--J'ai accepté ma mission de bonne foi. Je croyais vraiment, pour des
raisons dont il est inutile que je vous importune, qu'il valait mieux
pour Mme Olenska retrouver la situation, la fortune et les conditions
sociales que la position de son mari lui assure.
--Évidemment; sinon, vous auriez difficilement accepté une pareille
mission.
--Je ne l'aurais pas acceptée.
--Alors?
Durant un silence, leurs regards se croisèrent, cherchant à
se pénétrer.
--Ah! monsieur, après l'avoir vue, après l'avoir écoutée, j'ai
compris qu'elle était mieux ici. J'ai rempli ma mission loyalement.
J'ai développé les arguments du comte. J'ai communiqué ses offres,
sans y ajouter aucun commentaire personnel. La comtesse a bien voulu
m'écouter patiemment; elle a poussé la bonté jusqu'à me recevoir
deux fois; elle a étudié impartialement tout ce que j'étais venu lui
dire. Et c'est au cours de ces deux conversations que j'ai changé
d'avis, et que les choses me sont apparues sous un autre jour.
--Puis-je vous demander à quoi est dû ce revirement?
--Au changement que j'ai constaté en elle.
--Vous connaissiez donc déjà la comtesse?
Le visage du jeune homme se colora à nouveau.
--Je la voyais chez son mari. Je connais le comte Olenski depuis
plusieurs années. Vous comprenez qu'il n'aurait pu charger un étranger
d'une pareille mission.
--Et de quel genre est ce changement que vous avez constaté?
--Cela est difficile à expliquer... Après tout, ce n'est peut-être
pas elle qui a changé, c'est moi qui me suis rendu compte pour la
première fois, en la voyant dans son pays, qu'elle est une Américaine,
et que certaines choses acceptées dans d'autres, sociétés, ou au
moins tolérées, pour une Américaine de son espèce sont impossibles.
Si les parents de Mme Olenska connaissaient mieux le milieu où il
s'agit pour elle de rentrer, ils la soutiendraient dans son refus; mais
ils ont l'air de prendre la démarche du comte pour un élan de
tendresse conjugale...
Pendant quelques secondes, Archer ne se sentit pas assez maître de lui
pour prononcer une parole. Il entendit M. Rivière reculer sa chaise,
comprit que celui-ci s'était levé, et, ayant tourné les yeux vers
lui, il le vit aussi ému qu'il l'était lui-même.
--Merci, dit-il, simplement.
--Vous n'avez pas à me remercier, monsieur, c'est moi qui...
plutôt...
M. Rivière s'arrêta comme s'il éprouvait, lui aussi, une difficulté
à parler. Puis il continua d'une voix plus ferme:
--Je voudrais cependant ajouter une chose, vous m'avez demandé si
j'étais au service du comte Olenski. Je suis revenu chez lui, il y a
quelques mois, en raison de difficultés personnelles comme il s'en
présente quand on a la charge de parents malades ou âgés; mais,
depuis que j'ai fait la démarche de venir vous voir pour vous faire
certaines confidences, je considère que je ne puis continuer mes
fonctions auprès du comte. Je le lui dirai en arrivant.
M. Rivière salua, prêt à se retirer. Archer lui tendit les mains
et les deux hommes s'étreignirent.