XXX

Ce soir-là, quand Archer descendit, il ne trouva personne au salon. Il

devait dîner seul avec sa femme; toutes les sorties du soir avaient

été suspendues depuis la maladie de Mrs Manson Mingott, et il fut

surpris que May, si exacte, ne l'eût pas devancé.

Elle apparut enfin, en robe décolletée étroitement lacée: le

protocole de leur monde exigeait la grande toilette, même en famille.

Pas une coque ne manquait aux rouleaux compliqués de ses cheveux

blonds. Mais Archer lui trouva le teint pâle et les traits tirés.

--Qu'êtes-vous devenu? demanda-t-elle. Je vous ai attendu chez

grand'mère. Ellen est arrivée seule, disant qu'elle vous avait laissé

en route, que vous aviez dû courir à vos affaires. Rien de fâcheux?

--Non; quelques lettres à expédier.

--Je regrette bien que vous ne soyez pas venu chez grand'mère;

sans doute ces lettres étaient urgentes?

--Oui, fit-il, gêné par cette insistance.

C'est vrai qu'il avait promis, le matin, d'aller retrouver May chez sa

grand'mère. Cela l'irritait qu'un si léger manquement fût relevé

contre lui après deux ans de mariage. Il était las de vivre dans la

fiction d'une lune de miel qui avait les exigences de la passion sans en

avoir la chaleur.

Pendant le dîner, May lui apprit la nouvelle qui courait New-York. On

disait que les Beaufort ne quittaient pas la ville, que Beaufort allait

entrer dans une affaire d'assurances. Un tel aplomb passait toute

imagination. Puis la conversation tourna dans l'étroit cercle habituel;

mais Archer remarqua que sa femme ne fit aucune allusion à Mme Olenska,

ni à l'accueil qu'avait fait à celle-ci la vieille Catherine. Ce

silence ne laissait pas d'avoir quelque chose d'inquiétant.

Dans la bibliothèque, Archer alluma une cigarette et ouvrit un livre,

tandis que May prenait son panier à ouvrage, et, approchant un fauteuil

de la lampe voilée de vert, découvrait un coussin qu'elle brodait pour

Newland. Elle n'était pas trop habile ouvrière: ses grandes mains

fortes étaient faites pour tenir les guides ou la rame. Mais toutes les

femmes brodant des coussins pour leurs maris, elle n'aurait pas manqué

à cet acte de dévotion conjugale.

Archer, quand il levait les yeux, la voyait penchée sur son métier.

Ses manches courtes, bordées de ruches, découvraient ses bras ronds et

fermes; le saphir de ses fiançailles brillait à sa main gauche,

au-dessus de sa large alliance d'or, et l'autre main perçait lentement

et laborieusement le canevas. En la voyant assise ainsi, sous la lampe,

Archer se disait avec une sorte de découragement qu'il saurait toujours

toutes les pensées que recelait ce front pur; que jamais, au cours des

années à venir, elle ne le surprendrait par une fantaisie, une idée

nouvelle, une faiblesse, une violence ou une émotion. Pendant leurs

courtes fiançailles, elle avait épuisé tout ce qu'il y avait en elle

de poétique et de romanesque. Maintenant, May mûrissait

tranquillement, en une exacte reproduction de sa mère; et

mystérieusement, et par suite du même développement, elle tendait à

faire de lui un second Mr Welland. Il posa son livre et se leva. Elle

redressa la tête.

--Qu'y a-t-il?

--On étouffe ici. J'ai besoin d'air.

Il ouvrit les rideaux, releva le châssis à guillotine, et se pencha

sur la nuit glacée. Ne plus voir May, assise près de la table, sous la

lampe; apercevoir d'autres existences en dehors de la sienne, d'autres

villes au delà de New-York, et tout un monde au delà de son monde,

cela le soulageait; l'air en devenait plus respirable. Il resta quelques

minutes ainsi, accoudé dans l'obscurité. Puis il entendit May qui

appelait.

--Newland! Fermez la fenêtre; vous allez mourir de froid.

Il baissa le carreau et se retourna.

«Mourir de froid? pensa-t-il; mais ne suis-je pas déjà mort?

n'y a-t-il pas des mois et des mois que ma vie est pareille à

la mort?»

Une semaine se passa. Archer n'entendait plus parler de Mme Olenska, et

il se rendait compte que le nom de la jeune femme ne serait prononcé

devant lui par aucun membre de la famille. Il ne faisait rien pour

essayer de la voir. Une résolution germait en lui depuis qu'il s'était

penché à la fenêtre de sa bibliothèque dans la nuit glacée. La

force grandissante de cette résolution lui donnait du calme pour

supporter l'attente.

Enfin, Mrs Manson Mingott lui fit dire qu'elle souhaitait le voir. Son

cœur battait violemment quand il sonna chez la vieille Mrs Mingott. Il

était là, sur les marches du seuil: derrière la porte, derrière les

rideaux du boudoir de damas jaune, la comtesse Olenska l'attendait

sûrement. Dans un moment, il la verrait; il pourrait lui parler, avant

d'être introduit dans la chambre de la malade. Il voulait seulement lui

poser une question; après, il savait ce qu'il aurait à faire... Quelle

ne fut pas sa déception, quand il ne trouva que la mulâtresse qui

l'introduisit auprès de la vieille Catherine!

L'aïeule était assise dans un vaste fauteuil près de son lit; à

côté d'elle, un guéridon d'acajou portait une lampe de bronze au

globe gravé, voilé sous un papier vert. Archer ne remarqua sur son

visage aucune trace de la récente attaque. Elle était seulement plus

pâle, avec des ombres plus noires dans les plis de son visage trop

gras. Dans son bonnet tuyauté, attaché par un nœud empesé entre ses

deux premiers mentons, le fichu de mousseline croisé sur les vagues de

sa robe de chambre violette, on aurait pu la prendre pour le portrait de

quelque aïeule bienveillante et avisée, gonflée outre mesure par les

plaisirs gastronomiques.

Elle tendit à Archer une des petites mains qui étaient nichées

sur ses larges genoux comme des souris blanches.

--Sapho, dit-elle à la femme de chambre, ne laissez entrer personne.

Si mes filles me demandent, dites que je dors.

La mulâtresse disparut et la vieille dame se retourna vers son

petit-fils.

--Mon cher, suis-je tout à fait affreuse à voir? demanda-t-elle

gaîment, en ramenant sur le promontoire de sa poitrine les plis de

batiste. Mes filles disent que ça n'a pas d'importance à mon âge,

comme si la laideur n'était pas pire à mesure qu'elle devient plus

difficile à cacher!

--Ma chère grand'mère, vous êtes mieux que jamais, répondit

Archer sur le même ton d'empressement, mieux que personne...

La vieille dame renversa la tête en riant.

--Excepté Ellen! s'amusa-t-elle à dire, en clignant des yeux

malicieusement; et avant qu'il pût répondre, elle ajouta:

--Elle était donc bien belle, le jour où tu as été la chercher à la

gare? Est-ce parce que tu le lui as dit qu'elle a dû te déposer en

route? De mon temps, les jeunes gens ne quittaient ainsi les jolies

femmes que si elles les y obligeaient... Quel malheur qu'elle ne se soit

pas mariée avec toi! Je le lui ai répété cent fois...

Archer se demanda si la maladie avait affaibli les facultés de

la vieille dame; mais déjà elle continuait:

--Eh! bien, j'ai tout arrangé: Ellen va rester avec moi: la famille

dira ce qu'elle voudra. Tu as su comme ils étaient tous après moi,

Lovell et Letterblair et Augusta Welland: ils voulaient que je lui coupe

les vivres: histoire de lui dicter sa conduite. Ils ont cru m'avoir

décidée quand je ne sais quel secrétaire est arrivé avec les

dernières propositions du mari. Le gaillard se montrait généreux. Et

après tout, le mariage est le mariage, l'argent est l'argent: je ne

savais que répondre.

Elle s'arrêta court, respirant longuement, comme si de parler

lui était devenu un effort.

--Mais aussitôt que j'ai revu Ellen, j'ai dit: «Toi, mon joli oiseau,

t'enfermer encore dans cette cage conjugale? Jamais!» Et maintenant,

c'est arrangé; elle va rester ici pour soigner sa grand'mère tant

qu'il y aura une grand'mère à soigner.

Le jeune homme écoutait, les veines brûlantes. Dans la confusion de

son esprit, il savait à peine si la nouvelle lui causait de la joie ou

du chagrin. Il s'était si bien résolu à un autre parti, qu'il ne

pouvait ajuster ses pensées à celui-ci. Mais peu à peu, un repos

délicieux l'envahit. Les difficultés s'éloignaient, miraculeusement.

Ellen avait consenti à venir vivre avec sa grand'mère; c'était donc

qu'elle s'avouait ne pouvoir renoncer à lui. C'était sa réponse à

l'appel suprême de l'autre jour. Si elle ne voulait pas faire le

dernier pas, elle cédait pourtant à demi. Il s'abandonnait à cette

pensée avec le soulagement d'un homme qui a été prêt à tout

risquer, et goûte soudain la dangereuse douceur de la sécurité...

--Elle n'aurait pas pu retourner auprès de son mari, c'était

impossible! s'écria-t-il.

--Ah! mon cher, j'ai toujours su que tu étais pour elle, et c'est

pourquoi je t'ai fait venir. Car tu vois,--elle redressa la tête autant

que le lui permettaient ses doubles mentons, et le regarda en plein dans

les yeux,--tu vois, nous aurons encore à combattre. À moi toute seule,

je ne suis pas de force, il faut que tu viennes à mon aide.

--Moi? balbutia-t-il.

--Pourquoi pas?--Elle fixa sur lui des regards devenus soudain coupants

comme des lames de couteau. Sa main quitta le bras de son fauteuil pour

aller se poser sur celle du jeune homme, qu'elle agrippa de ses petits

ongles pareils à des griffes d'oiseau.--Pourquoi pas? répéta-t-elle.

Archer, sous ce regard, reprit possession de lui-même.

--Chère grand'mère, vous pouvez très bien tenir contre eux tous, à

vous toute seule; mais, si vous avez besoin de moi, je serai derrière

vous.

--Alors nous voilà sauvés! soupira-t-elle; et, lui souriant avec toute

son ancienne finesse, elle ajouta, calant sa tête sur ses oreillers:

J'ai toujours pensé que tu serais avec nous; sais-tu pourquoi? C'est

qu'ils ne prononcent jamais ton nom quand ils ressassent leur antienne

au sujet du retour d'Ellen chez Olenski.

Il eut un sursaut: cette perspicacité l'effrayait. Il demanda:

--Quand pourrai-je voir Mme Olenska?

La vieille dame joua toute la pantomime de l'espièglerie.

--Pas aujourd'hui. Une de nous à la fois, s'il te plaît! Mme

Olenska est sortie.

Il rougit. La déconvenue était cruelle. Mrs Mingott continua:

--Elle est sortie, mon enfant, sortie dans ma voiture, pour

aller voir Regina Beaufort!

Elle s'arrêta, laissant cette déclaration produire tout son effet.

--Voilà où nous en sommes déjà! Le lendemain de son arrivée, elle a

mis son plus beau chapeau, et m'a dit avec un parfait sang-froid qu'elle

allait voir Regina Beaufort. J'ai répondu: «Je ne la connais

plus!--C'est votre petite nièce, une femme malheureuse!--La femme d'un

misérable!--Et moi donc? Cependant toute ma famille veut que je

retourne chez mon mari.» Eh! bien, à cela je n'ai rien trouvé à

répondre et je lui ai permis d'y aller. Aujourd'hui je lui ai même

permis d'y aller dans ma voiture!... Après tout, Regina est une femme

courageuse, et Ellen aussi: et j'aime le courage par-dessus tout.

Archer se pencha et appuya ses lèvres sur la petite main qui

tenait encore la sienne.

--Eh! Eh! Eh! Quelle main imagines-tu embrasser, jeune amoureux? Celle

de ta femme, j'espère..., fît la vieille dame avec un gloussement

moqueur; et comme il se levait pour partir, elle lui cria:

--Dis-lui les tendresses de sa grand'mère. Mais il vaut mieux

ne pas lui parler de notre conversation.

Au temps de l'innocence · 第 42 / 47 题