moitié de
sa vie. Elle avait passé ce long intervalle de temps parmi des gens
qu'il ne connaissait pas, entourée d'une société dont il pouvait à
peine se faire une idée. Lui, il avait vécu avec son souvenir; mais
autour d'elle il y avait eu toute une société, toute une vie...
Ils traversèrent la Place des Invalides et suivirent une des avenues
qui longent le monument. Archer s'étonnait de ces grandes voies un peu
désertes dans ce paysage de splendeur et d'histoire. Paris, en
vérité, avait donc beaucoup de ces glorieux trésors, pour qu'autour
de celui-ci il y eût le calme et le vide. Le jour s'évanouissait dans
un léger brouillard, illuminé par de rares rayons de soleil, et piqué
çà et là par les points jaunes des lampes électriques. Les passants
étaient rares dans la petite place vers laquelle Archer et son fils
s'étaient dirigés.
Brusquement, Dallas s'arrêta et leva la tête.
--Ce doit être ici, dit-il, en glissant son bras sous celui
de son père.
Ils restèrent l'un près de l'autre à regarder la maison.
C'était une construction moderne sans caractère, avec de nombreuses
fenêtres, et des balcons qui se détachaient avec élégance sur une
haute façade blanche. Sur un des balcons supérieurs, qui s'avançaient
au-dessus des dômes arrondis des marronniers, les stores étaient
encore baissés; le soleil venait de les quitter.
--Je me demande... à quel étage? dit Dallas.--Il passa la tête dans
la loge du concierge, et revint en disant:--Au cinquième! ce doit être
l'étage aux stores.
Archer restait immobile, les yeux fixés sur les hautes fenêtres,
comme si le but de son pèlerinage eût été atteint.
--Vous savez, père, il est près de six heures, lui rappela enfin
son fils.
Le père jeta un coup d'œil sur un banc vide sous les arbres.
--Je vais m'asseoir un moment, dit-il.
--Qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que vous n'êtes pas bien?
--Si, très bien. Mais j'aime mieux que tu montes sans moi.
Dallas le regarda, déconcerté.
--Voyons, père, est-ce que vous vous ne viendrez pas?
--J'hésite, répondit lentement Archer.
--Si vous ne venez pas, elle ne comprendra pas.
--Va, mon garçon. Je te suivrai peut-être.
--Mais que voulez-vous que je lui dise?
--Mon cher enfant, ne sais-tu pas toujours ce qu'il faut dire?
répliqua son père en souriant.
--Je dirai que vous êtes vieux jeu, et que vous préférez monter
les cinq étages à pied, parce que vous n'aimez pas les ascenseurs.
--Dis que je suis vieux jeu, ça suffira...
Dallas le regarda encore: puis, avec un geste d'incrédulité, il
disparut sous la voûte.
Archer s'assit sur le banc, et continua à regarder le balcon aux
stores. Il calcula le temps que mettrait son fils à monter dans
l'ascenseur jusqu'au cinquième, à sonner à la porte, à être admis
dans l'antichambre, puis introduit dans le salon. Il imagina Dallas
entrant dans la pièce de son pas vif, assuré, avec son charmant
sourire. Avait-on raison de dire que son fils tenait de lui?
Ensuite, il essaya de se figurer les personnes qui étaient déjà dans
le salon; car, à la fin de l'après-midi, il devait y avoir quelques
personnes. Mais il ne voyait qu'une dame au pâle visage, avec une masse
de cheveux sombres, qui redresserait la tête vivement, se levant à
demi pour tendre à Dallas sa longue main fine, ornée de trois bagues.
Archer imagina qu'elle serait assise sur un canapé au coin du feu, et
qu'il y aurait des azalées en fleurs derrière elle sur une table.
--Je la retrouve mieux que si j'étais là-haut à côté d'elle,
se dit-il à haute voix.
Et la crainte de sentir s'évanouir cette dernière illusion le
tenait immobile sur le banc pendant que les minutes s'écoulaient.
Longtemps, il demeura ainsi dans l'envahissement du crépuscule,
sans quitter des yeux le balcon. À la fin, une lumière perça les
fenêtres. Un moment après, un domestique vint relever les stores
et fermer les persiennes.
Comme si c'était le signal qu'il attendait, Newland Archer se
leva lentement et revint seul à son hôtel.